Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact mail: luc.peillon@gmail.com


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** carnet sonore Paris 10e
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1. De Paris à Istanbul
2. En Turquie
3. En Irak
4. En Iran
5. Au Pakistan
6. En Chine
7. Hongkong
8. Vietnam
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995. Traversée Atlantique


 

À 11h15, le dentiste me fit entrer. À 11h30, il brandit la dent de sagesse ensanglantée. Je suis reparti un peu hagard, avant de m'engouffrer dans un cinéma de la rue de Rennes. "Le Monde selon Bush", de William Karel. Rien de plus, finalement, que dans l'ouvrage d'Eric Laurent. Ce n'est pas pour cette raison que je suis sorti avant la fin, la bouche fermée et pleine de sang. Mais pour aller déverser mon liquide rouge semi-coagulé dans les toilettes. Un type occupé à la pissotière m'a proposé de prévenir les pompiers. J'ai hoché de la tête, avant qu'il ne m'accompagne dans la salle attenante aux WC, où j'ai éclaté en sanglots, mon sang entre les lèvres, que les mouchoirs grand format des sanitaires ne parvenaient plus à éponger. J'ai encore pleuré dans le camion des pompiers, puis aux urgences dentaires de la Pitié-Salpêtrière, avant de rentrer manger trois glaces dans l'appartement de ma sœur. "Le froid est bon pour la cicatrisation", a insisté le dentiste. Nul besoin de me le répéter deux fois.


J’ignore ce que j'ai pleuré cet après-midi. La douleur, le goût du sang dans ma bouche ou le stress accumulé de ces dernières semaines. La mort de Marius et la souffrance de sa jeune maman. Ma démission pour l'inconnu, le déménagement achevé la veille, les embrassades familiales, ma mère qui avait les yeux humides.


J'ai dit au revoir à mes médecins. Le généraliste m'a tapé sur l’épaule, l’ORL m'a souri froidement et le dermatologue s'est perdu dans un long discours sur le rapport entre l’Orient et la tradition orale. Une source de conflit, m'a-t-il prédit, avec l’Occident, obsédé par le culte de l’écrit. Mais tous m'ont souhaité bon voyage… après une ultime consultation.


     Le Monde à l'usage

 

  Un journaliste et un photographe dans 

Un tour du monde sans avion

 

Juillet 2004 - Décembre 2005

 

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1ère partie: Moyen-Orient et Asie centrale



Publié le 15/01/2007 à 14:30,
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Lundi 12 juillet. En voiture.


15 h 44. Paris Gare de l'Est. Dans une heure et demie, je monte dans le train. Direction Budapest, puis Belgrade, Sofia et Istanbul. Je pense arriver jeudi aux portes de l'Asie. Boris me rejoint dans une semaine. Partant de Lyon, il passera par l'Italie, puis les Balkans. Mon sac est lourd – 20 kilos – mais impossible de l'alléger. La caméra, le Palm, l'appareil photo, tout me semble indispensable. Je bois une dernière bière au buffet de la gare avant de dévaliser le kiosque à journaux. J'ai réservé une couchette pour cette nuit. Je vais tenter de voyager quarante-huit heures d'affilée. Au moins jusqu'à Belgrade.



Mardi 13 juillet. Les Balkans en trombe.

13h30. Hongrie. En route pour la Serbie. Je quitte Budapest où je n'ai passé que deux heures. Le temps de manger, d’acheter mon billet, et de récupérer un peu de ma première nuit de voyage. Car celle-ci fût largement alcoolisée. Dès le périphérique parisien dépassé, une jeune fille aux cheveux en rideau sur les paupières a remonté sa mèche pour me sourire avec les yeux. Jusqu'à 4h30 du matin, nous avons vidé, ensemble, le bar du wagon-lit. Vin rouge, blanc, puis pétillant, nous avons terminé ivres d'alcool et de paroles, à nous raconter respectivement. Une Autrichienne-Américaine de vingt-six ans, qui a vécu à Barcelone, Paris et Madrid, et qui s'en retournait visiter son parkinsonien de père dans son Autriche natale. Je ne pouvais rêver mieux comme soirée de départ. Mais ce matin, c'est la gueule de bois. Je suis seul pour de vrai. J'attends Istanbul comme une couverture, qu'elle m'enveloppe de sa chaleur d'Orient. Pour l'heure, les Balkans me paraissent tristes. La modernité s'effiloche, les visages se font plus durs, les trains plus lents, les sourires plus rares. En milieu de soirée, nous atteignons la Serbie. Je suis sur les rails depuis vingt-huit heures. La nuit passée fut quasi blanche et la prochaine s'annonce identique.


Mercredi 14 juillet. Avec les trafiquantes turco-bulgares.

11h15. Je reçois une grande tape sur l'épaule. En ouvrant les yeux, je reconnais le gros moustachu serbe qui me fait face depuis Belgrade. Le train est arrivé dans la capitale bulgare. Enfin. Après un interminable voyage et des pauses qui ne l'étaient pas moins. A peine réveillé, je déambule dans le grand hall stalinien de la gare de Sofia. L'alphabet cyrillique m'est toujours aussi impénétrable qu'il y a dix ans. Une sensation de solitude m'envahit. Déjà ? Je flâne de guichet en guichet. Impossible de me faire comprendre. Le dernier est le bon, perdu dans un coin de la gare. Avec nonchalance et mépris, la vendeuse consent à me vendre un billet. Dessus est écrit « Istanbul ».

Nous sommes le 14 juillet et je suis parti le 12. Deux nuits et une journée et demie que je vis dans les trains. Reste encore une nuit avant Constantinople. Les WC ferroviaires hongrois, serbes et bulgares n'ayant rien à envier à ceux de chez Hamad – les plus sales du 18e parisien – je mange peu pour ne pas aller aux toilettes. Depuis le départ, je ne fais qu'uriner. Mes cheveux sont poisseux, la barbe me pique. Je dors trois à quatre heures par nuit, entrecoupées par les contrôles de billets, les douanes, et les ronflements de mes voisins balkaniques. Mes dents sont sales et mes ongles noirs. J'attends avec impatience le décrassage stambouliote.


21h45. Après quarante-huit heures d’un voyage en train plutôt classique, je m'apprête à vivre la première nuit surprenante depuis Paris. Monté seul à Sofia en début de soirée, je suis rejoint deux heures plus tard par une vingtaine de Turco-Bulgares. Parmi eux, trois « mamas » choisissent mon compartiment. D'abord calmes et souriantes, elles se tendent au départ du train. Les échanges dans une langue que je ne comprends pas se font plus vifs. La tension monte. Je réalise rapidement que les nombreux sacs qui les accompagnent renferment une multitude de petites contrefaçons à faire passer clandestinement en Turquie. « Pas travail, mari boire », me glisse l'une d'elles dans un mauvais allemand, avant de chercher à savoir si les douaniers fouillent habituellement mes bagages. Au moment de lui répondre par la négative, je réalise subitement qu'elle projette de me confier une partie de ses babioles, le temps de traverser la frontière. Je m’en sors en prétextant qu'à chaque passage, la police fond sur mes affaires à la recherche de drogue.

L'atmosphère s'alourdit progressivement. Les produits passent de sac en sac. Les femmes se disputent. Une des mamas, pourtant déjà bien en chair, remonte sa robe avant d'y enfourner quelques porte-monnaie simili-cuir. Les deux autres s'attachent mutuellement des ceintures de marchandises autour de la taille, se tournent vers moi puis m'interrogent du regard. Je leur confirme qu'il n'y paraît rien. Elles éclatent de rire, puis reprennent l'air grave du passeur qui attend son heure. Les hommes, de leur côté, arpentent le long couloir à la recherche de planques.

Le calme revient provisoirement. Dans le compartiment, les vieilles m'offrent à manger : des graines de tournesol et des gâteaux apéritifs. Je leur propose en retour du chocolat français qu'elles acceptent en gloussant. Le sol est vite jonché d'écorces mâchouillées qu’elles crachent avec nervosité. Une des femmes sort un papier plié en quatre la scène se répétera plusieurs fois et l'applique furtivement sur le front de ses coéquipières. Un gri-gri, sûrement, me dis-je, en attendant mon tour.

Les trois Bulgares se méfient des autres groupes, et notamment des hommes. Elles parlent à voix basse, s'envoient l'une après l'autre espionner les passeurs masculins. « Ein bisschen schläfen », assène maintenant la plus forte. Je comprends qu'il faut dormir, se reposer avant la frontière. Elle éteint la lumière et je me cale, tant bien que mal, entre elle et la paroi du wagon. Dans quelques heures, les douaniers monteront à bord et je ne veux pas rater cet instant. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le roulement du train, rêvant d’un passage sans encombre pour mes mamies bulgares.


03h45. Un bruit strident de freinage fait sursauter les veilles femmes. La frontière. Chacun doit descendre, sans son sac, faire tamponner son passeport. De retour dans le wagon, l'attente commence. Les douaniers fouillent un à un les compartiments. Les femmes se regardent, tâtent une dernière fois leur dispositif. Les officiels apparaissent. Quatre paires d’yeux se braquent simultanément sur eux. La fébrilité des vieilles est patente, mais les uniformes ne paraissent pas s'en étonner. Chacune d'elles tend son passeport, puis montre ses affaires. L'homme inspecte les sésames avec sa lampe, les retourne plusieurs fois, pose quelques questions, puis se retire avec ses collègues. C'est le soulagement dans le compartiment, mais surtout ne rien montrer avant le départ du train.

Les douaniers semblent plus intéressés à démonter les parois du train, tournevis en main, avant d'inspecter longuement le toit qui, à chaque pas des hommes sur le revêtement fragile, manque de s’écrouler sur nous. Je souris intérieurement. Comment peuvent-ils ignorer la combine de ces femmes ? Est-ce un trafic autrement plus important qui les intéresse ? Qu'importe, je suis ravi pour les mamas, soulagé autant qu'elles par la réussite de l'opération.

Quelle misère, cependant, aux portes de l'Europe, qui fait de ces pauvres vieilles de petites trafiquantes, obligées pour survivre de subir, plusieurs fois par mois, un trajet d'une trentaine d'heures en train, aller-retour, sans sanitaire digne de ce nom, sans véritable repos, avant de déambuler dans les rues d’Istanbul vendre pour quelques euros leur camelote occidentale.



Publié le 14/01/2007 à 10:36, dans 1. De Paris à Istanbul, Sofia
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2. En Turquie




Jeudi 15 juillet. Istanbul. Le train se traîne dans la banlieue d'Istanbul. Je suis impatient d'arriver mais la loco me fait saliver. Nous longeons des maisons délabrées, des cours d'immeubles où des fillettes s'activent à brosser d’immenses tapis. Les habitants fourmillent autour des bus et des taxis, les klaxons percent la rumeur générale. La ville est réveillée depuis peu. Soudain, la mer apparaît, calme et brillante, caressée par de gros paquebots paresseux. Un frisson m'envahit. La première étape de mon voyage est atteinte.


Mercredi 21 juillet. Attente. 

Première semaine à Istanbul. Boris doit arriver dans quelques jours. Je commence à m'habituer à la ville, à la vue du Bosphore, aux klaxons incessants des taxis et à la douceur des maisons de thé. J’arpente les rues comme un jeune chien fou, remonte et dévale les collines avec ferveur. Je me perds dans les ruelles délabrées où grouillent des gosses hilares et joueurs. Je tremble à chaque appel à la prière chantée des minarets. Je regarde le soir le soleil enflammer la ville et ressors dans la nuit réchauffer mon âme dans les bistrots surpeuplés de Taksim.


 J'ai commencé les entretiens. « Les jeunes Turcs rêvent d'Europe », c'est le thème que j'ai vendu à Cécile pour Libération. Dans quatre mois, la Commission doit se prononcer sur une éventuelle ouverture des négociations d'adhésion, et tout le pays s'attend avec certitude à une réponse positive. À l’issue de chaque interview, mes interlocuteurs me demandent s'ils ont raison d'espérer. Je réponds poliment, mais n'ose leur avouer que les opinions publiques européennes ne partagent pas totalement leur enthousiasme.

Tous les critères, économiques et géopolitiques, poussent pourtant dans leur sens. Cette mégalopole de douze millions d’habitants n’est pas toute la Turquie, certes, mais le dynamisme y court les rues et les salons d’entrepreneurs. Les « tigres anatoliens », ces entreprises familiales du centre du pays, constituent un puissant réseau de PME et l’union douanière qui, depuis 1995, lie la Turquie à l’Europe, en fait déjà un État économiquement intégré. Reste les mosquées, pleines à craquer, que côtoie une jeunesse stambouliote sans foulard ni préjugés, et qui ne demande qu’à partager nos valeurs occidentales pour peu que nous les acceptions parmi nous. Mais en cas de refus, ses 70 millions d’habitants pourraient bien basculer, pour partie du côté des islamistes, pour l’autre en faveur des Américains.

 


Jeudi 22 juillet. Trente-six morts.

Je n'écoute la télé que d'une oreille lorsque CNN cesse quelques instants de parler de la campagne électorale américaine pour prononcer le mot Turkey. C'est bien de mon nouveau pays qu’il s'agit, et c'est bien d'Istanbul que le train qui a déraillé est parti. D'une dizaine de morts, le bilan s’alourdit de minute en minute. Au moment où je quitte ma chambre, chargé de mon Palm, de mon téléphone portable et d'un peu de nourriture, la chaîne US d'information en continu évoque une centaine de victimes. Tous les journalistes en vacances. Juste ce morne type de l'AFP rencontré deux jours plus tôt et une journaliste-notable du Monde qui, selon ses propres dires, doit être devant ses fourneaux, occupée à recevoir une partie du gratin stambouliote francophone. Une occasion en or. Je jaillis de l'hôtel en direction du Bosphore, où un bateau m'emmène sur la rive orientale, à la station asiatique. Je joins entre-temps Libé en PCV et prends contact avec Le Figaro.

Mais à la gare, il n'y a que des journalistes. Les familles des victimes sont introuvables et mes confrères turcs n'entendent pas un mot d'anglais. J'erre de groupe en groupe, piochant ici ou là quelques infos peu fiables, dont le nouveau bilan de 139 victimes. Libé me rappelle pour m'annoncer que leur correspondant régional est en Turquie, Le Figaro pour me dire qu'ils ont déjà bouclé. Je tente un dernier coup avec France-inter qui me remercie chaleureusement mais m'informe que son contact est en route sur le lieu même de l'accident.

C'est la douche froide. Je paye près de 15 euros mon rapatriement en centre-ville, avant de me glisser sous les draps sans manger. Seule consolation : le bilan au petit jour a été divisé par quatre. Je n'ai pas participé au fourvoiement collectif.



Dimanche 25 juillet. Retrouvailles.
 

J’aperçois Boris de loin. Son sac à dos engoncé dans une toile de jute défraîchie, un « Marcel » blanc devenu gris et la démarche fatiguée. Nous nous embrassons, avant de faire rapidement le point sur les jours à venir. D'abord changer d'hôtel – celui-ci est trop cher – puis récupérer, pour lui, le visa iranien. Terminer rapidement le cycle des rendez-vous avant de filer à Ankara. « Le voyage commencera vraiment à partir de là », m’annonce-t-il. J'ignore ce qu'il veut dire, même s’il est vrai qu'Istanbul a tout d'une grande ville plutôt européenne. Nous sommes pour l'heure comme en vacances, encerclés par les touristes occidentaux. Au-delà de la Cappadoce débute un territoire que nous imaginons plus hostile.



Mercredi 28 juillet. Archi truc.

Ce matin, grosse fatigue. C'est à cause de Boris. C'est lui qui a commencé à parler à ce type au comptoir. Un loueur de voiture qui travaille sur l'aéroport. Archi de son prénom, c'est du moins ce que nous avons compris. Car hier soir, nous avons laissé ce jeune Turc pour ivre mort dans les toilettes du bar. Nous n'avons pas osé le déranger, et encore moins le réveiller. Sa voiture l'attendait et nous préférions le voir somnoler plutôt qu'au volant d'un véhicule, tout loueur d'automobile qu'il fût. Archi était corpulent et sympathique. La virilité a fait le reste. Il a souhaité à l'évidence nous voir ivre avant lui. Il a perdu. Nous avons terminé avec Boris sur une terrasse-bar pour jeunes stambouliotes branchés. Celle-la même qui nous empêche de dormir depuis deux jours par la musique terriblement forte qui s'y joue.

Ce lieu borde en effet l'hôtel où nous logeons. Les décibels qui s'en échappent, jusqu'à 4 heures du matin, dimanche inclus, ne sont pas les seules nuisances sonores qui nous obligent à vivre la nuit. La liste serait incomplète si n'étaient mentionnés les hurlements de la télévision du voisin de palier, la machinerie de l'ascenseur, le premier appel à la prière de la mosquée d'à-côté, le boulevard deux fois deux voies tout proche, l'amour immodéré des Turcs pour le klaxon et, pour finir, le couloir aérien juste au-dessus de notre chambre, elle-même située au dernier étage d'un immeuble au toit de carton-pâte.

La semaine fut nocturne.

 


Dimanche 1e août. 22h00. Vers l'Asie.

Je quitte enfin le continent européen. Sur le bateau qui traverse le Bosphore, je regarde une dernière fois les lumières d'Istanbul. Le pont Galata et ses pêcheurs, l'embarcadère d'Eminomiü, puis, quelques minutes plus tard, Sainte-Sophie et la mosquée bleue. Des silhouettes de cargos enveloppées de nuit flottent sur la mer calme, que la petite embarcation qui relie les deux continents évite majestueusement. Ces gros bateaux passent de la Méditerranée à la mer Noire par ce détroit qui sépare la ville en même temps que l'Europe et l'Asie.

Je laisse Istanbul. J’ai aimé cette ville. Vingt jours. Je suis content d’en partir.



Lundi 2 août. 6h00. Ankara.
 

Je n'ai presque pas dormi dans le bus de nuit. L'arrivée dans la capitale turque est difficile. Le taxi ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre, l'adresse pourtant évidente de mon hôtel. À l'angle de deux des plus importantes avenues d'Ankara. Nous tournons en rond depuis un moment. Je suis fatigué. Le voyage a été éprouvant. Je réalise que le chauffeur me mène en taxi. Et bien que je réprouve cette méthode, et après avoir épuisé mes rares mots de turc, je finis par adopter celle de Boris qui consiste à s'énerver très fort en français. Opération réussie. Je dormirai avant 7 heures.



Mardi 3 août. Fêlure. Ankara ne sera qu’une courte étape. Je dois débuter la rédaction du reportage pour Libé, rencontrer encore quelques universitaires, avant de filer sur la Cappadoce. Je dois également me soucier d’une légère fêlure sur l'une de mes deux canines avant. Une altération de l'émail purement esthétique, pour l’instant, mais qui pourrait se révéler problématique à moyen terme. Et comme le moyen terme devrait se situer en Iran ou en Afghanistan, je me résous à tester dès demain la dentisterie turque.

 
     
 
Jeudi 5 août. Chez le dentiste.

J'y suis. Juste devant l'immeuble de mon futur bourreau. Je suis passé auparavant à la banque retirer une somme considérable, une jeune fille de l'ambassade m'ayant informé des tarifs prohibitifs des dentistes ottomans. L'équivalent du tiers du salaire moyen. Devant la porte, j'hésite une dernière fois, peu de temps finalement, juste assez pour me remémorer, dans mon imaginaire, l'équivalent kurde ou afghan. Le doigt à peine ôté de la sonnette, je suis accueilli par une pulpeuse assistante qui m'invite à patienter dans l'antichambre. Mon heure arrive enfin et la surprise est totale. Un Turc anglophone, coiffé de ce qui s'apparente à une paire de lunettes à visée nocturne, m'accueille chaleureusement, écorchant à peine mon nom, dans une pièce immaculée et au milieu d'un matériel flambant neuf. Dans ma lancée, je me rue chez le Kouafur qui, pour deux euros, me rend ma dignité capillaire, avec, lui aussi, une attention et une douceur qui font regretter que les cheveux ne poussent pas plus vite. Ce 4 août est un vrai bonheur. Je décide de filer à l'hôtel commencer mon article. Nul besoin de préciser que ma prose, à cet instant, m’apparaît admirable.

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Vendredi 6 août. Ankara le bol.

Comment définir le Turc, si ce n'est pas sa gentillesse ? Sûrement pas, de toute façon, par son physique. Car malgré la persistance de quelques moustachus trapus, il en est de toutes les sortes. Des bruns et des blonds, des grands et des petits, des gros et des maigres, des obèses et des squelettiques, des très beaux et des laids. Le genre féminin, pour sa part, n'a rien à envier aux belles Parisiennes. Là encore, la diversité est la règle, avec peut-être un point commun dans le regard, perçant autant que fuyant, et des cheveux ondulants et volumineux, quand ils ne sont pas couverts pas un foulard.

 

Mon enquête pour Libé est presque terminée. Reste un petit portait à faire, mais je n'ai personne sous la main. Et Boris qui n'arrive pas, coincé à Istanbul à attendre son visa iranien. Sans lui, je ne peux me lancer à la recherche de la perle rare. Que faire d'un portrait sans photo ? Je crains également d'avoir épuisé tous les charmes d'Ankara. Même si une grande partie de mes journées se sont écoulées dans ma chambre d'hôtel à écrire le reportage. Nous tenterons notre chance en Cappadoce. Pour 1500 signes, nous devrions trouver quelqu'un.



Mardi 10 août. Vers l'Est.
 

J'ai retrouvé Boris cette nuit. À 2 heures du matin, à Kayseri, dans le train en direction de l'est. J'ai quitté la belle Cappadoce aux « cheminées de fées » dans un ciel sans nuages.

Mauvaises nouvelles : il n'a pu obtenir de visa iranien et m'annonce, dans la foulée, que la frontière avec l'Irak est fermée. L'information est à vérifier, mais il l'a lue sur le site des Affaires étrangères. Nous discutons rapidement d'une solution de repli : rester au Kurdistan turc pour un reportage sur la guérilla. Le matin même de son départ d'Istanbul, des attentats qui ont fait deux morts ont été attribués au PKK par le gouvernement. Peut-être la reprise de l'activité séparatiste kurde nous fournira-t-elle un sujet ? Nous tenterons, quoi qu'il en soit, de traverser la frontière irakienne. Dernière mauvaise nouvelle : le train que nous avons pris ne sera pas, comme nous l'espérions, au Kurdistan turc au petit matin, mais bien en fin de journée. Quarante-huit heures pour traverser la moitié de la Turquie, nous nous faisons une raison.



Mercredi 11 août. Sur les rails turcs.

Fin d'après-midi. Le train serpente dans les montagnes de l'Est anatolien. Dans un bruit de moteur d'avion, il se penche à droite, puis à gauche, offrant une vue aérienne sur la vallée. Depuis le début du voyage, j'avais remarqué que l'une des vitres manquait au double-vitrage de notre compartiment. Je comprends enfin, en arrivant à Diyarbakir, la raison de cette absence. À peine le train s'enfonce-il dans les faubourgs de la ville que des gosses postés en bordure des rails s'emploient à nous jeter des pierres. Notre seule vitre sera épargnée, mais la caillasse vient frapper contre la tôle, avant et après notre compartiment. Nous nous regardons, médusés. Nous comprenons que nous avons changé de monde, que le cocon protecteur d'Istanbul, d'Ankara, ou même de Cappadoce est derrière nous. Ce ne sont que des gosses, mais le voyage, à partir d'ici, prend une autre tournure.


Publié le 13/01/2007 à 21:26, dans 2. En Turquie, Ankara
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3. En Irak



Jeudi 12 août. Good evening Irak.

Nous avons quitté Diyarbakir depuis maintenant trois heures. Nous longeons la frontière syrienne. Les miradors turcs, espacés de cinq cents mètres les uns des autres, défilent au bord de la route. Plus ou moins occupés, plus ou moins désertés. Le soleil amorce sa descente. Dans une heure, il fera nuit. Tout juste quand nous serons à la frontière irakienne. Doit-on attendre de ce côté-ci le lever du jour ou tenter un passage en pleine nuit ? Nous en discutons avec Boris quand un homme nous aborde dans le bus. Il est kurde-irakien, parle couramment anglais, et vit en Suède depuis plusieurs années où il exerce le métier d'interprète. Il nous propose de partager un taxi pour traverser la frontière. L'affaire est entendue : nous dormirons en Irak ce soir.

 

À quarante kilomètres du premier douanier, il nous faut descendre. Les taxis se prennent ici, qui nous emmènent de l'autre côté. Le soleil a disparu. Une nuée d'hommes et d'enfants nous entourent à notre sortie du car. Ils nous sollicitent presque violemment : « Taxi, taxi », en anglais, en kurde. Nous laissons faire notre « guide ». Mais lui-même paraît dépassé. Les hommes parlent fort, se disputent, téléphonent, préviennent d'autres personnes. Des gosses tendent des mains, s'agitent autour de nos sacs. Le car est reparti. Nous sommes seuls au milieu de cette petite foule, coincés sur ce parking à quarante kilomètres de l’Irak. À la merci de ces chauffeurs, de leurs prix exorbitants et de leur mauvaise volonté. Le « Suédois » aurait-il été berné ?

La situation finalement se débloque. Un accord est trouvé sur le prix de la course. Ce sera 10 dollars pour nous trois. Mais une fois les sacs chargés, plus question de partir. Notre chauffeur ne veut pas démarrer. Le deal avec ses collègues n'est plus valable et nous devons ressortir du véhicule. Une nouvelle demi-heure s'écoule avant que l'un des types surexcités ne vienne lui glisser un billet supplémentaire dans la poche. Nous décollons enfin. À grande vitesse, nous filons vers la frontière. Le retour en arrière est impossible.


La nuit est totale. Le taxi traverse une ville sans âme, la dernière avant l'Irak. Nous nous arrêtons, le temps de photocopier nos passeports. La voiture redémarre. Le chauffeur est nerveux. La frontière est proche. Nous longeons une file interminable de camions-citernes stationnés au bord de la route. Premier arrêt. Chez les Turcs. Contrôle des passeports, tampon de sortie. Nous repartons. Nouvelle pause quelques centaines de mètres plus loin. L'attente est plus longue. Trois quarts d'heure, avant une nouvelle fouille des sacs, un autre contrôle des passeports, et un ultime regard suspicieux du dernier douanier turc. Le chauffeur se détend. De l'autre côté du pont, nous sommes en Irak, où nous attend un accueil chaleureux des douaniers kurdes.



Vendredi 13 août. Zakoh. (Kurdistan, Irak).


Premières impressions en pays irakien, à la sortie de l'hôtel, à dix kilomètres de la frontière. Nous avons quitté l'alphabet latin. Tout est en arabe. Impossible de retenir une adresse, il nous faudra nous repérer à l'architecture. La chaleur est aussi plus étouffante. Soudainement orientale.

Les habits ont changé. Les vêtements occidentaux ont fait place à des pantalons bouffants. De grandes combinaisons vertes, ceinturées à la taille par une large étoffe, habillent les corps masculins, la tête coiffée d'un turban. Le regard est profond, le haut des lèvres encombré d'une pilosité foisonnante. Les femmes, presque toutes, sont voilées dans cette région Nord du Kurdistan, bien plus pieuse que celle du Sud. Elles portent de longues tuniques partant du sommet du crâne pour terminer aux chevilles : le tchador. Elles emmènent un enfant à l'école, reviennent des courses, portent un seau d'eau ou un sac. Rien d'inutile qui ne saurait justifier une sortie dans la rue.

Le besoin de devises irakiennes nous pousse jusqu'au marché voisin, où officient plusieurs dizaines de changeurs, reclus dans des baraques collées les unes aux autres. Nous sommes surpris, mais devrons nous y habituer : la kalachnikov ici se porte aussi simplement qu'un sac en bandoulière. Les armes sont visibles, pointées vers le sol ou l'interlocuteur, dépassent d'une épaule ou se glissent sous l'avant-bras. L'exotisme irakien a ses contraintes, la guerre ses nécessaires outils.


Nous troquons quelques euros contre des milliers de dinars après avoir accepté le thé et le taux de notre changeur, puis filons rapidement à Dohuk, première ville importante à une cinquantaine de kilomètres. Plusieurs contrôles à l'entrée de la ville nous obligent, de nouveau, à sortir nos sacs. Les deux Arabes de Mossoul, montés dans le taxi avec nous à Zakoh, semblent ravis : les Kurdes s'intéressent davantage à nous. Ils n'en mènent pas large, pourtant, quand l'un des hommes armés semble les interroger sur la raison de leur visite. Je les sens hésitants. Le regard fuyant. Les Arabes ne sont pas les bienvenus dans la région. Mais le garde est fatigué, exténué par la chaleur. Le contrôle s'achève. Nous pouvons pénétrer dans la ville.


Nous sommes désormais les seuls étrangers. Et, par là même, l'objet d'une intense curiosité. Que viennent donc faire deux occidentaux en Irak ? Tous se le demandent, mais peu nous interrogent. L'annonce de notre nationalité leur suffit. Boris m'offre un narguilé pour mon trente-et-unième anniversaire.



Dimanche 15 août. Dohuk. 

Le Figaro est le premier à nous avoir répondu. Il nous prend un papier sur le retour des Chrétiens au Kurdistan irakien. Trois feuillets à rendre dès que je peux. Le soir même, nous fêtons la nouvelle autour d'une pipe à eau. Mais maintenant, au travail. L'évêque de Dohuk rencontré la veille ne suffit pas. Nous partirons mardi dans les montagnes visiter les villages chrétiens, avant de poursuivre notre traversée du Kurdistan jusqu'à Souleimaniye. La route risque d'être longue et sinueuse : pour éviter l'Irak « arabe », nous sommes obligés à de nombreux détours.



Mardi 17 août. Sur l'enfer des routes.

La journée débute par une visite guidée de l’arrière pays. Le chauffeur de taxi, aimable, nous montre les restes des constructions délirantes de Saddam Hussein, dont un mur de dix kilomètres de long, édifié au milieu de nulle part. Nous zigzaguons plus d'une heure dans la montagne aride, au milieu de paysages désertiques et magnifiques, avant de découvrir, à la sortie d'un tournant, une ville magique, perchée au sommet d'une montagne, posée sur un plateau circulaire : Al-Amadia. L'évêque Rabban Qas nous attend dans un village en contrebas. Nous le rejoignons, pour boire deux heures durant ses récits sur les Chrétiens d'Orient. Un cours d'histoire sur les lieux mêmes où celle-ci s'est déroulée, au coeur de ces montagnes du Kurdistan, berceau des premiers Chrétiens qui aujourd'hui encore parlent l'araméen. En bon homme d'église, l'évêque nous propose ensuite de « partager le pain », un repas gargantuesque et délicieux, préparé de main de kurde par sa cuisinière-belle-soeur.

Cela doit être, mais nous l'ignorons alors, le dernier moment agréable de la journée. La suite ne sera que tracas divers et frayeur routière, dont la première nous est transmise par Monseigneur lui-même. L'accident qui, huit mois auparavant, avait envoyé le curé en rééducation pour six mois au Vatican et cinq passants kurdes au cimetière pour l'éternité, n'a en rien entamé ses ambitions de – mauvais – conducteur de rallye. La BMW subit les accélérations mal senties de ce Fangio d'évêque, et mon cœur entame une ascension qui n'a rien de divin. Par miracle, le trajet est de courte durée. Juste le temps de nous poser au premier village, « tête de station » pour Erbil, capitale du Kurdistan autonome situé à trois cents kilomètres de là. La terreur automobile ne fait pourtant que commencer.

Nous attendons d’abord une heure dans un de ces hameaux sur la route principale, où la plupart des habitants n'ont, semble-t-il, jamais vu dans leur vie autre chose qu'un Kurde. Aussitôt déposés, nous sommes assaillis par les villageois. Un ours blanc en Afrique n'eut pas provoqué plus d'effets. Acculés contre un mur, nos deux corps étouffent au centre d’un demi-cercle qui se referme progressivement, accentuant la température ambiante qui, sans chaleur humaine, frôle déjà les quarante degrés. Les questions fusent dans une langue incompréhensible à nos oreilles. Et nos sacs, derniers remparts protecteurs posés à nos pieds, commencent à subir les assauts pédestres des villageois les plus proches.

Par bonheur, une voiture militaire s'arrête. Notre soulagement est immense lorsque nous croyons comprendre que ses occupants acceptent de nous emmener jusqu’au prochain village, où des bus pour Erbil n'attendent que nous. Nous embarquons dans le pick-up, ravis de sortir des griffes de cette foule oppressante, avant de retomber, finalement... dans celles de la police. Car à l'évidence, et malgré notre connaissance limitée du village, le véhicule a quitté la route principale. Direction : le commissariat où, une demi-heure durant, nous devons expliquer notre situation, sortir toutes les cartes de visite du Kurdistan, avant de terminer par celle de journaliste, qui n'a qu'un effet limité sur ces policiers-militaires au sourire aussi naïf qu'exaspérant. Les hommes sont las de nos réprobations, incompréhensibles pour eux comme le sont pour nous leurs questions. Nous finissons par être relâchés, à l'endroit même où la police nous avait arrêtés. Pour la plus grande joie des villageois, dont l'attroupement se reforme aussitôt. La libération vient d'un taxi, un vrai, sorti de nulle part, que nous arrêtons à la surprise de la foule et qui accepte, malgré l'heure avancée et la direction opposée, de nous conduire jusqu'à Erbil. Soulagés, nous prenons place dans ce qui va être notre lieu de vie durant quatre heures et, de peu, notre tombeau.



Le trajet débute pourtant dans une parfaite quiétude. La douce voix kurde et féminine qui s'échappe du poste se marie merveilleusement aux paysages montagneux baignés dans la lumière d'un soleil crépusculaire. Le moment est magique, l'un de ces instants de voyage qui, à eux seuls, justifient tous les inconforts d'un périple au long cours. Mais déjà, nous avions remarqué la fâcheuse tendance de notre chauffeur à dévier fortement sur la voie de gauche, notamment dans les tournants aveugles, afin de déplacer à son avantage le centre de gravité du véhicule.

Tout est question de chance dans l'espérance de vie lors des déplacements au Kurdistan et celle-ci nous a visiblement abandonnés lorsque, après une heure de route, le pick-up d'en face, en plein virage, a tout juste le temps de nous éviter de plein fouet. Notre chauffeur tourne violemment son volant mais ne peut échapper à l'arrière du Toyota qui, dans sa course, vient cogner notre véhicule sur son flanc gauche. Le choc arrache le rétroviseur. La glace et son habillage plastique volent au-dessus de mon crâne, avant de terminer leur course – et de s'exploser – sur la vitre à ma droite. Un réflexe me fait baisser la tête, m'évitant, au mieux, quelques points de suture kurdes dans un improbable hôpital de montagne.

À l'accident succèdent d’interminables palabres entre les chauffeurs, auxquels viennent se mêler quelques policiers de passage et une bonne partie des conducteurs des véhicules s'arrêtant pour l'occasion.

Les trois heures de route qui suivent sont identiques à la première, mais augmentées dans leur dangerosité par l'énervement de notre chauffeur et la nuit tombante. Les ongles plantés dans le plastique du tableau de bord, l'estomac noué et le corps transpirant, je souffre tout le restant de la route jusqu'à Erbil, retenant mon souffle à chaque virage, priant un dieu imaginaire de nous épargner pour aujourd'hui.

À 2 heures du matin nous arrivons, sains et saufs, à destination.




Vendredi 20 août. Erbil. 

J'ai terminé le papier pour Le Figaro. Il sera publié demain, dans l'édition du week-end. Boris, par contre, n'aura pas de photos. Je suis déçu pour lui et tente aussitôt de trouver un autre sujet pour surmonter le coup. Nous sommes invités ce soir à un mariage chrétien à Ankawa, dans la banlieue d'Erbil. Peut-être un papier pour les pages « grand angle » de Libération, une rubrique particulièrement gourmande en images.

  

Samedi 21 août. Figagaçant. 

Je découvre, avec stupeur, dans l'édition électronique du journal, que Le Figaro a fusionné le chapô et l'attaque de mon article. Les félicitations du rédacteur en chef n'y changent rien : je suis furieux. Comment la secrétaire de rédaction n'a-t-elle pas vu que le rapprochement des deux paragraphes enlevait toute logique au début du papier ? Dans ma réponse au rédac-chef, je modère mon indignation. Je viens d'apprendre que leur correspondant à Bagdad a disparu depuis quatre jours. Sûrement l'ensemble de la rédaction, SR comprise, a-t-elle la tête ailleurs.

Nous tentons également de démarcher d'autres journaux. Boris drague Paris-Match et VSD avec ses photos de chrétiens chaldéens, pendant que je sollicite Le Monde 2 et le JDD sur le thème du « paradis kurde dans l'enfer irakien ». Sans réponse d'ici deux jours, nous filerons à Souleimaniye, avant de nous séparer pour un mois, le temps que je traverse l'Iran. Boris contournera le pays perse par le Nord : Turquie, Géorgie, Azerbaïdjan. Rendez-vous au Turkménistan.



Lundi 23 août. Doutes. 

Nous avons du mal à nous habituer à la chaleur. Et ni Boris ni moi, ne supportons la climatisation. Tous nos mouvements sont ralentis. Nous finissons par nous mettre au diapason des kurdes : vivre jusqu'à 13 heures, avant de nous terrer dans un endroit frais jusqu'en fin d'après-midi.


Notre moral, par ailleurs, est inversement proportionnel à la température. Aucune rédaction ne nous a répondu. Nous rencontrons pourtant le ministre de l'Intérieur demain, avant de suivre une patrouille de Peshmergas à la frontière. Mais à Paris, personne n’est intéressé. Nous commençons à douter. Certes, Le Figaro était ravi de mon papier, et Libé passera notre enquête sur la Turquie en novembre, juste avant la décision d'ouverture des négociations d'adhésion. Je tenterai également ma chance en Iran, pour les pages « grand angle » du même quotidien. Mais d'ici là, point mort. Vacances forcées. Nous les passerons à Souleimaniye.



Mardi 24 août. Fantômes.

Les récits de fuite sous Saddam Hussein sont édifiants. Dayar, vingt-quatre ans aujourd'hui, a passé vingt-cinq jours dans une cave en 1991. Trois semaines à vivre dans le noir et la terreur, avant que les occidentaux ne se décident à protéger la région. Son ami a fui à la frontière iranienne dans un camp de réfugiés. Ibrahim, exilé en Hollande et revenu pour les vacances, est resté plusieurs jours terré dans son appartement. Il n’a jamais revu son voisin de palier emmené par les policiers baasistes. Comme ce dernier, ils sont près de 200 000 à n'avoir plus donné de nouvelles. Les Arabes ? « On ne leur en veut pas. C'est le régime qui est coupable. Nous, nous voulons la paix, avec tout le monde. Qu'enfin on nous laisse vivre dans notre petit pays. » Mais si les Turcs reviennent ou la Syrie s'en mêle, si l'Iran intervient ou l'Irak dégénère, alors tous promettent de reprendre les armes, pour défendre la première liberté de leur histoire millénaire.


« Il fumo occide ». Mon paquet de Camel est italien. Les cigarettes de contrebande pullulent dans la ville. Plus loin, les téléphones portables s'échangent sous le manteau, à deux pas des magasins légaux. Dans le bazar, les artisans réparent les ventilateurs, les chaussures ou les moteurs de frigo. Les tailleurs réalisent, à la commande, les tuniques bouffantes si répandues dans le pays. Les boulangers cuisent leurs galettes de pain dans d’antiques fours en pierre. Les bouchers exposent la viande fraîchement découpée, la tête de l'animal tranchée, posée à même le sol. Des charrettes poussées par des enfants se frayent un chemin dans la foule. Ils vendent des baklavas, des graines d’oiseaux, des portefeuilles ou des batteries de téléphones. Des gosses traînent d’énormes blocs de glace sur le sol, qui finiront dans les mixeurs à jus de fruits. Des jus naturels dont nous sommes friands depuis notre arrivée. Un peu moins, peut-être, depuis que nous avons vu l’iceberg racler le macadam. Au restaurant, le plat, midi et soir, est unique : poulet-riz, accompagné de diverses soupes de légumes, quelques tomates et concombres, puis un thé (tchaï) pour clôturer le repas.




Mercredi 25 août. Vers le Sud. 

Nous quittons Erbil ce matin. Deux routes différentes permettent de rejoindre Souleimaniye, au sud du Kurdistan, dernière étape avant l'Iran. L'une, directe et par la plaine, passe par Kirkouk, en territoire contrôlé par les Américains. L'Irak risqué et dangereux. L'autre, plus longue et sinueuse, serpente dans les montagnes dominées par les Kurdes. À l'autogare, nous décidons de monter dans le premier bus et de nous en remettre à l’itinéraire officiel. Adviendra ce que nous devons vivre. Mais à peine sortis de la ville, j'interroge mon voisin irakien qui confirme mes soupçons : nous passerons par Kirkouk, ville de pétrole et d'attentats. Pendant deux heures, nous roulerons en territoire « arabe ».


Le bus est plein à craquer. Nous sommes les seuls étrangers. Nous attirons, à nouveau, l'attention des passagers, et notamment celle des deux jeunes filles voilées assises à l'avant du véhicule, qui ne cessent de se retourner.

Le poste frontière apparaît enfin. Une petite boule au ventre également. Le check- point est une succession de murs en béton disposés en chicane. Un soldat regarde furtivement les passagers. Seuls les passeports sont rapidement visés. Aucune fouille, aucune question. Nous repartons aussitôt. La route longe ensuite plusieurs dizaines de villages aux maisons détruites. Quelques carcasses de camions militaires, de chars et de voitures. Aucune silhouette humaine.

Nous approchons de Kirkouk. C'est à cet instant que nous appréhendons d'éventuels ennuis, tant de la part des Arabes que des Américains. Mais le bus passe directement le centre. L'endroit n'est pas sûr et même les Kurdes d'Erbil préfèrent ne pas s'y arrêter. La pause se fera plus loin, sur une aire d' « autoroute » à la sortie de la ville. Deux heures plus tard, nous arrivons sans encombre à Souleimaniye. Sans avoir aperçu l'ombre d'un casque US. De quoi nous faire regretter de ne pas être allés à Bagdad quand, quelques jours plus tôt, l'occasion s'était présentée.



Jeudi 26 août. Souleimaniey. La ville la plus méridionale du Kurdistan, à cent kilomètres à peine de la frontière iranienne, semble plus occidentale que toutes les autres. Les filles sont nombreuses dans les rues et très peu sont voilées. Les magasins d'alcool proposent leurs bouteilles en vitrine. Beaucoup de jeunes parlent anglais et notre présence paraît moins incongrue. Nous n'avons, pourtant, jamais été aussi proches de la capitale irakienne.

J'envoie une nouvelle salve de sujets aux rédactions parisiennes. Mais tant que les Américains n'auront pas gagné à Nadjaf, la ville chiite rebelle contrôlée par Moqtada Sadr, et tant que les JO d'Athènes ne seront pas terminés, je sais que nous aurons peu de chances d'obtenir une réponse.



Vendredi 27 août. Electron. 

Nadjaf est tombée ce matin. Sans véritable violence. La marche des partisans d'Al- Sistani a fait plier le radical Moqtada Sadr. Aucune actualité ne vient cependant prendre le relais dans la partie kurde. Nous guettons d'éventuels attentats à Kirkouk ou à Mossoul, respectivement à une et trois heures de route de Souleimaniye. Mais rien. Pas même un oléoduc en feu. Nous partirons mercredi sans regret.



C'est vendredi et nous décidons d'aller à la mosquée. Nous y rencontrons, peu avant la prière, l'imam Sheak Al-Hafeed, l'autorité religieuse de la région. L'homme est accueillant et nous laisse carte blanche pour filmer et photographier l'office. Je l'interroge sur l'avenir de l'Irak. « Le pays, comme le Proche-Orient, est en voie de normalisation. Sauf si, comme la presse a pu l'évoquer, les Israéliens bombardent une centrale nucléaire iranienne ». Et l'homme, revenu de Bagdad la veille, de nous prédire, selon ses sources dans la capitale irakienne, une telle attaque en décembre, juste après les élections américaines.

Je réfléchis rapidement. Mais en décembre je serai loin. Sûrement à fêter Noël avec les Cambodgiens ou les Thaïlandais. Tant mieux, car la radioactivité, ce n'est pas bon pour mon hypocondrie.



Samedi 28 août. Souleimaniey. 

Nous avons obtenu ce matin la permission de suivre une patrouille de douaniers kurdes-irakiens. Nous avons rendez-vous lundi très tôt à la direction des Borders Patrols, d'où nous partirons, avec une équipe, à la frontière iranienne. C'est, semble-t-il, la plus surveillée du Kurdistan, celle par laquelle s'infiltrent les islamistes radicaux venus d'Iran pour guerroyer en Irak contre les Américains.

Nous avons, par ailleurs, remué ciel et terre pour trouver un visa iranien à Boris. Mais la seule chose que nous ayons découverte aujourd'hui, c'est un bâtiment isolé et fermé en haut d'une colline, gardé par quelques soldats croupissant dans une baraque insalubre. Nous reviendrons demain, retenter notre minime chance. Les Iraniens sont intraitables et nous imaginons mal obtenir un visa de ce sous-consulat perdu à Souleimaniye.



Lundi 30 août. Avec les garde-frontières.

6h45. Lever matinal. Le général Fakhadeen, responsable de la police des frontières, nous attend à 8 heures dans son bureau. L'horaire est militaire et nous tenons à être à l'heure. La journée commence par un entretien sommaire sur les divers groupes terroristes, le nombre d'arrestations, de morts, de patrouilles, et l'aide des Américains. Puis, escortés sur la route par un Toyota de militaires 2e classe, nous prenons – deux généraux, un colonel et nous – la direction de Penjwin, le poste frontière avec l'Iran le plus proche de Souleimaniye. Les IBP (Irakiens border patrols) ont arrêté plus de 1300 personnes en un an et demi, dont la plupart sont iraniens, pakistanais ou afghans, désireux de rejoindre Nadjaf ou Falouja pour aller se frotter aux forces américaines. D'autres sont de vrais terroristes qui ont déjà descendu trois Peshmergas ces derniers mois.

Mais aujourd'hui, c'est un peu les vacances, car la frontière est fermée. Nous voyons pourtant au loin des dizaines de personnes chargées comme des mules à travers les champs. Des passeurs, nous explique le général, qui, contre quelques billets aux douaniers iraniens, font pénétrer alcool et cigarettes au pays de Khamenei. Avec la bénédiction des autorités kurdes, prêtes à tout pour saper le régime des mollahs.

Nous visitons les locaux militaires, serrons les mains de quelques gradés, passons en revue des soldates fières de leur uniforme, que l'une d'elles porte accompagné de tongs roses et brillantes, la main sereine posée sur une mitrailleuse lourde. Sur le chemin du retour, nous longeons un champ de mines, qu'une sorte de moissonneuse-batteuse à la carrosserie blindée laboure de ses chaînes fixées à l'avant comme un tourniquet. Nous roulons non loin d’Halabja, village martyr, dont cinq mille de ses habitants furent gazés par Saddam Hussein en 1988. Les montagnes sont magnifiques, séparées par des vallons désertiques. Difficile, cependant, au milieu de ces armes à feu et de ces fantômes, d'apprécier sereinement la beauté du paysage.

 

Une fois à l'hôtel, nous apprenons par le satellite qu'une forte mobilisation a lieu en France pour la libération des deux journalistes Christian Chesnot (RFI) et Georges Malbrunot (Le Figaro), enlevés sur la route de Nadjaf une semaine plus tôt. Le communiqué des ravisseurs, qui venaient tout juste d'abattre un journaliste italien, ne manque pas d'humour : « La Fiat est cassée, mais les deux Peugeot marchent encore ». Leur ultimatum expire ce soir. Et à défaut d'un retrait de la loi française sur le voile islamique, nos deux confrères seront exécutés. À deux cents kilomètres d'ici. Nous tremblons pour eux.


Publié le 12/01/2007 à 21:31, dans 3. En Irak, Souleymaniah
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4. En Iran


Mercredi 1e septembre. Vers l'Iran.

Boris n'a pas obtenu de visa. Nous devons nous séparer pendant un mois avant des retrouvailles quelque part au Turkménistan ou au Pakistan. Nous profitons de notre dernière soirée ensemble pour boire quelques bières avec trois de nos amis kurdes.

 

Ce matin, mercredi, le réveil est difficile. Et pourtant un long trajet m'attend. Je dois passer en Iran et tenter, dans la journée, d'atteindre Téhéran, à plus de sept cents kilomètres. Arriver avant le week-end iranien, qui débute jeudi midi, pour essayer, une dernière fois, de dénicher un visa pour Boris. Lui retournera attendre au Nord-Est de la Turquie, près d'un consulat iranien.

En moins de trois heures, un bus nous achemine au poste frontière à travers les montagnes. Le même que nous avions visité quelques jours auparavant. Les cinq derniers kilomètres se font en taxi, puis à pied. La frontière est maintenant devant nous, marquée par ce ruisseau que seul un petit pont permet de traverser. Les camions, eux, sont contraints de mouiller les roues jusqu'aux essieux. À trois cents mètres de là, deux portraits géants de Khomeini et Khamenei, perchés sur une arcade métallique, indiquent le poste iranien. J'embrasse une dernière fois Boris qui, avec d'autres personnes attendant de ce côté-ci du ruisseau, me regarde partir vers l'Iran.

J’avance doucement. Au premier pas que j'esquisse sur la passerelle en béton, un type me rattrape et m'agrippe par le bras. Son visage exprime la terreur et ses bras se croisent au niveau des poignets pour me signifier mon arrestation imminente si, par malheur, je tente de pénétrer en Iran. J'ambitionne de lui expliquer que je possède un visa, mais face à son incompréhension manifeste de l'anglais, j'abandonne rapidement le vieil homme à son empathique angoisse.

Au-delà du ruisseau, la route n'est plus qu'un chemin de terre que je remonte entre deux rangées d'énormes camions crachant leur fumée noire au niveau du visage. J’accélère, les yeux rivés au sol. Je me sens subitement très seul.



Les douaniers iraniens m'accueillent froidement. Surpris de ma présence à ce poste frontière perdu dans la montagne, ils refusent de me laisser passer sans un papier du gouvernement kurde de Souleimaniye. Hors de question, cependant, de faire demi-tour. Je reste près d'une heure devant les fonctionnaires, à négocier mon entrée sur le territoire iranien. Las, l'un d'eux finit par céder et m'indique, d'un geste exaspéré du bras, l'intérieur du pays.

Je poursuis mon chemin entre deux colonnes de carcasses de chars. Toutes les pièces – roues, chenilles, canons, tourelles – sont entassées sur plusieurs centaines de mètres le long de la route. Les restes des trois dernières guerres du Golfe, acheminés par camions et découpés sur place au chalumeau.

Entre ces morceaux de tanks, que j'imagine pour certains radioactifs, sur cette route de terre cabossée et sous un soleil de fonte, je me dirige vers ce qui ressemble à de l'asphalte. Les traditionnels chauffeurs de frontière se ruent sur moi et je cède à l'un d'eux, non sans avoir âprement négocié le prix de la course, faisant mine, jusqu'au bout, de partir seul avec mon gros sac sur la vingtaine de kilomètres qui me séparent de la première ville. Il est près de midi et encore plus de six cents kilomètres à parcourir. Mais je suis en Iran.

À Mariwan, un bus me charge pour Hamadan. C'est dans celui-ci que je me frotte pour la première fois au Ta'arof, une tradition iranienne qui rend les rapports humains interminables. L'homme devant moi tend son sac de figues à son voisin, qui refuse poliment. Le type insiste et essuie un deuxième refus. Ce n'est qu'à la quatrième tentative qu'il parvient à ses fins. Je m'interroge sur tant d'insistance, glissant un regard discret sur des fruits peut-être pourris. Mais la même scène se répète plusieurs fois avec les autres passagers, avant que le sac ne finisse sous mon nez. C'est alors que me reviennent les conseils de mon guide sur l'Iran : la politesse perse veut que l'on refuse trois fois quelque chose avant de l'accepter. C'est la tradition du Ta'arof. Bien qu'affamé, je décline une première fois la proposition de l'homme aux figues. Puis je compte intérieurement mes refus avant d'accepter à la quatrième offre. Je décide de tester l'inverse en sortant mes gâteaux kurdes. Mes voisins sont vraiment iraniens : je dois insister lourdement avant qu'ils n'acceptent, tout sourire, mes pâtisseries de Souleimaniye.

Trois bus et cinq heures plus tard, je suis toujours à plus de quatre cents kilomètres de la capitale. La nuit commence à tomber et je ne sais plus comment atteindre Téhéran avant le petit matin. Par chance, un jeune Iranien, parlant anglais et aussi pressé que moi, me propose de partager un taxi au prochain arrêt. J’accepte immédiatement sa proposition, sans me douter, à cet instant, de la terreur qui m’attend.


En pleine nuit, sur la petite nationale limitée à 50 Km/h, le type au volant ne descendra pas à moins de 110. Rarement une voiture ou un camion ne nous précédera, tant le chauffeur doublera, systématiquement et en toutes circonstances, le véhicule placé devant nous. Le minimum de temps lui suffit et c'est au dernier moment qu'il se rabat pour éviter les 38 tonnes plein phares qui foncent en notre direction. Avant de se coller, à toute vitesse, derrière le véhicule qui, à nouveau, nous fait barrage. Je suis blanc dans le noir, agrippé à la poignée, ne pouvant par instant retenir mon angoisse en soufflant fortement suite aux dépassements les plus risqués. Rien ne sert de lui demander de limiter son allure. L'homme n'en a cure et accélère au contraire aussitôt. Il fumera également près de deux paquets durant le trajet, lâchant à chaque fois le volant pour allumer sa blonde, le laissant échapper violemment pour tousser et cracher. J'en suis à regretter notre chauffard kurde qui avait pourtant manqué de peu notre transfert au paradis irakien. À 23 heures, nous sommes à Téhéran. Entiers.

Il est cependant trop tard pour courir les hôtels. Le jeune Iranien – qui a dormi durant tout le trajet à la place du mort – m’offre l'hospitalité. Après trois refus réglementaires, j'accepte volontiers.



Jeudi 2 septembre. Téhéranisé… 

Déception. Le ministère compétent pour faire venir Boris est fermé jusqu'à samedi. Il me faut attendre le week-end iranien. Je profite du temps libre pour m'acclimater à ce nouveau pays. Je commence par avancer ma montre d'une demi-heure : le décalage avec la France est désormais de deux heures trente. Je perds également six cents vingt-et-un ans et me retrouve en 1383, selon le calendrier musulman solaire.

 

Mes premiers pas dans la capitale se limitent à survivre à la circulation délirante. Les signalisations, et notamment les feux, ont une fonction essentiellement décorative. Il faut courir pour traverser la route, s'arrêter au milieu pour laisser passer les voitures, et repartir de plus belle jusqu'à la prochaine ligne blanche.

La ville me paraît également interminable. Un seul bloc d'immeubles nécessite dix à quinze minutes de marche. Sous un soleil étouffant et dans une atmosphère polluée. Deux points très proches sur la carte sont en réalité très éloignés. Les taxis, compliqués car de plusieurs natures, semblent me demander des sommes exorbitantes.



Jeudi 4 septembre. …Islamisé… 

Je cherche autour de moi les signes de l'Iran intégriste. Sur chaque tête féminine, un foulard. Mais sur une bonne partie d'entre elles, il se limite à couvrir l'arrière des cheveux. Les mêmes filles, généralement maquillées, portent un jean sous leur blouse réglementaire et des lunettes de soleil sur leur tchador écourté. La conduite leur est autorisée, et c'est avec la même agressivité que celle des hommes qu'elles manquent de m'écraser. Je suis également surpris par les couples se tenant la main, marchant comme des amoureux occidentaux. Mais plus loin, c'est bien sur deux files séparées qu'hommes et femmes attendent le bus. Et c'est bien à l'avant que les premières s'assoient, quand les seconds s'entassent au fond du véhicule. Oui, je suis bien en Iran.

Je prends garde de ne jamais siéger à côté d'une fille. J'évite de m'adresser au sexe faible pour un renseignement et oblige mon regard à se détourner des femmes.



…Déboussolé…

L'orientation dans cette ville est en passe de me rendre fou. Un même nom peut correspondre à plusieurs rues différentes et une même rue avoir plusieurs appellations. Sans compter que le gouvernement change régulièrement le nom des rues, dont l'orthographe peut varier entre le plan de la ville et ce qui est écrit sur les plaques. Les taxis eux-mêmes s'y perdent et quand c'est celui qui me transporte, je peux facilement passer plus d'une heure à la recherche d'une adresse. Il me faut également apprendre les chiffres en alphabet farsi, car si les noms des voies sont le plus souvent doublés en anglais, les numéros d'immeubles restent, pour l'instant, imperméables à mon cerveau latin.

L'argent est un autre souci de débutant. L'unité monétaire est le Rial. Dix mille rials valent un euro. Mais les Iraniens parlent le plus souvent, et sans le préciser, en tomans. Un toman est un rial auquel on enlève un zéro. Il faut donc, à chaque fois, se faire préciser si la personne parle en tomans ou en rials, puis rajouter dans le premier cas un zéro, avant de faire la conversion en euros. L'erreur peut être douloureuse puisqu'elle conduit à multiplier par dix les tarifs mal compris.



…Spleenisé… 

J'envisage sérieusement d'abandonner le reportage pour Libé. « Travailler en terre d'islam » me semblait pourtant un bon sujet de « cahier emploi ». Mais pour l'heure, les problèmes s'accumulent dans cette capitale inhospitalière d'un pays autoritaire. Le premier a trait au visa : j'ai déjà « consommé » quatre jours sur les quinze qui me sont impartis, sans avoir commencé la moindre interview. J'ai déposé une demande de prolongation au bureau de la presse étrangère, mais sans réponse pour l'instant. J'en ai profité pour solliciter le rapatriement de Boris, dont l'absence comme photographe constitue mon deuxième souci. L'argent également va bientôt en devenir un autre : aucun moyen de retirer du liquide avec une carte étrangère dans cette ville où tout est cher, contrairement aux infos du Lonely-Planet, qu'il faudrait décidément brûler avec le dernier Guide du routard 4 étoiles. Je n'ai pas prévu assez de dollars et dois faire attention à toutes mes dépenses. La ville étant immense et les taxis onéreux, je suis contraint à marcher pendant des heures. Autant de temps perdu pour le reportage. J'ai aussi choisi de changer d'hôtel, mais le tenancier m'a menti sur la qualité et le coût de la chambre. De retour au précédent, le propriétaire vexé m'a opposé une fin de non-recevoir. Je me retrouve ainsi dans un bouge hors de prix, frigorifié par une climatisation incontrôlable, sur le point de contracter une pneumonie dans un pays où l'été ne connaît pourtant pas de température inférieure à trente-cinq degrés. Pour finir, la communauté française semble parano et peu encline à se livrer sur l'Iran par peur de représailles. Je passe régulièrement devant les posters alléchants d'Ispahan et de Shiraz. À moins d'un règlement soudain de tous mes problèmes, j’envisage sérieusement de plaquer Téhéran pour le centre du pays.



Dimanche 5 septembre. …Mais iranisé.

Il y a des jours où tout va mieux et celui-ci en est un. Enfin presque. Je me suis réconcilié avec mon précédent hôtelier qui m'a laissé réintégrer ma chambre. La fonctionnaire du bureau de la presse étrangère parle d'un visa dans une semaine pour Boris et les rendez-vous avec les Français commencent, doucement, à garnir mon agenda. L'Iran demande du temps à l'occidental pressé que je suis. Cinq jours constituent peut-être un minimum pour le bizutage persan.

J'ai même rencontré aujourd'hui un chauffeur agréable mais révolté. L'homme est épuisé, obligé de jongler quinze heures par jour entre deux boulots pour survivre. À l'imprimerie de 8 heures à 16 heures, et le reste du temps, jusqu'à minuit, dans son taxi déglingué. À l’instar du grand Satan, le pays de Khomeini a créé une société profondément inégalitaire. D’un côté ses working-poor, trimant du matin au soir, de l’autre une classe très riche, retranchée dans les beaux quartiers. La classe moyenne commence à se paupériser et les gens sont furieux contre le gouvernement. Mais nul ne bronche pour l'instant. « Pour soutenir qui ? », répondent mes interlocuteurs.

Le caractère prohibitionniste du régime lui aussi se délite. La parabole est interdite, mais plus de deux millions d'entre-elles alimentent les télés de Téhéran. Les cafés Internet ont fleuri dans la ville et les robes décolletées – à porter en privé – ornent les vitrines des boutiques en sous-sol. L'alcool coule à flots dans les soirées fortunées et les cravates se portent sans crainte dans le secteur privé.

L'Iran, pour le meilleur et pour le pire, se libéralise, tout en gardant, comme en Chine, un pouvoir central fort.



Lundi 6 septembre. Papier à l’eau.

Mon sujet initial s'évanouit doucement. Les Iraniens se fichent de la religion. Ils se moquent des mollahs, haïssent Khamenei, boivent en cachette et picorent pendant le ramadan. Les appels à la prière, contrairement à la Turquie, sont inaudibles, et les mosquées quasi désertes. Vingt ans de théocratie islamique ont dégoûté les Iraniens de la pratique religieuse. Un phénomène exacerbé dans le monde du travail où la place des femmes n'a rien à envier aux occidentales.

Bref, mon sujet tombe à l'eau.

J'envisage, par contre, de changer d'idée, et de proposer un papier sur « le rêve évanoui de Khomeini ». Je dois cependant rester très discret car ce n'est plus le thème vendu initialement aux autorités. Je suis par ailleurs en pleine négociation pour proroger mon visa et faire venir Boris. Et si les gardiens de la révolution apprennent que je projette d'écrire sur la moquerie dont ils sont l'objet, je risque les pires ennuis, dont le moindre serait de me faire expulser.

 
 

Mardi 7 septembre. Politesse. 

Le Ta'arof est vraiment une tradition surprenante. J'en rencontre maintenant qui refusent mes paiements. Ils n'envisagent pourtant pas un seul instant de me laisser partir sans payer et je dois insister pour régler la note. Au restaurant et même dans les taxis, un geste de la main repousse mes billets. Je dois dire Na deux ou trois fois, avant qu'ils n'acceptent finalement mon argent. Avec un grand sourire.



Mercredi 8 septembre. Sans-papier.

Mes progrès en pays persan sont fulgurants. J'ai réussi aujourd'hui à me déplacer en métro. Aucun plan du réseau n'existant en tant que tel, j'ai dû reconstituer, sur une carte de la ville, les lignes séparant les stations. Je suis même parvenu à monter dans un bus pour quelques kilomètres avant de finir mon trajet en taxi collectif. D'apparence anodine, ces deux derniers modes de transport sont les plus difficiles à emprunter. Plus rien n'est écrit. Tout se fait à l'oral, et même à la criée, durant les quelques secondes où le chauffeur ralentit.

Cette ville me plaît de plus en plus, à tel point que je commence à en oublier mon visa. Je suis pourtant en sursis dans ce pays et aucune nouvelle du ministère ne me laisse espérer, pour l'heure, une prolongation de mon droit au séjour. Et les nouveaux délais communiqués à Boris pour son éventuelle arrivée dépassent maintenant le terme de mon propre visa.

Je ne m'imagine pourtant pas traverser seul la frontière orientale, la plus dangereuse du pays, où les douaniers persans perdent en moyenne un des leurs tous les deux jours. De vraies batailles rangées opposeraient les trafiquants aux autorités iraniennes, qui font désormais appel à l'armée pour contrer les offensives des passeurs d'opium. Je me rassure en tentant d’imaginer ce que seront le Pakistan et surtout l'Afghanistan : deux territoires sûrement plus dangereux pour les deux occidentaux que nous sommes, qui plus est à la veille des élections afghanes et américaines.



Jeudi 9 septembre. Exil 

Toujours avec sa fille. Et avec son mari. Cette femme d'une cinquantaine d'années, un air à la Moreau, française mariée à un Iranien, me fait face depuis deux heures. Elle a vécu la révolution, ce moment « excitant, où finalement tout est possible », n'a pas pleuré le Shah, mais ne savait pas, à l'époque, ce qu'islamiste voulait dire. En 1979, aucun des évènements algériens, afghans ou pakistanais, n'avait encore montré au monde quelle utilisation perverse pouvait être faite de la misère et de la religion. Puis est venue l'heure du foulard, des pendaisons et des interdictions. La guerre avec l'Irak, où durant plusieurs mois, Téhéran recevait ses trois « suppositoires » par jour.

Ils se plaisent maintenant en Iran, fabriquent leur vin dans leur cuisine, bricolent leur parabole et rigolent du régime. « On est dedans et dehors à la fois, c'est plus facile pour nous ». Et pour rien au monde, ils ne retourneraient dans l'Occident stressé.



Vendredi 10 septembre. Essoufflé.

Je respire de plus en plus mal. La nuit a été éprouvante. Le syndrome bolivien du mal des montagnes me gagne. Téhéran n'est cependant pas La Paz et je soupçonne la pollution, complice de la cigarette, de me faire suffoquer. Paris n'avait pourtant rien d'une verte prairie et ma consommation de tabac n'a nullement augmenté. Que se passe-t-il ? Mon heure serait-elle arrivée en ces contrées lointaines ? Le temps est-il venu, pour mon vice tabagique, de me présenter l'addition ? Les climatisations furieuses du Moyen-Orient auraient-elles eu raison de mes poumons d’occasion ?

Je commence, par ailleurs, à me lasser des soirées seul à l'hôtel. Téhéran serait tellement plus accueillante si les rares cafés qui s'y trouvent, même sans alcool, ne fermaient pas leurs portes aux fatidiques 23 heures islamiques. Je suis là depuis dix jours et je crains que les deux Balzac opportunément dénichés dans un kiosque de la ville ne me permettent de tenir jusqu'à l'arrivée de plus en plus tardive de Boris. Je me console en imaginant sa propre attente dans un coin perdu du Nord-Est de la Turquie où, d'après ses mails, la vacuité absolue du lieu, tant en terme touristique que de plaisirs nocturnes, le dispute à la laideur d'un environnement anxiogène.



Samedi 11 septembre. A la Mosquée.

Je me suis rendu, hier, à la grande prière du vendredi. À ma grande surprise, les barbus m'ont accueilli sans entraves dans le carré réservé à la presse. Dès midi trente, plusieurs dizaines de milliers de fidèles se pressaient sous le grand préau de l'université. J'en comptais 20 000 dans l'enceinte de la Faculté et quelques milliers d'autres à l'extérieur, suivant par haut-parleurs interposés la parole de l'imam. Loin, cependant, des deux millions vantés par le régime. Cette démonstration de force perdait d'autant plus de crédibilité que des dizaines de cars, stationnés en bordure de l'université, laissaient penser qu'une grande partie des dévots avaient été acheminés de l'extérieur de la ville. Un sentiment confirmé, par la suite, par plusieurs de mes interlocuteurs, qui m'informèrent également du nombre bien plus important de fidèles aux premières heures de la révolution. Enfin, le rapprochement du nombre de présents aux douze millions d'habitants que compte Téhéran finit de me convaincre du caractère très relatif de la ferveur islamique des habitants de l’ « axe du mal ».

Le rassemblement restait néanmoins impressionnant, et les vindictes à l'attention, semble-t-il, des États-Unis, laissaient peu de doutes sur le caractère belliqueux des revendications. Je ne pus, cependant, apprécier autrement que par le regard cette prière hebdomadaire, tant le farsi m'est encore et toujours étranger.



Dimanche 12 septembre. Deux mois.

J'ai bien peur que mon Palm, me servant de machine à écrire, ait décidé d'arrêter son voyage en Iran. À peine deux mois d'utilisation et voilà qu'il « beugue » à répétition. J'ai dû courir hier tous les cafés Internet de la ville avant que l'un d'eux n'accepte de le réinitialiser. J'ai ainsi perdu quelques-uns de mes fichiers et les dernières heures de mon journal. Je ne sais que faire s'il décide de me quitter définitivement. Actionner la garantie d'Iran m'apparaît improbable, à moins d'envoyer par la Poste l'appareil récalcitrant, et d'attendre en retour un nouvel équipement. Même dans ces conditions, le remplacement est des plus incertains. Je ne peux, par ailleurs, en acheter un sur place, tant mes liquidités sont limitées. Il me faudrait alors attendre le Pakistan, soit encore deux semaines avant de ne pouvoir écrire.

 

12 juillet-12 septembre : deux mois exactement que j'ai quitté Paris. Cette période me paraît longue et courte à la fois. Longue car Istanbul est désormais loin dans mes souvenirs, remplacé par l'Irak et maintenant Téhéran. Mais courte au regard des mois à venir, à m'enfoncer plus profondément encore dans l'Orient. À m'éloigner de la France au fil des fuseaux horaires qui me prennent chaque quinzaine ou chaque mois une heure ou deux sur l'Europe.

La lassitude m'est pour l'heure totalement étrangère, mais j'appréhende le troisième mois, le plus délicat aux dires des voyageurs, tant la nostalgie du pays resurgit. La compagnie intermittente de Boris y est pour beaucoup, et la poursuite du travail écarte, pour l'instant, l'impression de vacances à perpétuité. C'est finalement un sentiment étrange qui m'habite, qui n'est ni l'insouciance du touriste en congés, ni l'angoisse du journaliste à la poursuite de l'info. Je suis sur la route. Simplement. Travaillant au gré des opportunités. Sans attaches avec la France, sans engagement dans le reste du monde. Je suis en suspension inquiète. En parallèle de la vie.

Que vais-je faire de ce voyage ? Que va-t-il m’apporter ? Toute action doit-elle être rentable ? A-t-on le droit de ne se souvenir de rien ? Même si, pour l'heure, c'est le contraire, j'anticipe une pensée qui pourrait être mienne. Ma tête est déjà pleine de moments intenses, de visages et de rencontres, de joies et de petits malheurs, de frayeurs et d'étonnements. Où vais-je mettre le reste qui m'attend ?

Le monde est beau pour l'instant.

 


Lundi 13 septembre. Férié. 


 

Je me lève tôt ce matin, plein d'entrain, décidé à rencontrer mille personnes qui m'en apprendraient sur l'Iran d'aujourd'hui. Mais sur le trottoir à la sortie de l'hôtel, mon élan enthousiaste s’écrase sur la devanture du kiosque à journaux. Fermé. Pas de Téhéran Times au petit-déjeuner. Puis c’est le café Nadéri qui m'oppose ses portes closes. Nous sommes lundi, troisième jour de la semaine. Qu'ont donc fait les Téhéranais hier soir pour se lever si tard ce matin ? Je décide d'attendre l'ouverture de tous ces ensommeillés au salon Internet. Mais là encore, rideau baissé. Je finis par dégoter un tchaï et un morceau de nan, que j'avale rapidement, tant la puanteur de ce seul lieu ouvert agresse ce qu’il me reste d’odorat. Je reprends le chemin de l'hôtel, dépité. Le réceptionniste m'apprend qu'aujourd'hui, c'était « mahaba », une fête religieuse dont je ne comprends pas la signification. Je monte dans ma chambre rejoindre le père Goriot.



Mardi 14 septembre. Doutes.

Boris a enfin obtenu son visa. Il devrait être à Téhéran d'ici deux jours. Je termine, pour ma part, les derniers entretiens sur le thème du « rêve évanoui de Khomeini ». Vingt-cinq ans après, que reste-t-il des idéaux d'une révolution qui voulait faire de l'Iran la première théocratie islamique du monde ? Peu de choses, si ce n'est une sinistre dictature, divisée en plusieurs pôles de décisions, émancipés les uns des autres, et donc incontrôlables. La charia n'est plus appliquée ou de manière exceptionnelle. Le pouvoir religieux est soupçonné de se remplir les poches par le biais de trafics en tout genre, et notamment d'alcool, délaissant une population de moins en moins pratiquante, paupérisée de jour en jour, et dont une partie avoue son regret de ne pas voir les Américains traverser la frontière. Bref, un Iran plutôt éloigné de nos représentations occidentales.

Mais ce sujet semble inintéressant pour Paris. Trop large pour la rubrique « grand angle » de Libération, qui décidément porte mal son nom, pas assez d'actualité pour le Nouvel-Obs, et trop chers les pigistes pour les quelques – rares – rédactions qui ont eu la politesse de nous répondre. Nous devrons discuter avec Boris de l'opportunité de passer en Afghanistan. Je ne suis plus disposé à prendre autant de risques si nulle publication ne nous accueille dans ses colonnes. Je le sais pourtant enthousiaste pour Kaboul et le Nord du pays. Et je crains de me laisser convaincre.



Mercredi 15 septembre. Kafka au pays des mollahs.

 

Je vais vivre aujourd'hui la pire journée de mon voyage. Enfin, jusqu'à présent.

Il est 8 heures et je m'en vais ce matin à la police des étrangers, muni d'une puissante lettre du ministère de la Communication, afin de faire prolonger mon visa.

Une simple formalité.

Je passe d'abord à la banque, régler mon dû sur le compte de la police, en échange d'un reçu à joindre à mon dossier. Devant la boulangerie, les baklavas me font de l'oeil, mais je préfère expédier au plus vite cette barbante obligation. C'est donc à jeun que je pénètre, à 8h30, dans les locaux de la rue Valiasar.

Sur le conseil avisé d'un vieil expatrié hollandais, habitué des lieux, je me faufile à travers la petite foule des réfugiés afghans. Après quelques subtils jeux de coudes, je parviens à glisser mon dossier entre les mains de la jeune employée. Celle-ci inspecte les documents, scrute mon passeport, et se met à faire la grimace. L'enfer va commencer.

Il manque un tampon sur le visa, celui qu'auraient dû appliquer les gardes frontières lors de mon arrivée. La jeune femme ne peut traiter mon dossier et je dois monter au troisième mettre à jour mon passeport. Dommage. Car la rapidité avec laquelle j'avais atteint le guichet m’aurait sûrement fait gagner une ou deux heures sur mes concurrents afghans. Tant pis, je file au pas de course rattraper cette petite erreur des douaniers iraniens.

Aux pieds des escaliers, je suis coupé dans mon élan par un planton nerveux qui me réexpédie d'autorité au service des guichets. Un peu surpris par ces informations contradictoires, je m'exécute sans broncher et viens me coller, à nouveau, à la petite queue de réfugiés. Peine perdue : c'est bien en altitude que mon dossier doit être traité et je réussis, cette fois-ci, à passer l'obstacle du jeune survolté.


À l'étage, après quelques minutes d'errance dans des couloirs à la peinture fatiguée, un type me prend en charge et nous entamons, ensemble, la tournée des bureaux. Je comprends, au nombre d'étoiles cousues sur les épaules de nos interlocuteurs, que nous montons progressivement dans la hiérarchie. Mais rien n'y fait, nul n'a la solution. Il me faut redescendre au guichet. La fille n'a pas changé, sa position non plus, et je suis renvoyé, une nouvelle fois, au troisième étage. Le doute sur la possibilité de voir mon problème résolu commence doucement à s'immiscer en moi. Guidé par un autre uniforme, nous refaisons, à l'identique, la tournée des bureaux. Avec, semble-t-il, des réponses invariables. L'aller-retour entre le rez-de-chaussée et le troisième se répétera une dernière fois, avant que je n'atterrisse entre les mains d'un type, toujours aussi incompétent, mais surtout plus menaçant à mon endroit. Une vraie tête de flicaille de dictature, les rides marquées par la menace, les traits tirés par la vocifération. Le ton se fait plus ferme et le garde-chiourme m'oblige à ouvrir mon sac qu'il fouille minutieusement. La caméra ne lui plaît pas et je dois l'allumer pour lui montrer les dernières prises de vues. Surpris par son comportement, je m'en tire provisoirement en brandissant la lettre du ministère. Ma matinée est foutue, et non content de ne pouvoir m'aider, cet homme, de surcroît, me cherche des noises.

Un autre flic vient me chercher et m'installe, face à lui, dans la pièce d'à côté. Il est 11 heures et la faim commence à me titiller. Mais je suis rassuré : quelqu'un, enfin, semble vouloir m'aider. Débute alors un long entretien, et la rédaction tout aussi fastidieuse – et à la main – de plusieurs pages de texte. Je m'étonne que l'absence d'un simple tampon puisse générer autant de bureaucratie, mais devant l'évidente limite de ma marge de manoeuvre, je m'écrase et réponds docilement. Une nouvelle heure s'écoule avant que le flic à la sale tête ne revienne me chercher. Direction : le tribunal. Mes yeux s'écarquillent, mais le type insiste. Une « simple formalité » qui nous oblige à traverser la capitale.

Il est près de 13 heures lorsque nous nous engouffrons dans les bouchons de Téhéran. La chaleur est caniculaire, l’atmosphère irrespirable. À l’approche de l'aéroport, je tente d'en savoir un peu plus sur la procédure qui m'attend. Le flic élude la question. Dans une heure, tout sera terminé, et je ne dois « surtout pas m'inquiéter ».

À notre arrivée au palais, je suis placé contre un mur, à côté de jeunes détenus, attachés les uns aux autres comme du bétail. Un soupçon m’envahit. Je sens progressivement la situation m'échapper. Puis un nouveau flic m'attrape fermement et me conduit dans le bâtiment. La cordialité s'estompe et mon statut se rapproche doucement des droits communs que je côtoyais quelques minutes plus tôt. Nous passons très rapidement dans deux bureaux, où chacun des titulaires, visiblement un juge et un greffier, appose sa signature sur mon dossier. Nous ressortons. Je suis soulagé. L'affaire paraît réglée.

Mon premier chauffeur a disparu et je reste seul avec ce flic. Après une heure d'attente, je suis poussé dans un fourgon où je retrouve les malfrats menottés. Je commence, de nouveau, à m'inquiéter. Le bus s’enfonce dans la capitale iranienne. Je suis maintenant persuadé d'avoir perdu le statut protecteur de journaliste occidental. Les flics ne me ménagent plus et ma réprobation n'y change rien. J'interroge le policier qui refuse de répondre. Puis cet enfoiré, brandissant les écrits du juge, finit par m'avouer que nous filons à la prison où je dois passer la nuit, avant mon expulsion demain matin. Je me sens devenir blême. Mon sang se glace. Je questionne l'un de mes codétenus qui confirme les propos du flic. Je suis vert de rage. Je demande à joindre d'urgence le ministère de la Communication ou l'ambassade de France. Mais soudain, le type ne sait plus parler anglais et me fait signe, violemment, de la fermer. Nous roulons près d'une heure dans la ville asphyxiée. Je n'ai rien mangé ni bu depuis ce matin. Mon esprit s'embrouille progressivement. Je ne parviens plus à réfléchir. Comment m'extraire de ce cauchemar ? Mon voyage ne peut s’achever de façon aussi piteuse. J'observe la tête de mes futurs voisins de cellule, avec qui je dois passer la nuit. Je regarde par la vitre les passants évoluer librement dans la rue. Je les envie. Même les plus laids, les plus vieux, les plus chauves. Je suis mal. Et ce salopard de flic qui se retourne pour me sourire. Abattu, désorienté, je suis perdu dans ce fourgon qui file dans Téhéran. J'ai peur.


Je reconnais soudain l'immeuble de la police. La camionnette se gare. Une pause avant la maison d'arrêt, pour finaliser les dossiers. Retour au troisième étage, désormais bien connu. Mais au moment où l'un des matons me pousse dans la cellule, je me dégage d'un coup d'épaule et me rue dans le bureau voisin. Celui qui m'avait interrogé ce matin me reconnaît et je le supplie de me laisser téléphoner. Le type hésite quelques instants, puis me tend l'appareil. Un appel seulement, mais pas l’ambassade. J’essaie le ministère. La sonnerie est longue et le flic fait mine de vouloir raccrocher quand la fille de l'accueil, enfin, daigne répondre. Je réussis à joindre mon contact à la presse étrangère qui promet, sans grand espoir, de tenter tout ce qu'elle peut. Le maton veut me remettre en cellule, d'où s’échappent maintenant les hurlements des détenus. Je supplie du regard l'un des policiers qui, d'un signe de la main, m'autorise à patienter dans le bureau avant mon transfert en prison. Je me sens perdu. Les larmes me montent aux yeux. Les flics rigolent entre eux. Je ne suis même pas sûr de pouvoir récupérer mon sac à l'hôtel. Puis le téléphone retentit. Le type qui répond semble se faire engueuler. Il raccroche, brandit ma carte de presse en direction de son collègue, qui lui-même baisse les yeux.

 

Il est 19 heures lorsque je quitte les bureaux de l’ « Alien’s Police ». J'atterris, hébété, sur le trottoir de la rue Valiasar. Je réalise, pour la première fois de ma vie, ce qu'être libre signifie. Mon cas n'est pas réglé pour autant et j'ai ordre de revenir demain matin à la première heure. Je cours acheter un paquet de blondes que je fume en entier dans la soirée.



jeudi 16 septembre. Retrouvailles. 

J'ai dû, ce matin, consacrer encore plus de trois heures à l'administration iranienne. Je suis repassé devant le juge et les flics m'ont rendu mon passeport. De retour à l'hôtel, Boris m'attendait à l'accueil. Nous nous retrouvons après 15 jours de séparation. Il est ravi d'avoir pu pénétrer en Iran, mais son visa ne lui accorde qu'une semaine. Lui aussi devra le prolonger. Je lui raconte ma mésaventure devant un tchaï du café Nadéri, avant d’évoquer rapidement le travail des prochains jours. Le Magazine nous prend un reportage sur l'Iran et nous n'avons plus de temps à perdre. Dans dix jours, nous devrons avoir quitté le pays, et je ne souhaite, pour rien au monde, avoir à faire, de nouveau, à la police des étrangers.



Mardi 21 septembre. Ispahan.

Vendue dans tous les guides comme la plus belle ville d'Iran, joyau du troisième empire perse, Ispahan regorge de magnifiques mosquées aux dômes couleur azur. Une teinte paraît-il apaisante, parfaitement indiquée pour la prière et le recueillement. Mais entre chacun de ces bijoux architecturaux, la commune n'a pas su créer de lien. Les arbres artificiels clignotants, tant prisés au Moyen-Orient, ont enlaidi la ville, et la circulation anarchique entretient une pollution et un stress permanents. Le plus déroutant dans cette cité hétéroclite reste les âmes qui la peuplent. Ses habitants ne sont pas seulement fiers, ils sont suffisants. Hautains et méprisants. Les regards dans les bus sont agressifs, les réponses aux questions lapidaires et erronées. Nous fuyons rapidement la ville pour le désert. Yasd, foyer du zoroastrisme, religion qui a dominé la Perse jusqu’à la conquête arabe, nous attend.

 
Vendredi 23 septembre. Yazd. 

Nous respirons enfin. Après Téhéran et Ispahan, cette charmante bourgade aux portes du désert est un havre de paix. Construite en forme de labyrinthe, dans lequel nous nous perdons joyeusement, elle fourmille de surprises urbaines et de cœurs chaleureux. Yazd nous offre le repos dont nous avions tant besoin, avant de nous frotter à la cohue du Pakistan et, aux dires de Boris, à l'intérêt immodéré de ses habitants pour tout ce qui ressemble, de près comme de loin, à un occidental. Les invites à boire le thé sont parait-il incessantes et nous devons, à chaque pas, décliner, dans l'ordre, notre nationalité, notre âge et notre situation maritale. Avec un conseil pour cette dernière rubrique : préciser, quelles que soient les circonstances, que nous sommes bien mariés, et que nos femmes, malheureusement, n'ont pu se joindre à nous. Restées en France, à la maison, retenues par les tâches quotidiennes du foyer : voilà qui devrait faire couleur locale. Pour ma part, ma moitié sera X, dont je préciserai avec bonheur tous les attributs qui justifient, à mes yeux, l'affection que je lui porte. Une femme réelle pour une histoire imaginaire, à moins que celle-ci ne vienne prochainement jusqu'en Chine infirmer mes mensonges. Pour mon plus grand bonheur.



Samedi 24 septembre. Presse dure.

L'Afghanistan continue de nous hanter. Dans quinze jours, le premier scrutin présidentiel depuis l'intervention américaine devrait y concentrer tous les objectifs de la planète. Mais les réponses des rédactions sont impitoyables : chacune y dépêche son correspondant régional, grand reporter ou envoyé spécial. Difficile de se faire une place. Les candidats se bousculent à l'échafaud.

Nous assurons cependant nos arrières, au cas où les dernières niches, tels le Berry Républicain ou le Courrier Picard, consentaient, dans un élan de générosité, à débourser quelques euros pour financer deux pauvres pigistes, prêts à braver les Talibans et les seigneurs de la guerre pour quelques feuillets exclusifs et mal payés. Nous avons donc pris contact avec Célia, jeune journaliste habituée du pays, et sommes convenus d'un rendez-vous dans quelques jours à Peshawar, au Pakistan, où nous partagerons ensemble un taxi et un garde armé pour nous rendre à Kaboul. Mais même la PQR semble peu encline à s'engager. Et je crains que nous ne filions dans l'Ouest chinois plus rapidement que prévu.



Lundi 26 septembre. Zahedan.

Nous sommes passés cet après-midi devant Bam, ville deux fois millénaire, détruite en mai dernier par un tremblement de terre, causant la perte de 45 000 de ses habitants. Sur plusieurs dizaines de kilomètres, les maisons éventrées ou tout à fait détruites bordent la route, dans un amas de briques et de charpentes en bois. Zahedan, deux cents kilomètres plus à l'est, ville frontalière et hostile, nous accueille froidement après une nuit de train et une journée de bus. Nous sommes épuisés. Boris est malade. Il souhaite faire des analyses de selles à Islamabad. Sans doute ses amibes contractées en Inde l'an passé se rappellent-elles à son souvenir. Nous poursuivrons demain par une quinzaine d'heures de bus jusqu'à Quetta, avant une grosse vingtaine le surlendemain pour rejoindre la capitale pakistanaise.


Publié le 11/01/2007 à 14:34, dans 4. En Iran, Téhéran
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Publié le 11/01/2007 à 09:35, dans * Musiques,
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5. Au Pakistan



Mardi 28 septembre. Bye bye Iran.

Nous traversons la frontière ce matin. À Marijaveh. Les Iraniens font preuve d'une grande inertie pour entretenir leur réputation de douanier tatillon. Pour chaque voyageur, ils retournent le passeport en tous sens, le feuillettent cinq ou six fois, font semblant de prendre des notes sur une feuille séparée et décrochent nonchalamment leur téléphone, faisant mine de prévenir un interlocuteur à coup sûr imaginaire. Mon tour arrive. Je redoute qu'ils s'en donnent à coeur joie sur mon cas, tant les diverses inscriptions de la police de Téhéran concernant mon absence de tampon sont confuses. Par chance, ils se limitent à un examen scrupuleux mais relativement rapide du visa et à deux coups de fil peu crédibles avant de me tendre mon sésame d'un air supérieur. Nous quittons l'Iran soulagés.

Dans la baraque d'en face, le Pakistan nous appelle. Changement d'ambiance. Le chef du poste frontière, qui semble s'ennuyer ferme, nous accueille comme des ambassadeurs. Nous passons quatre heures chaleureuses dans sa bâtisse envahie par les fourmis, à boire le thé, partager son repas, serrer les mains de tous ses visiteurs, avant que le bus pour Quetta ne se remplisse au maximum.

Et le maximum, de ce coté-ci de la frontière, se compte en mètres cube. Sur le toit du car, trois strates de bagages, cartons, vélos et appareils électroménagers sont entassés et fermement ficelés. À l'intérieur, toutes les places sont occupées, en plus de la travée centrale, où certains s'assoient à même le sol ou sur des cartons posés là. Sous chaque siège, un gros sac de riz nous empêche de poser les pieds et lorsque le fauteuil de devant est en position inclinée, nos jambes sont contraintes à un repli douloureux.

Le bus démarre. Il est 17 heures. Quatorze heures d'un trajet infernal nous attendent. La route est une piste cahoteuse que les suspensions épuisées du bus peinent à amortir. Sur plusieurs centaines de kilomètres, nous subissons les sautillements incessants du véhicule. L'ambiance olfactive hésite entre la forte odeur de pieds et les effluves intestinales d'une gastro-entérite. Les passagers ayant plaidé unanimement pour l'extinction de la climatisation, nous devons voyager dans une atmosphère non renouvelée, les fosses nasales en état d'agression permanente. Impossible de dormir pour oublier : la position de nos jambes et les secousses du bus nous interdisent le moindre assoupissement. Je regarde régulièrement le toit avec inquiétude. À chaque nid de poule, il menace de s'effondrer sous le poids de son chargement visiblement excédentaire. Les seules pauses tolérées sont celles de la prière. Dix minutes à la tombée du jour et au petit matin. Juste le temps de refermer notre braguette.

Vers 7 heures, nous arrivons à Quetta. Harassés, le dos meurtri et les jambes paralysées. Sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit. Nous courons nous reposer à hôtel .



Mercredi 29 septembre. Quetta (Pakistan).

Six cents kilomètres d'un désert qui n'a pas vu la pluie depuis cinq ans séparent Quetta de la dernière ville iranienne. Mais c'est bien un monde entier que nous avons traversé. Le chaotique Pakistan jure avec l'Iran policé et ordonné que nous avons quitté. Le sous-développement est ici total. Les égouts à ciel ouvert laissent échapper leur puanteur. Les véhicules, bus et voitures, crachent des gaz irritants qui stagnent dans la cité. Des ânes et des chevaux faméliques tirent des charrettes au milieu des ricks-shaw bricolés sur des vespas. Des gosses en guenilles, le regard vide, mendient un peu partout, sous l'oeil méprisant des adultes. Les plus chanceux d’entre eux travaillent durement, à même le trottoir ou dans des boutiques d'artisans. Les femmes, très rares et drapées de noir, ne laissent deviner que leurs yeux. Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la frontière afghane. À deux cents bornes de Khandahar, fief des Talibans. La pression intégriste est forte.

Au-dessus de ce trop plein de bruit et de poussière, deux avions de chasse survolent en permanence la ville, frôlant à chaque virage les montagnes à l'ouest qui marquent la limite avec l'Afghanistan. Les regards en notre direction sont médusés, parfois agressifs, souvent chaleureux. Nous restons vigilants. Nous savons qu'à tout moment, l'improbable peut arriver.



Jeudi 30 septembre. Dans le train pakis.

Finies les pistes en terre, nous optons pour les chemins de fer. Mais plus qu'un voyage en train, c'est une croisière sur les rails qui nous attend. Ni la distance ni la durée ne semble avoir d'importance sur cette ligne Quetta-Islamabad. Un oiseau pakistanais suivant la voie ferrée la plus directe n'aurait pas parcouru plus de neuf cents kilomètres. Nous en subirons près de mille six cents pendant trente-deux heures. Deux jours et une nuit d'un voyage enchanteur, tant pour la beauté des paysages que pour l'ambiance régnant à bord. A chaque arrêt, la loco se repose un long moment. Sur le quai, petits restaurants en plein air et vendeurs de thé nous accueillent, rassasiant pour quelques roupies notre ventre curieux des différents plats et tchaï régionaux. Après quelques kilomètres seulement, nous connaissons tous les passagers du wagon, qui insistent à tour de rôle pour nous offrir ici un thé, là un Pepsi-Cola. J'enseigne à l'un d'eux les règles du Backgammon – notre jeu favori depuis la Turquie – pendant que Boris tente de résister aux prosélytes islamistes les plus farouches. Même ces derniers gardent le sourire à notre endroit, quand chacun de nous refuse, non sans mal, de chanter les louanges d'Allah. Deux gardes armés sillonnent en permanence les wagons, plus préoccupés par la sécurité extérieure du train que par les paisibles voyageurs. Nous traversons le soir des villes en liesse : une fête musulmane provoque l'explosion de pétards et de feux d'artifices sur notre passage, au milieu d'une circulation débridée.

Ce voyage est un film, où la caméra ne quitte jamais la voie ferrée. Nous avons descendu puis remonté le Pakistan en une trentaine d'heures, changé de climat et de décor, de visages et de nourriture, sans nous éloigner à aucun moment de plus de quelques mètres de notre siège. Une croisière sur les rails.




Vendredi 1e octobre. Lahore. Nous craquons quelques heures avant la capitale. Le calendrier électoral afghan n'étant plus une contrainte et l'ambassade chinoise n'ouvrant pas avant lundi, nous décidons de passer le week-end à Lahore. Tant pis pour le rendez-vous avec Célia la journaliste. Je souhaite voir la cité pakistanaise la plus louée avant de remonter plein nord.

Sortie du fort de Khan et de ses jardins, cette ville n'est pourtant qu'un chaos urbain. La cité ressemble à ces films de science-fiction, où la guerre nucléaire a ravagé la planète, conduisant à un retour au Moyen-âge mêlé à des restes de modernité. D'énormes transformateurs électriques, suspendus à quelques mètres du sol, habillent les rues de façon menaçante. Des ânes traînent des charrettes au milieu des voitures et des incontournables rick-saw. Des chevaux se nourrissent dans les ruelles de la ville. Des chèvres traînent au milieu des détritus. Le macadam défoncé laisse échapper la terre qui, mélangée aux eaux d'égouts, se transforme en une boue ruisselante. L'air est irrespirable. Les gaz de mobylette piquent la bouche et la gorge. Des gosses dorment par terre, entassés les uns sur les autres. Des dentistes arrachent des molaires pourries à même le trottoir. Un homme assis ne fait plus attention au large trou purulent de sa cuisse, d'où sort sa chair gangrenée que les mouches picorent allègrement. Combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Nul ne s'en soucie, chacun poursuit son chemin. Le soir, des hommes arpentent les trottoirs en cognant de petites bouteilles les unes contre les autres. Ce sont des masseurs. Jusque tard dans la nuit, ce bruit régulier et envoûtant vient se mélanger aux innombrables nuisances sonores de la rue.

De retour à l'hôtel, je m'effondre sur le lit crasseux. Mon dernier tchaï au lait ne passe pas. Des courbatures tiraillent mon corps. Le ventilateur du plafond me renvoie un air nauséabond. Des blattes courent sur le mur. Je parviens tout juste à saisir la bassine des toilettes, avant de m'affaler, à nouveau, sur des draps qui ont déjà servi. Je tourne la tête. Je vomis.



Samedi 2 octobre. 

Bombe dans une mosquée chiite de Silkot, à cent kilomètres de Lahore. Quarante-et-un morts.



Dimanche 3 octobre. Fariba.

Je vis au ralenti. Dans le train qui nous emmène à Rawalpindi, je reste allongé sur la banquette supérieure. Mon ventre me fait souffrir. Je finis le roman de Fariba Achtroudi, Iran, les rives du sang. Elle y décrit avec force détails l'horreur de la dictature des mollahs : les tortures, les assassinats déguisés, les exécutions sommaires. Elle y rapporte aussi les procédés féminins pour passer les objets de valeur à l'étranger : enfouis dans le vagin, jusqu'à l'irritation, et parfois la mort. Je suis à peine sorti de Perse. Je m'en veux de ne pas l'avoir lu avant. Peut-être est-ce mieux ainsi.

 
 

Lundi 4 octobre. Islamabad. 

Islamabad n'a rien d'une ville. Et encore moins pakistanaise. C'est une forêt de grands arbres, parsemée de bâtiments éloignés les uns des autres, et traversée par de larges avenues. La circulation y est douce. Les rick-saw interdits.

La respiration m'est pourtant toujours difficile. Je manque d'air régulièrement dans la journée, surtout par temps ensoleillé. Je soupçonne un mal plus pérenne que la simple pollution. Je suis essoufflé après chaque effort. Boris tente de me rassurer en avançant l'angoisse. Laquelle ? demandé-je. Nous sommes sortis d'Iran. Nous avons fait une croix sur l'Afghanistan et le Pakistan est pour l'heure plutôt rassurant. Je fais aussi des siestes interminables. Quatre heures aujourd'hui après une nuit déjà bien fournie. Que m'arrive-t-il ? La fatigue des trois mois de voyage ? Depuis deux semaines également, le même cauchemar revient hanter mes nuits. Je dois rentrer en France. Définitivement ou provisoirement, le résultat est le même : je dois abandonner mon voyage. Je me réveille à chaque fois en sueur. Ce n'est pour l'heure qu'un mauvais rêve.

 


Mardi 5 octobre. Malbouffe. 

Nous ne supportons plus la nourriture pakistanaise. À base de riz mal cuisiné et de poulet douteux, les plats font preuve d’une monotonie consternante. Quelques rares mets de légumes très épicés et des jus de banane préparés dans des mixeurs fort sales : la carte d'Islamabad n'offre guère de surprises. Mon premier vomi à Lahore me rend plus hésitant que jamais. La méfiance est de mise. Nous devons tenir plus de deux semaines encore.



Mercredi 6 octobre. Visa.

Boris s'est levé tôt ce matin. L'accès aux ambassades n'étant plus libre du fait des attentats, il a dû faire la queue dès 6 heures pour obtenir un ticket de bus, puis attendre une heure encore dans une autre file d'attente. C'est là que je l'ai rejoint à 8h30, d'où nous sommes partis ensemble pour l'ambassade de Chine. Nous avons patienté à nouveau près d'une demi-heure avant de pouvoir accéder au service consulaire. Mais il manque la photocopie de mon passeport et aucune machine n’est disponible chez les Chinois. Je dois retourner en ville, puis refaire la queue pour un ticket, puis pour le bus, et enfin pour l'ambassade. Je suis furieux mais je n'ai pas le choix. L’ambassade garde également nos carnets de voyage pour la semaine, et nous craignons que le visa de presse iranien ne trahisse notre profession. Officiellement, Boris est professeur d'espagnol et moi toujours sur les bancs de l'université. Un improbable visa professionnel eut été trop long à obtenir. Les Chinois seront-ils dupes ? Nous espérons que dans la masse des dossiers, ils renoncent à feuilleter nos passeports.



Jeudi 7 octobre. Mort à mort. Bombe à Multan, à quatre cents kilomètres au sud. Trente-neuf morts. Cible visée : les Sunnites. Sans doute en représailles à l'attentat d'il y a cinq jours contre la mosquée chiite de Silkot. Les deux grandes familles de l'islam se massacrent joyeusement au Pakistan, s'ajoutant un peu plus à la longue liste des conflits dans ce pays. 
 
     
 
Vendredi 8 octobre. Petits meurtres en famille.

Nous avons assisté aujourd'hui à la première manifestation de femmes – interdite mais maintenue – contre les « crimes d'honneur ». Tuées par leur mari, leur frère, leur fils ou leur père, pour avoir voulu se marier avec celui qu'elles aiment, divorcer de celui qu'elles n'aiment plus, ou tout simplement parce que leur moitié mâle ne veut plus d'elles, 4000 femmes pakistanaises ont connu la mort à la maison ces six dernières années. Une tradition tribale qui permet d'assassiner en toute impunité un membre féminin de sa famille, parfois même pour apurer des dettes, refuser un héritage, ou en raison d'un simple échange verbal avec un inconnu. Les victimes ont de six à quatre-vingt-dix ans, recherchées par la police quand elles parviennent à fuir, livrées aux hommes de la famille quand toujours elles se font prendre. Les récits de ces femmes engagées dont les proches ont été supprimés me retournent le coeur. Cette militante a assisté au meurtre d'une jeune fille par sa propre mère, dans les locaux de l'association qu'elle était parvenue in extremis à atteindre. Ces activistes courageuses sont menacées de mort tous les jours. « Le pire cas ? », demandai-je. « Tous », me répondit la présidente de l'association de lutte contre cet « honneur » mal placé.

Sur le chemin du retour, je regarde les hommes pakistanais sombrement. Chacun d'eux m'apparaît comme un assassin en puissance. « Tuer sa femme ou sa fille ? Rien de plus facile, nous répond ce chauffeur de taxi. Vous l'exécutez, et la version officielle, si tant est qu'il y en ait besoin, c'est celle du cambrioleur ».

Vingt roupies la course. Je ne dis pas merci.


De retour à l'hôtel, je lis dans l'Asia Times un article signé d'Asma Jahangir, la présidente de la commission pakistanaise des droits de l'homme. Celle-là même que nous avions interviewée cet après-midi. Elle y rapporte une autre histoire sordide. Il y a quelques mois, dans le Sud du pays, un jeune garçon a été aperçu déambulant en public avec une adolescente d'une tribu qui n'était pas la sienne. Le chef du groupe dont dépendait la fille a exigé que l'on lui livre la soeur du jeune homme, pourtant étrangère à l'histoire. Elle fut violée par plusieurs hommes, sous les yeux de ses parents, puis traînée dénudée et en sang dans les rues du village.

Ainsi va l'honneur au Pakistan.



Lundi 11 octobre. En route pour la Chine. 

Cette matinée commence par une divine surprise : 90 jours de visa chinois. Nous n'en attendions pas tant. Nous sommes aux anges et entamons l'après-midi même la remontée vers le Cachemire, à l'extrême nord du pays. Nous devons emprunter la mythique Karakorum Highway (KKH), ancienne route de la soie, bitumée conjointement dans les années 60 par les Pakistanais et les Chinois. Plus de mille kilomètres dans les montagnes, d'Islamabad à Kashgar, pour traverser le flanc ouest de l'Himalaya.

 

Les tout premiers bus sont lents. Très lents. Nous n'avons parcouru aujourd'hui que cent vingt-six kilomètres. Nous perdons également une vingtaine de degrés en quelques heures. Les montagnes du soir nous accueillent avec un petit 10 degrés celsius quand Islamabad faisait régner ses 35 degrés. Nous sommes frigorifiés. Pas d'eau chaude ni de chauffage dans cet hôtel d'Abottabad, je me couche tout habillé et sale de la journée de bus.



Mardi 12 octobre. Vers Gilgit.

Nous décidons de faire du stop auprès des magnifiques camions pakistanais. Boris, parti en repérage, revient fier de son coup : l’un d’eux, énorme et bariolé, nous emmènera dans trois heures vers Gilgit. Nous sommes tout excités à l'idée d'embarquer sur l’un de ces seigneurs de la route, véritable musée roulant que nous n'avions pu observer, pour l'instant, que du bord de la chaussée. Nous laissons partir sans souci le bus du matin et occupons notre temps dans une maison à thé. Mais les heures défilent et aucun chauffeur ne vient nous chercher. Nous retrouvons le camion sous les jets d'eau puissants de son propriétaire, tout occupé à décrasser son bijou. L'homme nous invite à déposer nos sacs et nous en déduisons qu'un peu de retard pour cause de nettoyage l'oblige à repousser l’heure du départ. Nous entamons la conversation avec le chauffeur qui nous apprend, au milieu de choses anodines, qu'il n'a nullement l'intention de se rendre à Gilgit, ni à aucun autre endroit d'ailleurs. Nous sommes consternés. Ce type s'imaginait-il que nous avions attendu la journée pour l'admirer bichonner son bahut ? Nous agrippons nos sacs et courrons dans l'espoir d'attraper le dernier bus de la journée. Cette faveur nous sera accordée et c'est tout penaud que nous montons à bord.

 

Quelques heures à peine après le départ, le bus se fiche dans la paroi d'une montagne qui a doublé en volume et en hauteur. La route est vertigineuse, taillée dans la roche, surplombant des ravins d'une centaine de mètres. Le bas-côté est jonché de pierres et de rochers, tombés de la montagne avant notre passage. Le car tremble sur le macadam défoncé. Il file à grande vitesse sous la conduite précise de son chauffeur expérimenté. D'une traite et en une quinzaine d'heures, nous avalons plus de cinq cents kilomètres.



Mercredi 13 octobre. Gilgit.

Le Cachemire. Nous y sommes. La région est magnifique mais manque régulièrement de faire goûter au monde son premier conflit nucléaire. Terre de montagnes et de fusils, de sang versé depuis un demi-siècle entre Musulmans et Indous, s'entre-tuant pour quelques sommets désertiques et inhospitaliers. Les militaires sont nombreux. Ils patrouillent l'arme au point dans les rues du village. Un blindé campe devant notre hôtel. Près d'un million d'hommes seraient stationnés de part et d'autre de la ligne de cessez-le-feu.

Qu'ont donc fait les Anglais en vendant à un Indou ce territoire musulman au milieu du 19e siècle ? Le Maharajah dépassé par la décolonisation n'a eu d'autres choix que de faire appel au gouvernement de Delhi. Ce dernier, depuis lors, règne à coup de bâtons et d'exécutions sur la partie sud du territoire, exacerbant la haine de Musulmans pourtant largement majoritaires.

 
    
Jeudi 14 octobre. Karimabad. 

Le paysage est un pur enchantement. Deux heures merveilleuses relient Gilgit à Karimabad. La vallée est à deux niveaux. Le premier abrite la route et les villages. Puis, en son sein, taillée au rabot, une seconde vallée loge le lit de la rivière, une cinquantaine de mètres en contrebas. Écrasés par ces montages gigantesques, perchés au-dessus de ces ravins vertigineux, nous frayons parmi les plus hauts sommets du monde, dont le Rakaposhi, à 7800 mètres d'altitude, devant lequel nous allons dormir ce soir.

Mais la route est tout aussi défoncée qu'au départ de la capitale et un bruit sourd et quelques cris font stopper net la camionnette : nous avons perdu un des bagages placés sur le toit. Son propriétaire placide ne s'en émeut pas et le chauffeur raccroche aussi superficiellement le sac qui retombera, à nouveau, quelques minutes plus tard. À l’arrivée, je respire : les nôtres ont tenu bon.

 

Karimabad est un village à flanc de montagne, au pied du Rakaposhi. L'hôtel que nous avons choisi fait face au géant de 8000 mètres. Nous passons une partie de l'après-midi à l'admirer, fascinés par le panorama exceptionnel que nous offre la terrasse. Je réussis, par ailleurs, et par je ne sais quel don du ciel pakistanais, à dénicher dans le village un Lonely-planet en français sur l'Empire du Milieu. L'ouvrage a certes près de dix ans, mais sa trouvaille était inespérée. Je me plonge aussitôt dans l'histoire résumée des différents empires chinois et rêve la nuit même aux Han, Qing, et autres Ming.



Vendredi 15 octobre. Sost.

En deux heures de bus, nous filons vers le dernier village habité avant la frontière, située à une centaine de kilomètres. Nous traversons à nouveau des paysages de montagnes que nulle part ailleurs je n'avais encore vus, que ce soit dans les Alpes françaises ou les Andes sud-américaines. Nous glissons au creux de canyons rongés par la rivière, sur une route creusée dans la montagne où à chaque instant des blocs de rochers menacent de crever le frêle habitacle de la camionnette. À 3000 mètres d'altitude, Sost, bourgade sinistre perdue dans la vallée, constitue notre dernière étape avant la Chine. Nous y grelottons toute la nuit, dans une baraque sordide à 200 roupies, après avoir dégusté notre ultime collation pakistanaise que je manque de rendre aussitôt après l'avoir ingurgitée. Mais c'est finalement par l'autre extrémité du corps, et à un débit peu ordinaire, que je restitue à la nature, et en pleine nuit, ce frugal repas. Un mal intestinal indéfinissable et aigu me lacère les entrailles. Mes nausées de Lahore me reprennent. Je me tortille de froid et de douleur. Le lendemain, Boris conclut à des amibes, tant les symptômes sont identiques à ceux qu'il connaît depuis quelques semaines.


Publié le 10/01/2007 à 21:18, dans 5. Au Pakistan, Islamabad
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2 ème partie: Chine et Asie du sud-est






Publié le 9/01/2007 à 08:56,
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6a. Chine de l'Ouest

 

Samedi 16 octobre. Frontière.

 

Plus de bus ni de camionnettes, le passage en Chine se fait en 4x4. Nous nous engouffrons ce matin dans l'un d'eux pour huit heures de routes défoncées. Les cent premiers kilomètres nous mènent au Kunjerab Pass, col enneigé à 4800 mètres d'altitude, frontière naturelle et politique entre la Chine et le Pakistan. Mais c'est plus loin, à une dizaine de bornes en contrebas que nous croisons le premier douanier chinois grelottant, qui inspecte nos bagages et surtout nos visages, grattant de son ongle la photo du passeport. Un drapeau rouge égayé de cinq étoiles jaunes flotte au-dessus de nos têtes. Nous voici dans l'Empire du Milieu.

Il nous faut encore subir quelques heures de route, en compagnie d'un garde-frontière chinois, et avec interdiction de sortir de voiture, avant d'accomplir les formalités définitives d'entrée en Chine. Le vrai poste se situe à Taxtorgan, à une centaine de kilomètres dans la vallée. La route est mauvaise. Des travaux tous les cent mètres nous obligent à en sortir pour emprunter une piste défoncée. La montagne s'est transformée en plateau, où vivent des Tadjiks et leurs yacks dans des conditions précaires et glaciales. Nous croisons également des chameaux, plantés au milieu de la piste, ignorant tout du code de la route, réagissant à peine au klaxon assourdissant de notre chauffeur pakistanais.

En fin de journée, nous arrivons épuisés au poste officiel. Les douaniers sont suspicieux. Ils emmènent nos passeports dans une pièce dérobée. Les autres passagers sont contrôlés, puis s'en vont. Nous sommes maintenant les derniers. Les gardes frontières partis avec nos carnets de voyage ne reviennent pas. Nous nous perdons en conjectures sur les motifs de ce zèle des frontières. Nous appréhendons de devoir revenir sur nos pas, parcourir les mille trois cents kilomètres de montagnes dans l'autre sens. Nous tremblons de froid et d'angoisse. Puis les types réapparaissent, nous réclament une autre pièce d'identité. Je tends mon permis de conduire. Nous entrons définitivement en Chine.

 

Forts de la méprise d'autres Chinois les jours suivants, nous en déduirons que les douaniers, ce jour-là, nous avaient pris pour des Pakistanais munis de faux passeports français, tant notre look barbu et crasseux devait nous éloigner du stéréotype du touriste européen. Qui plus est français.



Dimanche 17 octobre. Taxtorgan. Chine.

Pour la première fois depuis le début du voyage, une frontière marque aussi nettement le passage entre deux mondes. Jusqu'alors, les différences n'avaient été perceptibles que de façon progressive, plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres après la frontière. Elles sont ici sensibles – en excluant les quelques Tadjiks et derniers Ouïgours minoritaires – dès le passage du col. Du Pakistanais musulman, pauvre et déglingué, nous basculons sur le Chinois bouddhiste, rigide et nouveau riche. En lieu et place de l'ourdou et de l'anglais outre Himalaya, nous n'entendons de ce côté-ci que l’impénétrable mandarin. La vraie frontière culturelle avec l'Europe est ici. Nous réalisons que nous entrons dans un monde que nous ne comprenons plus.


Lundi 18 octobre. Kashgar.

Ancien gros carrefour de la route de la soie, porte du désert du Taklamakan, Kashgar est la ville la plus à l'ouest de la Chine. Musulmans et turcophones, les Ouïgours qui peuplent historiquement cette région ont été colonisés en quelques décennies par les Han, ethnie ultra-majoritaire dans l'empire du milieu, représentant 93% de la population. Seule une partie du vieux Kashgar a résisté à la bétonneuse libérale des Chinois, où vit reclus, étranger sur sa propre terre, ce peuple ouïgour désormais minoritaire. Plusieurs vieux de cette ethnie mendient aujourd'hui dans la rue, quémandant de leurs yeux mi-clos et sous leur chapeau melon défoncé quelques centimes de yuan pour survivre. Les femmes ouïgoures sont voilées, d'une façon encore jamais vue depuis trois mois en pays musulmans. Elle porte un châle à grosses mailles, posé sur le sommet du crâne, couvrant de façon identique le visage comme l'arrière de la tête. Seul le reste du corps permet de savoir si elles nous font face ou nous tournent le dos. Leur déambulation dans la rue a quelque chose de fantomatique, comme si ce voile était tombé du ciel, posé tel un drap dissimulant une statue avant son inauguration. 


Mardi 19 octobre. Appétit. 

Une odeur de charbon traîne dans la cité. Nous passons notre temps dans la vieille ville, et notamment dans l'une de ses plus anciennes maisons à thé, fréquentée par des Ouïghours âgés discourant dans une pièce sombre et poussiéreuse. Nous privilégions, pour notre part, le balcon en bois donnant sur le marché en contrebas, que nous épions pendant de longs moments, en nous gavant de pâtisseries locales accompagnées d’un tchaï.

Dans les restaurants de la ville, nous nous repaissons de plats chinois après la disette pakistanaise. Nous retrouvons le goût des aliments. Notre palais, peu à peu, reprend ses droits et sa fonction naturelle.



Mercredi 20 octobre. Automédication.

Mon mal de ventre ne passe pas. Je suis réveillé chaque nuit par l'appel des sanitaires. Boris, qui allait mieux il y a quelques jours, se sent à nouveau malade. Nos symptômes similaires nous poussent jusqu'à l'hôpital de Kashgar. Nous y sommes accueillis tout sourire par une infirmière, puis un médecin, qui semblent ignorer jusqu'au sens même de notre question : « Do you speak english ? » Tout juste parvenons-nous, par un geste de la main sur le bas-ventre, à expliquer que nous souffrons d'un mal intestinal. Les lèvres poliment rieuses, le docteur nous tend une boîte où le seul élément compréhensible, au milieu des sinogrammes, est un dessin d'estomac. Nous nous jetons un regard furtif avec Boris, remercions chaleureusement le corps médical, et filons aussi rapidement que nous étions arrivés. Retour au point de départ. Dans la rue. Avec notre mal de ventre.

Nous décidons de consulter Internet où nous retrouvons nos symptômes sous la barbare appellation de Giardiase, un parasite transmis par l'eau souillée. Nous notons le nom du médicament ainsi que sa posologie. À la pharmacie, dont la propriétaire ne parle pas plus la langue de Shakespeare que son collègue médecin, nous tombons par chance sur le médicament en vitrine. Nous commençons aussitôt le traitement en priant très fort le bouddha régional.



jeudi 21 octobre. What time?

Deux heures différentes cohabitent dans cette région reculée du Xinjiang : l'heure locale et l'heure de Pékin. L'heure de la capitale compte deux heures d'avance sur celle du Xinjiang. Mais l'heure locale n'étant pas vraiment reconnue par la capitale, les gens d'ici suivent au cas par cas l'heure qui leur sied. Si bien que nous ne savons jamais, à deux heures près, quelle heure précise marque la journée. Venant du Pakistan, et subissant déjà une heure de décalage, nous choisissons l'heure régionale, mais sommes parfois contraints de nous plier à l'heure de Pékin. Pour simplifier, nous évitons de regarder nos montres.


Vendredi 22 octobre. Indices. 

Le Turc rêve d'Europe, l'Irakien de sécurité, l'Iranien de liberté et le Pakistanais de stabilité. Le Chinois, de son côté, reste insondable. Cette frontière culturelle et physique de l'Himalaya est aussi celle du pain. À partir d'ici, il n'existe plus. Sa consommation disparaît avec la religion. Seuls les Ouïgours proposent encore quelques galettes. Le pain, symbole de la compréhension mutuelle ? Ligne de partage culturelle ? La coïncidence, en tout cas, est patente. Seul continuum depuis la Turquie, le thé, que tous, depuis quinze mille kilomètres, nomment de la même manière : le tchaï.



Samedi 23 octobre. Hotan.

Hotan. Petite ville à cinq cents kilomètres à l'est de Kashgar. Nous y sommes conduits par un chauffeur de bus paraît-il saoul, aux dires des deux Suisses situés à l'avant du car et qui n'ont pas fermé l'oeil de la nuit. Moi je n'ai rien remarqué, seulement que le chauffage, comme souvent en Chine, manquait cruellement.

Le dimanche se tient dans cette ville un marché qui envahit toute la commune. Ânes, moutons, vêtements, tapis, fruits et légumes, fourneaux à charbons, et bien sûr pierres de Jade, dont la rivière à la sortie du bourg est réputée abriter les plus beaux spécimens du pays. Sur plusieurs centaines de mètres, les cailloux s'étalent sur les trottoirs et se négocient âprement, souvent dans la confusion, et parfois dans la violence. Je déambule entre les étals du marché, dégote une vieille théière chinoise, puis pars me perdre dans les petites rues terreuses à l'arrière de la grande avenue. Les maisons sont rudimentaires et les cours poussiéreuses. Les habitants surpris de voir un étranger me sourient chaleureusement. Je traîne un moment dans ces ruelles qui respirent la vieille Chine.



Lundi 25 octobre. Minfeng.

Petit village à quatre heures de bus de Hotan, Minfeng nous tire un peu plus encore dans le désert. La route qui y mène passe au milieu de nulle part, bordée sur sa droite par des cailloux malheureux, sur sa gauche par de majestueuses dunes de sable. Les hameaux sont de plus en plus espacés les uns des autres. Plus aucune âme ne vit sur les cent derniers kilomètres.

Le bus nous dépose en début d'après-midi dans le bourg somnolent. Nous réveillons le restaurateur chinois en face de l'hôtel, puis partons le ventre plein vers la sortie Nord du village. De grands peupliers, dont le soleil d'automne perce difficilement le feuillage jaune et roux, nous escortent sur le chemin de terre. Nous longeons des champs de coton où des villageois s'affairent à en cueillir les dernières fleurs, relevant parfois la tête pour s'étonner, puis nous sourire. Le calme bucolique est absolu, tout juste entrecoupé par le trot d'un âne attelé à une charrette à clochettes. Le dernier champ débouche sur un large lit de rivière où ne coule plus qu'un ruisseau se tortillant comme un ver à l'agonie. L'oasis s’arrête ici. De l'autre coté, sous notre regard émerveillé, des dunes de sable s’étendent à perte de vue. L'endroit du globe le plus éloigné des océans nous fait face. Nous y passons l'après-midi. Puis celle du lendemain.



Mardi 26 octobre. Toc tchong. 

Les hôteliers chinois sont surprenants. Ils pénètrent dans votre chambre à toute heure de la journée. Et bien sûr sans prévenir. La porte est fermée, ils ont la clé. Vous y êtes, ils s'enfuient sans la refermer. Il peut être 8 heures le matin ou 11 heures le soir. Certains insistent pour entrer en votre présence, passer un improbable coup de balai ou de sordide serpillière. Il faut parfois se gendarmer, demander à ne plus être dérangé. Le plus souvent sans succès.

 

Les usagers chinois sont étonnants. Rien ne sert de faire la queue et d'attendre poliment son tour pour acheter un ticket de bus ou de train. Vous êtes le premier, ils vous passeront devant. Vous faites barrage de votre corps ou de vos bras, ils vous contourneront, brandissant d'avance le billet et hélant le vendeur à distance. Des barrières métalliques imposent la discipline au-devant des guichets, ils les dépasseront, sur votre droite et votre gauche simultanément, sans que vous n'ayez le temps ou l'audace de réagir.



"Jocopapa"

C'est un Ouïgour sans âge apparent. Peut-être soixante ans. Coiffé d'un calot blanc et vêtu d'une veste Mao bleue. Je m’assieds près de lui, sur le rebord de la rue principale de Minfeng. Lui demande un feu qu'il n'a pas. Propose une cigarette. Il s’approche. Me parle une langue que je n'entends pas. Puis, fixant mon avant-bras du regard, il le saisit soudainement de sa grosse main calleuse et d’un mouvement rapide, caresse ma pilosité particulièrement développée à cet endroit du corps. J'ai un mouvement de recul qui le surprend. Il m'expose le sien, quasi imberbe. Je comprends qu'il s'étonne de me voir si poilu. Il poursuit par un geste du doigt indiquant son sexe et pointe sur moi un regard interrogateur. En ai-je autant entre les jambes ? Je lui affirme que oui par un hochement de tête. Je vois la stupéfaction dans ses yeux. Nous poursuivons une conversation incompréhensible dont il ne semble pas se lasser. Plus qu'une seule phrase rythme désormais notre dialogue : « Jocopapa », « Jocopapa », qu'il m'envoie après chacune de mes interventions. Et moi d'asséner à mon tour, montrant du doigt mes oreilles : « Je comprends pas », « je comprends pas ». Nous échangeons ces seules paroles de longues minutes avant que je ne réalise que le vieil Ouïgour ne fait que répéter phonétiquement les miennes : « Je comprends pas » se transforme dans sa bouche en « Jocopapa », sans pouvoir prononcer le « R ». Ce que je saisis alors, c'est qu'il pense qu'il s'agit de mon prénom, et que chacune de mes répétitions après les siennes a, semble-t-il, pour but de corriger sa prononciation.

Je m'appelle « Jocopapa ».



Mercredi 27 octobre. Minfeg by night.

Boris m'attrape par le bras. L'enseigne qu'il me montre du doigt ressemble à l'évidence à un bar. Le saxophone et les quelques notes de musique qui y sont dessinés laissent même imaginer un jazz-club. Mais imaginer seulement. Car une fois l'escalier gravi, c'est dans une salle froide et dépouillée que nous pénétrons. Un karaoké hurle dans un coin de la pièce. Quelques jeunes Chinois du village se relaient au micro, devant une salle à peu près vide. Nous commandons deux bières, sous les rires naïfs des jeunes filles postées de l'autre côté du comptoir, visiblement en surnombre au regard de la fréquentation du lieu. Nous comprenons vite leur fonction : un homme s'approche pour nous proposer leurs services « rapprochés ». Nous refusons poliment l'offre de ce maquereau du désert, privilégiant le houblon.

Quelques hommes arrivent, taquinent les putains sur des banquettes défraîchies. L'un d'eux est ivre mort, s'acharne sur une prostituée qui ne veut pas de lui. Le temps passe. Deux hommes se battent maintenant sur la piste de danse quasi-déserte. Nous achevons notre dernière bouteille et sortons en évitant les coups. Le jazz-club, ce sera pour une autre fois.



Jeudi 28 octobre. Vers Quiemo.

Il est parfois impossible de se faire comprendre et ce matin, la guichetière de la gare routière semble rajouter une certaine mauvaise volonté à sa méconnaissance absolue de l'anglais. Plus qu'une seule solution : l'auto-stop. Je garde les sacs tandis que Boris sillonne le village. Une heure plus tard, son sourire est à l’image de sa trouvaille : un car de touristes français est stationné sur la place et l'animateur accepte de nous emmener jusqu'à Quiemo. Un vrai coup de chance dans ce désert, vide de tout, et surtout d'occidentaux.

L'organisateur est sympathique. Il est spécialisé dans les voyages géopolitiques, des « voyages uniques » qui le conduisent, lui et ses « voyageurs », dans les contrées les plus tourmentées de la planète. Il a emmené un groupe à Tchernobyl, sur le site même de l'explosion, goûter la radioactivité et rencontrer la population contaminée. Il a parcouru plusieurs fois la Corée du Nord et la Tchétchénie, l'Irak et l'Afghanistan. Il a fait rencontrer Tarek Aziz et Yasser Arafat à ses clients, les a conduits au décollage de la fusée russe à Baïkonour, « voir trembler la Terre et rougir le ciel ». Sa présence dans ce coin perdu de Chine s'explique mieux. Je saisis l'occasion pour en faire un petit portrait pour Libération.

Il m’affirme que ses clients sont cultivés et avides de connaissances. Il semblerait que pour cette édition, les intellectuels aient fait faux-bond. Les gens sont charmants mais dignes des Bronzés. Les blagues volent bas et souvent sous la ceinture. La moyenne d'âge élevée n'empêche pas la vodka khazak de circuler. En fin d'après-midi, le karaoké plein tube égrène Top Gun et Hélène sans les garçons. Par chance, une véto fait partie de l'expédition. Nous lui détaillons nos maux intestinaux. La fille nous conseille – « pour les chiens, c'est comme çà, les hommes ce doit être pareil » – et nous livre son fond de pharmacie.

Le soir approche. Le chauffeur mal inspiré décide d'une pause sur un terrain sableux. Le car s'embourbe et nos bras réunis dans l'effort n'y changent rien. Les rares camions du désert refusent de s'arrêter. La nuit tombe. L'animateur fait le point sur les réserves de nourriture. Une légère tension commence à poindre chez les passagers. L'une des filles fait une photo de groupe et y aperçoit, en fond, la présence d'esprits. Nous n'y voyons, pour notre part, qu'un défaut de son appareil numérique. Nous patientons deux heures avant qu'un camion ne vienne nous délivrer. Le soir même, nous les quittons, amusés mais soulagés.




Vendredi 29 octobre. Korla. Cette ville a l'immense avantage d'abriter en son sein une gare ferroviaire, chose que nous n'avions plus croisée depuis près de deux mille kilomètres. Le train nous apparaît soudain comme la plus belle invention de l'homme : fini les douleurs au coccyx, la rétention forcée d'urine, les jambes pliées et courbaturées, les odeurs de pieds et autres, le froid ou l'étuve, les frayeurs lors des dépassements aveugles... Nous bénissons cette voie ferrée que les Chinois ont amenée jusqu'au milieu du désert, même si sa fonction première était de faciliter la colonisation du Taklamakan par les Han. Nous avons une pensée émue pour les Ouïgours mais filons aussitôt au wagon-restaurant nous gaver de nouilles chinoises en léchant des yeux le paysage.


Samedi 30 octobre. Un barrage contre le désert. 

Les Chinois ne reculent devant rien. Après avoir envahi les villes, ils colonisent le désert. Des centaines de kilomètres de tuyaux d'arrosage courent le long des dunes, acheminant l'eau salée puisée à une trentaine de mètres sous le sable. Des stations de pompage ont été construites au bord de la route. Cette eau de l'ancienne mer fait pousser des plantes qui retiennent le désert et l'empêchent de couvrir le bitume. Mais l'enjeu n'est pas que botanique. Il est surtout économique : sous la plage, le pétrole, qu'un groupe occidental prospecte et que les Chinois exploitent.



Lundi 1e Novembre. Jinguyan. 

Oasis industrielle polluée, comptant parmi ses rares attraits touristiques un joli fort de l'époque Ming, Jinguyan ne ressemble à rien de ce que nous avons connu jusqu'alors. De larges avenues désertes traversent la ville de part et d'autre. Un silence angoissant règne aux carrefours. Une voiture esseulée tourne autour d'un rond-point géant. Des immeubles gigantesques surveillent une place non moins immense. Quelques silhouettes fuient au loin. Où sont passés les habitants ?

Près de la gare, une femme mûre fait le planton devant son restaurant. Je profite de cette rencontre humaine inespérée pour l'interroger sur la présence d'un café Internet. À ma question, la cinquantenaire sourit, puis sa main fond sur mon avant-bras dont elle tire vivement les poils. Ma pilosité a encore fait une émule. Je retire mon poignet, reformule ma demande, mais la Chinoise revient à la charge. À peine ai-je tourné la tête que ses doigts, à nouveau, s'acharnent sur mon avant-bras. Je laisse échapper un « aïe » de petite douleur et de grande exaspération. Elle rigole maintenant franchement. J'abandonne ma question à laquelle elle n'entend rien et m'éloigne lentement sous ses gloussements.

Visiblement, mes poils amusent la Chine.

 

Je rentre me réfugier à l'hôtel et me plonge dans les mémoires de l'auteur du Deuxième sexe. Au reproche qu'on lui fit de s'être amusée sous l'occupation, alors que Sartre était en captivité, et que nombre de ses amis périssaient sous le joug des Allemands, Simone de Beauvoir, dans La force des choses, répond : « Tout le monde l'a éprouvé : on peut se divertir avec le coeur en deuil. L'émotion la plus violente et la plus sincère ne dure pas. Quelques fois elle suscite des actes, elle engendre des manies, mais elle disparaît. Par contre, un souci provisoirement écarté ne cesse d'exister : il est présent dans le soin même que je prends de l'éviter ». A la lecture de ces phrases, je pense bien sûr à Laetitia, la maman du jeune Marius. Je songe à moi dans la deuxième partie de son discours. Je réfléchis à lui envoyer l'extrait.



Mercredi 3 novembre. Xiahe

Nous sommes au centre de la Chine, et pourtant nous en semblons très loin. Xiahe ou le « petit Tibet », à 3000 mètres d'altitude, nous transporte au coeur du bouddhisme lamaïste. Des moines au crâne rasé déambulent dans les ruelles, vêtus d'une fine étoffe rose, presque fluo. Des nomades tibétains, le visage tanné par le soleil et les yeux mi-clos, promènent leurs longs couteaux en bandoulière. Les Chinois sont ici minoritaires, regroupés avec les Hui musulmans dans l'est du village.

Dès notre arrivée, je parcours la partie chinoise du bourg avec Qian, jeune fille de Shanghai rencontrée dans le bus. Elle n'ose pénétrer dans les petites rues isolées de peur de se salir les pieds. Elle sursaute à la vue du moindre chien que nous croisons et vide son porte-monnaie, avec un air de dégoût, dans les poches de chaque mendiant qui nous sollicite. Je m'exaspère intérieurement. Je la quitte devant l'hôtel, prétextant une fatigue – réelle – due au voyage de nuit.



Jeudi 4 novembre. Prière. 

Le monastère tibétain Labrang, le plus important après Lhassa, occupe le centre du village. Sur trois kilomètres, un chemin conduit les pèlerins de temples en sanctuaires, où chacun dépose un peu d'argent, prie les divinités et marmonne quelques paroles sacrées. Entre les différents lieux de recueillement, des centaines de moulins à prières, alignés le long du parcours, tournent sur eux-mêmes, sous l'action manuelle des marcheurs, dans un bruit de crissement métallique régulier et envoûtant.



Au détour d'une rue isolée, un jeune moine nous invite dans sa maison. Nous y buvons un verre d'eau chaude, puis repartons ensemble sur les traces des pèlerins. Il nous conduit de temple en temple, et verse, dans chaque réceptacle placé devant les divinités, un peu de beurre fondu de yack qu'il transporte dans sa théière. Quelques-uns des fidèles suivent le parcours en avançant couchés par terre, progressant par prières successives, les mains protégées par une plaque de bois. Dans un des sanctuaires, une statue repose sous un autel décoré de svastikas. La croix gammée originelle me fait sursauter. À d'autres endroits, des femmes font brûler des herbes dans de grands fours en forme de bulbe. Je perds mon guide-moine entre deux bouddhas et Boris entre deux temples. Je poursuis seul le pèlerinage jusqu'à son terme, actionnant de temps à autre un moulin à prière.


Samedi 6 novembre. Lanzhou. "Mali"
 

Retour à Lanzhou, où nous croisons dans la soirée Hamada, Malien perdu sans ses bagages dans les rues sombres et froides de la métropole. Sur la route qui le conduisait ce matin à Xining, le chauffeur de bus l'a abandonné tandis qu'il soulageait sa vessie. Nous l'emmenons à l'hôtel pour qu'il prévienne la police. « Mali » est connu à la réception. Il loge souvent ici, depuis deux ans maintenant qu'il sillonne la Chine pour remettre sur le droit chemin les brebis musulmanes égarées. Être noir en Europe n'est pas évident. En Chine, c'est un calvaire. Personne ne le prend au sérieux. Nous insistons pour qu'un membre du personnel l'accompagne au commissariat.



Dimanche 7 novembre. Xian. 

Petite ville de trois millions d'habitants, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, protégée par quatorze kilomètres de remparts, nous accueille sous la bruine à 6 heures du matin. Fatigués et frissonnants, nous suivons un Chinois racoleur jusqu'à son hôtel. La chambre est correcte. Mais la salle de bain se révèle, à l'usage et quelques heures plus tard, un désastre. Les toilettes se bouchent au premier étron. La douche n'évacue pas et c'est à l'instant où je suis complètement savonné que l'eau décide de faire une pause. Je suis fou de rage. Le reste de l'eau se répand sur le sol. Je patauge, grelotte, saisis une serviette pour essuyer la mousse et me rhabille aussi sec. À la réception, il faudra plusieurs heures pour négocier une autre chambre.



Lundi 8 novembre. Couloirs.

Le vieux Xian est étonnant. C'est dans ses minuscules ruelles qu'il faut s'enfoncer, oser traverser les courettes intimes pour découvrir la Chine en sursis. Derrière la modeste porte d'une rue sans prétention se cache un dédale d'habitations en ruines, promises à la démolition faute de réhabilitation. Les Chinois vivent ici, moitié dedans, moitié dehors. Le plus souvent des vieux, accrochés à leur petit paradis, que déjà le bruit des bulldozers alentour menace dans leur quiétude. Pas de place pour eux dans la Chine nouvelle. Le troisième « bond en avant » laissera, à coup sûr, le troisième âge sur place. Au même moment, des paysans retiennent le leader du PC local du Sichuan, au sud du pays, protestant contre la ridicule indemnisation que leur consent le pouvoir pour la destruction de leur village pour cause de barrage électrique. Ils iront rejoindre les seize millions de déplacés miséreux. En Chine, le béton coule à flot. Et la promesse des JO en 2008 ne devrait pas les arrêter.


Publié le 8/01/2007 à 09:07, dans 6. En Chine, Kachgar
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6b. Chine de l'Est



Mercredi 10 novembre. Vers Pékin.

 

Je quitte Boris qui part vers Shanghai. Je le retrouverai dans une semaine, le temps pour moi de visiter Pékin et d'y consulter un médecin français. Dans le train qui m'emmène vers la capitale, je comprends enfin la signification des deux traits tracés sur la paroi à l'entrée du wagon, respectivement à 1m10 et 1m40 du sol. Il s'agit des deux paliers, basés sur la taille, donnant droit à une réduction pour les enfants. Je me demande intérieurement si les nains chinois voyagent à demi-tarifs toute leur vie ou si une limite d'âge leur est imposée. Le traditionnel vendeur de chaussette est aussi là. Il refait le même numéro qui nous avait séduits, Boris et moi, quelques jours plus tôt. Sortant une chaussette qu'il tend au maximum, il la frotte énergiquement avec une brosse en fer. Le tissu ne cède pas. Mais pour l'avoir testée, il favorise les pires effluves de pieds.

Mon regard s’accroche ensuite à une boîte à poupée, transbahutée maladroitement par une jeune pin-up, et dont l'une des parois est constituée d'un plastique transparent. Ce qui ressemble à une peluche y est plié en quatre. Mais ma première impression est la bonne : c'est bien d'un petit chien vivant qu'il s'agit. J'interroge le Chinois avec lequel je conversais quelques minutes plus tôt. Le transport d'animaux est interdit dans les trains. Le seul moyen de passer outre, m'indique-t-il, est de procéder ainsi.

Je me couche après un mifa et un mapo tofu dégustés au wagon-restaurant. Je suis excité à l'idée d'être à Pékin demain. Je ne ferme pas l'œil de la nuit.

 

 

Jeudi 11 novembre. Pékin.

 

Je réalise enfin que la Chine compte plus d'un milliard d'habitants. N'ayant jusqu'alors parcouru que le désert, le pays le plus peuplé au monde me paraissait inhabité. Hier déjà, à la gare de Xian, le hall d'attente ressemblait à une manif parisienne du 1e mai 2002. L'arrivée, ce matin à Pékin, a des allures d'exode rwandais, aux pires heures du génocide. La foule qui descend de plusieurs escaliers différents se déverse dans un immense couloir. Je la suis sans réfléchir. Mon instinct me dit qu'elle se dirige vers la sortie. Dehors, un froid glacial m'accueille en même temps que les chauffeurs de taxi. Il n'est que 6 heures, mais déjà Pékin grouille de monde.

 

 

Vendredi 12 novembre. Quatre mois.

 

12 juillet - 12 novembre. Paris-Pékin. Quatorze mille kilomètres. Quatre mois exactement, et déjà des souvenirs plein la tête. Des paysages et des regards dans les yeux, des paroles en mémoires, des rencontres dans le coeur. Quelques frayeurs aussi, mais un grand bonheur. Je suis parvenu au bout de la terre où « l'on marche ». Plus à l'est, c'est la mer. Ma seule échappatoire est au sud. Depuis 120 jours, nous naviguons entre le 30e et le 40e parallèle. Je vais dorénavant emprunter les méridiens. Descendre entre le 100e et le 120e jusqu'en Australie. Je sais que trouver un bateau sera difficile, surtout contre les alizés. Mais à chaque continent sa peine. Et les kangourous sont encore loin.

 

Pour l'instant, je découvre Pékin. Cette ville compte plus de chantiers que toute l'Europe réunie. Le résultat, cependant, est affligeant. Les Chinois ne font pas dans la finesse. D'immenses immeubles, plutôt laids, rivalisent entre eux dans la démesure. C'est un spectacle en soi. Mais un spectacle froid. Amarrés le long de grandes artères, ces paquebots de béton rendent l’atmosphère glaciale. Mon hôtel, par bonheur, se situe dans un hutong, l'un des derniers quartiers populaires de Pékin. De petites rues abritent de minuscules échoppes. Je m'y sens chez moi. Les habitants, eux, plus pour très longtemps. Des grues cernent le quartier. La bétonneuse rugit au loin.

 

 

Samedi 13 novembre. Tubes.

 

Je file à l'ambassade, au service médical. Le toubib est une doctoresse charmante. « La Giardiase, me demande-t-elle. A quoi voyez-vous cela ? » Je reste quelques secondes interdit, gêné de devoir lui décrire la couleur, la forme et la texture de mes selles. Elle finit par me tendre deux minuscules tubes à essai, pas plus larges que mon petit doigt. Je me demande comment je vais bien pouvoir étronner dans un si petit espace. Elle me propose de me rendre aux toilettes pour procéder aux analyses dans la foulée. Impossible. Je me sens incapable de convoquer, sur le champ, mes hôtes de passage. Je lui promets de revenir lundi.

Le soir même, j'informe Boris de mes démarches médicales par email. Il me répond que les symptômes lui reviennent également. Mais lui livrer les résultats des analyses lui suffit. Pas question de payer deux fois.

 

 

Dimanche 14 novembre. Parité.

 

Après la femme pakistanaise introuvable, la Chinoise m'apparaît comme le symbole de l'égalité. Enfin presque. Car si, comme en France, tel n'est pas encore le cas au sein des lieux de pouvoir, le « deuxième sexe » est cependant visible dans tous les métiers dits physiques. Elle transpire sur les chantiers et les chemins de fer, se casse le dos au bord des routes, cire les chaussures et conduit les pousse-pousse. Elle exerce cent métiers inconcevables pour la travailleuse hexagonale. Est-ce l'égalité cependant que de suer comme les hommes ? Je me pose à peine la question, tant la femme retrouvée, même laborieuse, tranche avec les fantômes du Pakistan.

 

 

Lundi 15 novembre. Money.

 

« Tien an men » est une grande esplanade désolée que le souffle glacial de ce mois de novembre rend plus désolante encore. En lieu et place des fantômes de 89, des touristes par grappes entières suivent les petits drapeaux colorés de leur guide, dont le micro portatif collé aux lèvres retransmet d'un ton monocorde les attraits touristiques du site. Leur parle-t-il de ces étudiants morts par milliers il y a à peine quinze ans, occis pour un rêve démocratique bien peu partagé dans l'empire du milieu ? Car à « Tien an men », comme souvent dans ce pays, la préoccupation principale des Chinois est de faire de l'argent. « Money-money » est l'un des rares mots d'anglais connu de ce coté-ci de l'Himalaya. Il faut parfois payer avant de manger dans un restaurant, payer avant de dormir dans un hôtel, payer avant de consulter Internet, payer pour admirer un temple bouddhiste... Le culte de l'argent a remplacé celui de Confucius. Mais derrière ses buildings, le communisme chinois converti au capitalisme cache mal ses mendiants. Partout dans les rues commerçantes, dans les couloirs souterrains, ils déambulent, un gobelet Mac’Do à bout de bras, le visage implorant, les enfants en recours agrippant les vêtements. De grosses berlines les côtoient, d’où sortent de fringants hommes d'affaires, portables collés à l'oreille et attaché-case à la main. Mao a perdu, la Chine se déchire.

 

 

Mardi 16 novembre. Chéri.

 

J'ignore si tous ces occidentaux plutôt âgés sont mariés, mais leur compagnie chinoise n'a rien d'une guide touristique agréée. Dans ce bar de Pékin, comme dans tous les autres, les hommes sont blancs et les femmes asiatiques. Les mâles sont mûrs et les filles ont la vingtaine. Ces expatriés d'une semaine ou d'un an traînent leur ventre adipeux entre les tailles fines de jeunes pékinoises court-vêtues. Pas une fille ne semble sincère. Dans chaque pupille se reflète un billet. Dans chaque déhanchement se dessine un yuan. Le gros Blanc, lui, a l'air heureux. Il plaît dans son costard, fait mine de danser maladroitement. Chaque soir est une fête, où l'Occident vient roter sa libido dans ce bordel géant qu'est devenue la Chine.

 

 

Jeudi 18 novembre. Lego.

 

La Grande Muraille est une vraie sensation. Forte. Le mur qui court à perte de vue sur la crête des montagnes ne lasse pas le regard. Tel un serpent de pierre, il monte et descend les collines, vous transporte sur son dos à travers les vallons désolés. À distance régulière, des tourelles plantent dans la roche ce ruban infini, comme pour le retenir. Deux fois millénaire, la muraille est par endroits impraticable. Les briques tombées de chaque côté ressemblent à un jeu de construction éparpillé. Je regarde en direction de l'ennemi, tentant d'imaginer l'attente des Chinois sur ce mur qui n'a jamais réussi à contenir aucune invasion. Des centaines de milliers d'hommes, par contre, sont morts à l'ouvrage, sous les ordres d'empereurs autoritaires.

Le soleil s'affaisse doucement sur cette folie architecturale, lui conférant un aspect doré, au milieu d'une légère brume. Après quatre heures d'une marche délicieuse mais harassante, je rejoins le bus qui me ramène dans Pékin bétonné.

 

 

Samedi 20 novembre. Canard claqué.

 

Qian, jeune Chinoise de Shanghai, cadre commerciale dans une entreprise pharmaceutique, ignorait tout de l'histoire du Tibet, et surtout des exactions de l'armée contre les moines bouddhistes, il y a un demi-siècle. Wan, prof d'anglais ouvert sur le monde, ne sait rien des cent cinquante morts du Henan, lors d'un conflit inter-ethnique entre Han et Hui musulmans, il y a à peine trois semaines. La télévision officielle ouvre chaque jour son journal sur le dernier déplacement du Président, la presse écrite sélectionne ses évènements. En Chine libérale, l'information indépendante n'existe toujours pas.

 

 

Dimanche 21 novembre. Shanghai.

 

Je retrouve Boris sur le Bund, grand quai au centre de la ville, surplombé de vieux immeubles coloniaux, dont plusieurs empruntent à l'architecture new-yorkaise. Sur le fleuve, de gros cargos se faufilent entre les gratte-ciels, dans une promiscuité urbaine étonnante. Les touristes locaux nous arrêtent pour nous placer entre eux sur la photo souvenir. Nous filons rapidement dans l'appartement de Qian, jeune Chinoise croisée deux semaines plus tôt à Xiahe. La persévérance de Boris à son endroit me permet d'y loger quatre nuits. Boris, lui, un peu plus longtemps...

 

 

Mardi 23 novembre. Économie socialiste ?

 

Ils sont partout, un casque jaune penché sur le crâne, la peau tannée par le soleil et la démarche lourde du corps fatigué par l'effort. Ils déambulent parmi les citadines en plein shopping, poussent des charrettes de matériaux sur les trottoirs, zigzaguent au milieu des piétons. Dans les rues de Shanghai ressuscité, les ouvriers du bâtiment sont chez eux. Mais dans les rues seulement. Car le nouveau prolétariat chinois n'habitera pas demain le centre de Shanghai.

Engagée depuis vingt ans dans un processus d'ouverture économique, la Chine n'échappe pas moins que ses cousins de l'ex-bloc soviétique aux affres de la transition libérale. Le passage d'une économie planifiée à celle de marché, d'un pays fermé à l'ouverture sur l'extérieur, d'un monde rural à urbain, s'accompagne d'une prolétarisation croissante d'une grande partie de la population. « Un pays, deux systèmes », prétendent les dirigeants « communistes ». Mais surtout et bientôt, deux mondes qui se croisent tout en s'éloignant l'un de l'autre.

Débutée sur la côte Sud, dans les zones économiques spéciales (ZES), la politique d'ouverture a eu, sans conteste, de nombreux effets bénéfiques. L'un des plus marquants est d'avoir tiré plusieurs dizaines de millions de Chinois de la pauvreté. Par le transfert d'une partie de leur salaire vers les campagnes, les ruraux débarqués massivement dans les ZES ont permis à leur famille d'augmenter fortement leurs revenus. Cet exode rural,  qui conduit un paysan peu productif à un travail industriel rationalisé, est aussi à l'origine de la forte croissance que connaît le pays. Les Chinois de l'étranger, de leur coté, ont massivement rapatrié leurs avoirs dans les zones économiques spéciales. Au final, l'ensemble des capitaux venus de l'extérieur représentent aujourd'hui plus de deux points de croissance du PIB annuel, qui frôle régulièrement les 8 à 9 % depuis quinze ans. Les joint-ventures avec les entreprises occidentales se multiplient, les PME s'installent. La Chine rejoint le peloton de tête des pays industriels. Cela en fait il pour autant un pays développé ? Seul le critère de cohésion sociale, sur le long terme, permettra de le dire. Mais pour l'heure, le pays le plus peuplé de la planète n'en prend pas le chemin. Et le développement économique, aussi opulent et visible soit-il, cache mal la montée du malaise social.

 

Dans les anciennes entreprises d'État, les restructurations ont conduit plus de trente millions de salariés à la porte des usines ces six dernières années. Ceux qui furent réembauchés l'ont été à un salaire inférieur, pour une durée de travail bien supérieure. Et ce, après une période d'essai de six mois, payée à 50%, y compris pour des salariés avec trente ans d'ancienneté. Dans les entreprises à capitaux privés, les conditions de travail, notamment dans le bâtiment, sont régulièrement tirées vers le bas. « La tendance actuelle dans le Guangdong (Sud de la Chine), est de ne pas payer les deux premiers mois de salaire. Si l'ouvrier veut changer d'entreprise, il perd ainsi 60 jours », explique Lung Pak Nang, du « Hongkong Christian Industrial Committee » (HKCIC). A Shanghai, la rémunération est parfois aléatoire, tous les deux ou trois mois, ou même deux fois par an. En « échange » de ce travail quasi-gratuit, les ouvriers sont logés et nourris.

 

Difficile, cependant, pour ces millions de mingong (paysans-ouvriers) de revendiquer, tant la législation sur les passeports intérieurs a transformé nombre d'entre eux en clandestins dans leur propre pays. La surabondance de personnel non-qualifié ne joue pas non plus en leur faveur, la pression du chômage réel (30%) étant suffisante pour contenir difficilement les velléités de révolte. C'est également cette même population qui subit l'abandon par le gouvernement des services publics, la santé comme l'éducation étant, de fait, en voie de privatisation.

Le creusement des inégalités n'a pourtant rien d'inéluctable, même dans un pays en développement. Mais en Chine, « le pouvoir a maintenu, par le caractère très progressif des réformes, plusieurs strates de contrôles, qui sont autant d'occasions pour les responsables de se servir », explique un économiste français vivant depuis cinq ans en Chine. Le frein à l'exode rural a également maintenu des poches de pauvreté dans les campagnes, exacerbée par la libéralisation des prix, sans mécanisme de garantie ni de soutien. Et la tension sociale, à laquelle s'ajoutent des expropriations non ou mal indemnisées, provoque des minis révoltes, qui parfois finissent en bain de sang.

 

 

Vendredi 26 novembre. Vacances over.

 

Fini le tourisme. Nous tentons de nous motiver pour retravailler. Difficile, cependant, après un mois d'errance, de se remettre au boulot. Pour quelle rédaction ? Sur quel sujet ? Je commence par me doter d'un numéro de portable chinois. Je relance le consul de Shanghai pour une entrevue et réfléchis à des angles possibles sur ce pays impénétrable. Quelques jours d'interview à Hongkong devraient nous permettre d'y voir plus clair. Je prévois d'interroger le leader du China labour bulletin, seul organe syndical indépendant, basé dans l'ancienne colonie britannique.

Mais je sais les autorités chinoises paranos, et comme je ne détiens aucune autorisation officielle de travail, je reste le plus discret possible. Pas question de retourner par le premier vol sur Roissy, je préfère sacrifier un papier plutôt que mon voyage. La plume pourtant me démange et nous tenterons, comme nous pourrons, de revenir au métier.

 

 

Lundi 29 novembre. Frenchies.

 

L'enquête sur la Turquie est sortie aujourd'hui dans Libé. Boris a six photos publiées. J'envoie dans la foulée un sujet aux rédactions parisiennes. L'année de la France en Chine vient de débuter et il se trouve que depuis deux ans, les Français ne cessent d'affluer dans ce pays, notamment à Shanghai. Du chômeur parisien au jeune entrepreneur, plus de 15 000 de nos compatriotes sont venus tenter leur chance dans l'Empire du Milieu. Ils constituent la première communauté européenne à Shanghai. Qui sont ces frenchies ? Quel est leur projet ? J'attends sans grand espoir les réponses de Paris.

   


Mercredi 1e décembre. La femme du coiffeur.

 

Je file chez le coiffeur chinois en bas de l'hôtel. Un type m'installe sur un siège plutôt sommaire et interpelle une femme plantée dans un coin du salon. Les cheveux vigoureusement lavés, je m'attends à ce que la fille se saisisse d'une paire de ciseaux. Non. Elle glisse ses deux mains dans mon dos, écarte ses doigts et saisit ma peau qu'elle masse énergiquement. Je suis un peu surpris par cette entrée en matière. Elle attrape ensuite mon bras droit dont elle broie chacun des muscles. Chatouilleux comme je suis, je manque d'éclater de rire à plusieurs reprises. Puis, à mes mains, elle fait subir des pressions presque douloureuses. Mes doigts n'y échappent pas, qu'elle fait craquer l'un après l'autre, dans un bruit de feu de bois très sec.

Depuis plus d'un quart d'heure, je suis assis dans ce salon et pas un seul de mes cheveux n'a encore perdu un centimètre. L'autre bras et son extrémité massée à leur tour, elle revient un dernier coup me marteler le dos, avant de se défouler sur mes épaules. Elle me remet ensuite entre les mains de l'homme. Je tremble un instant. Suis-je bien dans un salon de coiffure ? Va-t-il, lui aussi, me démonter le corps ? Non, le type s'occupe de mes capillaires. La coupe, elle, prendra cinq bonnes minutes.

 

 

Samedi 4 décembre. Xiamen.

 

Enfin en T-shirt. Après vingt-sept heures de train, je rejoins la côte Sud où l’été joue les prolongations. Xiamen, ancien comptoir occidental, fait face à Taiwan. C'est aussi une zone économique spéciale (ZES) dont le développement a fait pousser les buildings comme des champignons. Mais le bord de mer est plutôt préservé et une merveilleuse petite île, où seul le piéton est toléré, termine la ville. De grandes villas coloniales s'y regardent entre les palmiers, qu'un doux vent marin agite dans un silence bienvenu.

Sur le continent, le marché respire la Chine authentique. Les vendeuses de poissons arborent des chapeaux coniques en paille, devant des étals d'animaux marins les plus étranges. Elles mâchent des pousses de bambou dont elles recrachent bruyamment les filaments. Les bouchers vendent toutes les parties des bêtes qu'ils proposent : les pattes avec leurs sabots, la tête sans la peau mais avec les yeux, la langue, les viscères, et d'autres organes que je peine à reconnaître. Des porteurs de marchandises, dont la barre sur l'épaule tient à chaque extrémité une charge, souffrent en silence.

Plus loin, je me perds dans des ruelles si étroites que les balcons des maisons se touchent. Je n'avais encore point vu cette Chine-là. Il me semble pourtant que ses jours sont comptés.



Publié le 8/01/2007 à 02:00, dans 6. En Chine, Shanghai
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7. Hongkong



Mardi 7 décembre. HongKong.


Je n'avais pas réalisé, en tendant mon passeport, que le douanier chinois qui me le rendait avec un grand sourire venait d'y apposer le tampon de sortie. Conséquence juridique immédiate : je venais de quitter la Chine, et devais, pour y retourner dans une semaine, me doter d'un nouveau visa. C'est seulement lorsque je retrouve Boris à la gare de Hongkong que celui-ci m'informe de ce petit détail à 15 dollars, trois jours d'attente, et une page de passeport. Comment pouvais-je imaginer que depuis 1997, date à laquelle les Britanniques avaient rendu cette colonie à la Chine, une frontière aussi stricte qu'entre deux pays les plus étrangers perdurait ?

Nous entrons dans Hongkong un peu excités. Atteindre cet endroit mythique, par la terre uniquement, et cinq mois après notre départ de France, constitue pour nous une étape symbolique importante. C'est aussi bientôt la fin de notre séjour en Chine, que nous achevons par un fleuron urbain qu'est cette cité-État. Une ville-pays, avec sa propre monnaie et ses institutions, et malheureusement sa frontière que nous n'avions perçue comme telle.

La tête hors du métro, nous sommes comme écrasés par une forêt d'enseignes, débutant de chaque coté de la rue et se rejoignant au centre de la chaussée. De hauts immeubles les surplombent, dont la façade, poussiéreuse et tachée par l'écoulement des climatisations, leur confère un aspect vieux et moderne à la fois. La ville semble immuable, figée depuis plusieurs décennies dans sa modernité surannée.

Dans le Sud de Kowloon, nous nous engouffrons dans la plus petite chambre d'hôtel que nous ayons eue jusqu'alors : six mètres carrés, dont un pour la salle d'eau. Impossible de déballer tout le contenu de nos sacs. Nous devons sortir, puis ranger, au fur et à mesure de leur utilisation, les affaires nécessaires. Du quatorzième étage, nous percevons aussi nettement le bruit de la circulation, supplanté la journée par le vacarme incessant du chantier voisin.



Vendredi 10 décembre. Suspect.

Boris n'a obtenu que quinze jours pour son second visa chinois. À la guichetière du consulat, qui l'interrogeait sur sa profession, il a assurément répondu « Professeur ». « En quelle matière ? », poursuivit l'employée zélée. Un moment d'égarement : « ...Photographie ». « De quoi ? », insista l'administrative. Et Boris, tentant de se rattraper : « Paysages... » Trop tard, la vigilance consulaire était éveillée. La méfiance gagnait la fonctionnaire. « Je ne sais pas si vous pourrez rentrer », a assené la jeune femme. À moi, l'étudiant éternel et imaginaire, ils ont accordé trente jours. Une semaine, cependant, aurait suffi pour achever notre voyage jusqu'au Vietnam. Mais pour Boris, qui ambitionnait de retourner prochainement en Chine, la suspicion des autorités sonnait comme une menace future d'interdiction du territoire.


Samedi 11 décembre. HK tour.

La cité léguée par les Anglais tranche avec le continent. Interdiction, ici, de cracher à terre, de jeter un papier ou un mégot de cigarette, de soulager son chien, de traverser en dehors des clous, d'abandonner son chewing-gum dans une poubelle sans l'avoir enveloppé, de manger ou boire dans le métro... sous peine de plusieurs milliers de dollars d'amende. Chaque jour, nous découvrons un nouvel acte prohibé, que nos mauvaises habitudes prises en Chine continentale manquent de nous faire commettre.

L'ingestion de mets des plus exotiques est par contre tout à fait légale, tels ces serpents ou lézards, exposés vivants à la vitrine de certains restaurants. Dans d'autres commerces, nous découvrons des foetus de rats, à s'appliquer sur le corps pour une peau tendre garantie. Des hippocampes desséchés côtoient des lézards aplatis. Des peaux étranges et bulbeuses bouillonnent dans des marmites peu engageantes. L'odeur seule nous empêche d'y laisser traîner plus longtemps notre curiosité.



Lundi 13 décembre. Has been. 

Ma perception de Hongkong comme cité déclinante est confirmée par mes interlocuteurs. Pékin y ménage les libertés tant qu'elle n'a pas récupéré Taïwan. Mais en dehors de sa place financière, ébranlée par la crise de 1997, le Sras et la grippe du poulet, la cité-État n'est rien. Et même sur ce terrain, Hongkong la chinoise est de plus en plus concurrencée par Shanghai la dynamique. Le malaise social y est grandissant, les manifestations régulières, le chef de l'exécutif honni, et les Chinois du continent peu pressés de venir s'y installer. Le chômage flirte avec les 8% et les écarts de rémunérations ne cessent de se creuser. Les prix sont deux fois plus élevés que sur le continent, pour des logements de lilliputien et une gastronomie médiocre. La Chine en plein boom capitaliste pourrait rendre HK sans véritable raison sociale.



Mercredi 15 décembre. Sino germinal.

Depuis trois jours que nous courons après lui, Han Dongfang, responsable de la seule structure syndicale chinoise indépendante, nous reçoit au siège de Radio free Asia. Retranché sur l'île de Hongkong, à l'abri des foudres pékinoises, le jeune leader du China labour bulletin valide mes premières informations sur la condition de travailleur dans l'empire du milieu : douze à quatorze heures par jour, sept jours sur sept, des salaires de 60 à 100 euros, irrégulièrement versés, et l'internement en camp de rééducation des meneurs de grèves sauvages... Autant de violations du volumineux Code du travail chinois, au bénéfice, le plus souvent, des multinationales occidentales.

Mais les conflits se multiplient. « Les gens ont moins peur, ils n'ont plus rien à perdre », nous rapporte Han Dongfang, qui envisage lui-même de rentrer à Pékin dans les cinq ans à venir. Nous quittons son sourire après deux heures d'entretien et replongeons dans la jungle des attachés-cases hongkongais. Ces financiers « démocrates », fiers de leur exception institutionnelle, mais premiers « délocalisateurs » et investisseurs en Chine continentale...



Jeudi 16 décembre. Macao.

Nous embarquons sur un « jetfoil » qui en une heure de traversée du delta de la rivière des Perles nous conduit à Macao, l'ancien comptoir portugais rendu à la Chine il y a cinq ans. Nouvelle frontière pour cette petite ville de 400 000 habitants, qui a su également conserver sa monnaie : la Pataca.

Mais de la lusophonie, il ne subsiste que les noms des rues, et les Chinois, désormais, représentent 95% des habitants. Restent quelques vieux immeubles, plusieurs jolies églises et une atmosphère méridionale un peu européenne.

Nous y perdons chaque soir nos cinq euros au casino.



Lundi 20 décembre. Vers le Vietnam. 

Retour en Chine continentale. Après une nuit sur l'île de Shamian, à Canton, où nous dormons à proximité de Notre-Dame de Lourdes, nous entamons vingt-quatre heures de voyage jusqu'à Hanoï. Le chemin de fer qui nous conduit au Vietnam longe dans ses derniers kilomètres des « pains de sucre », ces petites montagnes droites plantées dans le sol et dégoulinantes de verdure. Le spectacle est étonnant, et nous donne à voir un peu de ce Yunan chinois que nous ne pourrons admirer faute de temps : Stéphane atterrit le 23 à Hanoï et Nina le lendemain. Pour une semaine, nous serons quatre, puis trois pendant un mois.



Publié le 7/01/2007 à 12:51, dans 7. Hongkong,
Mots clefs : HongKong
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8. Au Vietnam.

 



Mercredi 22 décembre. Hanoi.

Ultime contrôle et dernier test de température : nous sortons de Chine après deux mois de voyage, du désert du Taklamakan aux riches zones capitalistes de la côte Est. Le Vietnam est face à nous. Aucun transport public pour les premiers kilomètres. Les habituels chauffeurs de taxi frontaliers sont là, à nous réclamer des sommes délirantes pour rejoindre la première ville. Après une courte négociation, nous parvenons à Langson.

Le circuit attrape-touriste est bien huilé : un taxi jusqu'au minibus, un minibus jusqu'à l'hôtel, et l'hôtel qui renvoie sur l'agence pour les excursions. Nous changeons de taxi, échappons au minibus, mais atterrissons dans la même pension que tous les occidentaux rencontrés à la frontière. Nous fuyons dès le lendemain l'engrenage backpackers, non sans subir l'incompréhension démonstrative de nos hôtes féminines.



Jeudi 23 décembre. Motobike.

Hanoï ou la vraie vie. Après la Chine aseptisée, réglementée et bétonnée, la capitale vietnamienne nous accueille dans un bruyant désordre urbain. Des hordes de scooters déferlent sur la chaussée, dans un concert de klaxons et d'accélérateurs, se faufilent vivement entre les étals et envahissent les trottoirs pour s'y garer. Les deux-roues sont les maîtres de la rue. Sans casque ni prudence, leur chauffeur fonce sur les boulevards, s'engouffre à toute vitesse dans les ruelles, menace le piéton de leur roue avant et l'invective à coup de hurleur électrique assourdissant. L'attention du passant est de tous les instants pour survivre à cette dictature des motobikes.

L'architecture tranche elle aussi avec l'urbanisme moderne et destructuré des Chinois. De nombreuses façades coloniales ont survécu aux bombardements américains et l'ensemble du coeur historique offre au visiteur une chaleur urbaine disparue depuis longtemps chez leurs puissants cousins du Nord.

Le jour même, nous accueillons Stéphane, venu d'Éthiopie pour fêter le réveillon avec nous. Nina, de son côté, doit arriver le lendemain de Paris.



Vendredi 24 décembre. Escaliers. 


Les retrouvailles sont fortes. Même si revoir ces deux amis chers après cette longue traversée du continent eurasiatique me semble un peu surréaliste. Comment Nina a-t-elle pu, en dix heures d'avion, survoler ce que nous avons parcouru en cinq mois ? Quelle valeur reste-t-il à notre voyage quand celui-ci peut être réalisé de manière éclair ? Quel intérêt à prendre les escaliers quand l'ascenseur est si pratique ? Je saisis soudain l'archaïsme de notre démarche. Notre refus quasi-intégriste du transport aérien me semble dépassé, mais je n'envisage pourtant pas d'y renoncer. Cet élément fait partie de notre projet. Aussi longtemps que nous pourrons échapper aux réacteurs, je souhaite sentir la route et les rails, le temps du déplacement, l'engourdissement du corps fatigué par les kilomètres encaissés. Voir les hommes et leur milieu évoluer, d'un pays à l'autre, de ville en campagne, de montagne en littoral, appréhender les différences, saisir le point de rupture, c'est aussi cela qu'offre la Terre et ses chemins, quand l'immédiate route des airs réduit le temps et l'espace à une collection de cartes postales.



Samedi 25 décembre. Christmas. 

Noël dans un bar hier soir, au pied d'un vrai sapin en plastique, les cadeaux que nous avons échangés, entre la bière comme champagne, puis la discothèque comme veillée : ce 24 décembre vietnamien, même en tee-shirt, me rappelle à l'Europe. Une parenthèse dans cette série ininterrompue de dépaysements.



Dimanche 26 décembre. Grosse vague.

Nous l'apprenons par Internet. À mille cinq cents kilomètres d'ici, en direction du sud, – trois heures d'avion à peine – l'un des plus gros séismes du siècle vient de se produire. Au large de l'île de Sumatra, le craquement du sol marin a fait trembler l'échelle de Richter, qui n'avait plus assez de barreaux-chiffres pour le mesurer. Jusqu'à neuf, la roche s'est fissurée, provoquant un léger mouvement de la planète sur son axe. Le raz-de-marée géant a dévasté les côtes thaïlandaises, birmanes, indonésiennes, indiennes et sri-lankaises, engloutissant la vie de 150 000 de ses habitants. Nous hésitons à rejoindre les lieux du sinistre, mais le débarquement d'une nuée de journalistes et la présence de nos deux amis nous convainquent de rester au Vietnam.


Lundi 27 décembre. Croisière. 

Protégés du tsunami par le continent, nous maintenons notre croisière dans la baie d’Along : trois jours de bateau qui nous plongent dans un décor unique au monde. Depuis des siècles, la rivière dans le delta a grignoté la terre, laissant derrière elle de petites îles en forme de tour, sur plusieurs dizaines de kilomètres. Recouverts de verdure, ces « pains de sucre » figés dans l'eau forment un paysage presque fantastique quand, à la tombée de la nuit, l'obscurité donne à leur habit végétal l'aspect d'un sombre drap. Dans la brume du crépuscule, ces îlots deviennent autant de fantômes agglutinés sur l'eau, entre lesquels notre embarcation se faufile à faible allure, de crainte d'éveiller ces monstres de la nature, posés et sereins sur cette mer calme et verdâtre.




Jeudi 30 décembre. Celsius bas. Les Vietnamiens sont frigorifiés. Les dix petits degrés qui se sont abattus sur le Nord du pays font trembler ses habitants, qui n'ont plus assez de gants et de bonnets pour s'emmitoufler. De nature pourtant frileuse, je trouve leur appréhension du thermomètre largement exagérée. L'hiver, cependant, nous poursuit depuis trois mois, et dans notre descente au sud de la planète, nous sommes régulièrement talonnés par ce maudit froid. Mais cette fois-ci devrait être la bonne : le Vietnam méridional ne connaît pas l'hiver. Nous y filerons dès les fêtes de fin d'année honorées.
 
 
 
 


Samedi 1e janvier. La vie du rail. 

Ce lendemain de réveillon n'a rien de glorieux. La vodka vietnamienne à 30 centimes d'euro est aussi tenace que bon marché. Et à l'instar des précédentes, cette année débutera par deux Dolipranes. Mes liaisons synaptiques tentent désespérément de refaire surface dans Hanoï survolté. La fourmilière ne s'arrête jamais, et encore moins le premier jour de l'année.


Nous conduisons Nina sur la route de l'aéroport, puis bifurquons sur la voie ferrée qui traverse la capitale. Les rails dans ce quartier ont été posés au centre d'une ruelle densément habitée, sans séparation aucune avec le reste de la chaussée. Entre deux trains, les riverains, faute de place, s'installent sur les voies, pour ici se rincer les cheveux, là préparer le repas ou fendre du bois. Je m'accroupis un instant près d'une vieille occupée à laver son linge, face aux rails, dans cette rue étroite qu'un rayon de soleil illumine pour quelques minutes encore. Un air de musique latino s'enfuit d'une des maisons voisines. Il fait doux. Loin des deux-roues bruyants, la ruelle n'est que quiétude. Je tente d'imaginer la vie bouleversée de ce quartier au passage quotidien du train qui, à l'évidence, doit frôler chacune des habitations. La vieille au linge me parle. En vietnamien. Je lui réponds par un sourire, puis remonte sur quelques centaines de mètres la voie ferrée avant de replonger dans la mer déchaînée des motobikes.


Lundi 3 janvier. Debout.

Comme chaque matin, nous sommes réveillés dès 7 heures par un haut-parleur furieux que nous estimons, sans le voir, accroché à la façade de l'hôtel. Après un discours d'une quinzaine de minutes, retransmis à un volume tel que nous croyons le speaker dans notre lit, une musique aussi bruyante prend le relais. « Des informations locales », nous répondent presque gênés les Vietnamiens que nous interrogeons. De la propagande nationale, en conclus-je, dans un pays encore sous le joug d’un des derniers régimes communistes de la planète. Un réveil matin autoritaire qui nous rappelle immédiatement, à Boris et à moi, l'appel à la prière au Moyen-Orient...


Mardi 4 janvier 2005. Trois hommes à la mer. 

Vingt-sept heures de train séparent Hanoï de Nan Thrang, au Sud du pays. Face à la fraîcheur persistante du climat, nous poussons dès le lendemain deux cents bornes plus loin, à Mui Ne, où une série d'hébergements touristiques longent la baie sur plusieurs kilomètres. À quelques pas des premières vagues, nous optons pour un bungalow charmant envahi par les moustiques. La porte s'ouvre sur le sable blanc, les cocotiers et la mer puissante, dont les rouleaux venant mourir sur la plage génèrent un grondement sourd et permanent. Nous passons cinq jours à ne rien faire d'autre que de nous laisser emporter par le mouvement des vagues, sous un soleil enfin radieux et chaud. Pour la première fois depuis bientôt six mois, nous goûtons à la douceur d'un farniente mérité.


La série de baraques qui longent la côte à cet endroit est la propriété d'un Suisse-Allemand immobile et imbibé, autour duquel s'affairent, du matin au soir, de nombreuses Vietnamiennes. Nous peinons à deviner laquelle de ces actives femmes est la légitime moitié de ce Suisse échoué quelques années plus tôt sur cette plage, tant son détachement absolu à l'égard du monde qui l'entoure paraît profond. Le regard vitreux, la face rubiconde, et posté à la même table durant les cinq jours que nous passerons là-bas, l'homme-épave, semble-t-il, n’a pas vu la mer depuis des années, pourtant située à quelques mètres seulement de son habitation.


Mardi 11 janvier. Ho chi min ville.

Saigon nous replonge dans la fureur urbaine des Vietnamiens. L'ancienne capitale du Sud, forte de ses huit millions d'habitants – et de ses quatre millions de motobikes – a longtemps suscité la méfiance d'Hanoï la communiste. Restée sous le joug des occidentaux vingt ans de plus que sa rivale du Nord, la ville a hérité d'une tradition libérale qui en fait aujourd'hui le poumon économique du pays. Son caractère méridional lui confère également une atmosphère plus décontractée. Plus encore qu'à Hanoï, ses habitants, et surtout les femmes, enfilent le pyjama dès la fin de l'après-midi. Revêtues de leur tenue de sommeil, elles n'en continuent pas moins de vaquer à leurs occupations. Même si celles-ci nécessitent de rester dehors. Puis, très tôt dans la soirée, comme l'ensemble du pays, elles partent se coucher. Rarement nous ne sommes ainsi revenus à l'hôtel au Vietnam sans avoir réveillé le gardien, et ce parfois dès 21 heures.


Mercredi 12 janvier. Six mois. 

Six mois aujourd'hui que nous avons quitté la France. Six mois, 28 000 kilomètres et 350 heures de train, bus, pousse-pousse et taxi, à travers le Moyen-Orient et l'Asie. Et comme je l'ai déjà écrit, dans des pays merveilleux aux peuples chaleureux. Mais également 28 000 kilomètres de semi ou franche dictature, de peuples sous tutelle, de minorités opprimées, de conflits ouverts ou larvés, de pauvreté immense, de femmes soumises et infériorisées. Il est possible sur cette Terre d'en parcourir la moitié sans ne jamais croiser de démocratie, de presse libre, ou de femmes épanouies et maîtres de leur destin.



Vendredi 14 janvier. Delta mer line.

Stéphane qui nous quitte ce matin s'est réveillé de lui-même. L'alarme du téléphone portable est restée silencieuse. Elle n'a pas sonné car il n'y a plus de téléphone. Disparu. Certaines affaires ont également changé de place pendant la nuit. La porte de la chambre est pourtant fermée de l'intérieur et la petite terrasse donne sur trois étages de vide. Seule possibilité pour ce qui nous apparaît comme un vol : le balcon de l'immeuble mitoyen, facile à enjamber. Nous penchons d'autant plus pour cette thèse qu'une grosse partie de mon argent vietnamien a également disparu. Informée, la propriétaire des lieux fait venir deux policiers aussi éveillés qu'un lendemain de réveillon. Nous expliquons notre mésaventure aux uniformes, puis nous nous séparons : Stéphane file sur la Thaïlande prendre son avion pour l'Éthiopie, Boris reste quelques jours de plus à Saigon, tandis que je choisis de mettre le cap au sud, dans le delta du Mékong.

 

Sortir des circuits organisés est presque un tour de force au Vietnam. Moins chers et plus directs, les transports et visites réservés dans les agences permettent un gain de temps et d'argent appréciable. J'opte cependant pour les bus locaux, fatigué de ne frayer dans ce pays qu'avec des occidentaux.

Trois véhicules différents, sans compter le motobike final, me seront nécessaires pour parcourir les 130 bornes qui me séparent de ma première étape. Après soixante-dix kilomètres jusqu'à My Tho, seule une grosse fourgonnette permet de poursuivre la route. Je hisse mon bagage sur le toit, ainsi que les sacs de riz que me tend le chauffeur amusé. Je me sens à cet instant côtoyer, sans pour autant le comprendre, le Vietnam populaire.

À peine monté dans le bus, une trentaine de paires d'yeux écarquillés, la plupart surmontés de chapeaux coniques en paille, m'accueillent dans un fou rire général. Je m'interroge quelques secondes sur les raisons de cette hilarité grégaire : je passe ma main sur mes cheveux, jette un coup d'oeil discret sur ma braguette de pantalon chinois que je sais paresseuse, tâte rapidement mon torse... Mais rien, à mes yeux d'Européen, ne justifie cette joie collective. Je suis le seul Blanc. C'est tout.

Je prends place sur le strapontin central, et rapidement des mains viennent me tapoter le dos. Une bouche édentée m'interpelle en vietnamien, une autre me crie des phrases incompréhensibles. Seul mon voisin, à l'anglais approximatif, me permet d'échanger avec les passagers. Mais peu de temps, finalement, avant que la petite télévision vissée au plafond ne se mette à hurler un sitcom vietnamien inepte et assourdissant, dans une indifférence générale.

Entre rivières et rizières, entre le vert fluo des cultures et le vert gris des eaux, le bus s'enfonce lentement dans le delta. La télé a fait place à la musique. Le paysage bucolique défile sous mon regard rêveur. La région, traversée par neuf bras du Mékong, rendue fertile grâce aux alluvions déposées par la lente et sinueuse échappée du fleuve vers la mer de Chine, est un monde à part : mi-terrien, mi-aquatique, où le sol semble vouloir se dérober à chaque instant. Je change une dernière fois de bus pour quelques kilomètres encore, avant d'enfourcher un motobike jusqu'au centre de la ville.



Samedi 15 janvier. Vinh Long.

Épuisé par Saigon, et par la noce que nous y avons faite, je ne sors pas de l'hôtel, même pour manger, avant le lendemain. Vers midi seulement je consens, les yeux encore lourds de sommeil, à risquer un regard mi-clos sur cette grosse ville du delta. L'asphalte défoncé dans ce premier quartier me surprend tant les Vietnamiens mettent un point d'honneur à entretenir leur bitume. Plus loin, le marché tient le pavé : des fruits exotiques, du tabac en bloc, des poissons séchés et puants. Étrange atmosphère de misère dans cette région des plus fertiles du pays. Je glisse jusqu'à la première terrasse au bord du Mékong avaler un ca-phé sur une table maculée par les consommations précédentes. Les embarcations filent sur le fleuve et sous mes yeux, à coup de moteur pétaradant ou à force de rames silencieuses. La navigation est intense. Je savoure cet instant, sur la plus merveilleuse terrasse jamais fréquentée pour un petit-déjeuner.


Dimanche 16 janvier. Sur l'eau.

Hier après-midi, pendant plus d'une heure, j'ai attendu ma petite vieille francophone qui le matin même m'avait proposé, sous le manteau, un tour de bateau sur le Mékong. Mais l'heure du rendez-vous est passée et nulle mémé édentée ne s'est montrée. Dommage, car elle semblait en connaître un rayon sur la vie mouvementée de ce fleuve gigantesque. Ce matin, à l'aube, c'est avec un couple de Parisiens que j'embarque sur une grosse pirogue un peu plus officielle. Quatre heures durant, nous flânons sur les bras du Mékong, dans les petits canaux et les arroyos, autour du marché flottant et près des pépinières. Nous goûtons à tous les fruits autorisés : au jacquier, à la goyave, au pamplemousse, aux lichies et au longan. Au centre du fleuve, dont la largeur, par endroit, ne mesure pas moins de deux kilomètres, des jacinthes d'eau flottent, emportées par le courant. Nous croisons de grosses embarcations transportant le riz encore enveloppé dans sa fine écorce. Des bateaux-bus conduisent les enfants à l'école. Le Mékong est un fleuve vivant. Deux fois par jour, la marée augmente son niveau d'un mètre et demi.

Le soir même, je file à Can Tho, à trente kilomètres, soit plus d'une heure de bus. En chemin je croise le sixième accident de motobike en moins d'un mois. Le type allongé au sol ne bouge plus. La flaque de sang est déjà sèche sur le bitume surchauffé.



Lundi 17 janvier. Politique. Mon visa viet expire bientôt. Et depuis quelques jours, je désespérais de rencontrer un Vietnamien me parlant librement de son pays. Cet après-midi, alors qu'avec Marta, une Anglaise rencontrée au petit-déjeuner, nous lavions au bord du Mékong notre raisin fraîchement acquis, Treeh, commercial saigonnais de trente-quatre ans, est venu s'asseoir ostensiblement près de nous. Est-ce les 1m79 de Marta, dont près de la moitié en jambes, ses longs cheveux blonds ou ses doux yeux bleus qui ont délié la langue de ce jeune Vietnamien ? Je l'ignore. Mais l'homme s'est livré comme jamais je n'ai pu l'observer sous les multiples dictatures que nous avons traversées jusqu'alors.

Au classique questionnaire asiatique que le jeune homme nous adresse sur notre âge, notre métier, notre salaire et notre situation maritale, je lui demande en retour ce qu'il pense de son pays. M'attendant à une réponse convenue sur la beauté de ses campagnes et la puissance de son peuple, ce Vietnamien me surprend par son franc-parler. Oui, son pays est pourri par la corruption, dont chaque strate de pouvoir profite au détriment du développement économique. Non, ce n'est pas le pays idyllique comme le voient les touristes, mais bien une solide dictature communiste, verrouillant la vie politique comme l'information. Treeh s'en sort avec 80 euros par mois, mais le salaire moyen ne dépasse pas les 25 dollars. L'homme est amer, son pays a des ressources, mais les responsables jouant aux communistes-capitalistes laissent dans la misère le reste de ses compatriotes. À quoi bon toutes ces guerres de libération, contre les Français puis les Américains, si l'ennemi est à l'intérieur ?

Nous le quittons après qu'il nous eut livré les quatre voeux des Vietnamiens : une femme japonaise, une voiture allemande, de la nourriture chinoise et une maison française. Le tout, bien sûr, au Vietnam. Il nous salue chaleureusement. Mais a-t-il aperçu l'homme étrange à nos côtés qui nous écoutait si attentivement ?



Mardi 18 janvier. Chao Doc. 

Que craignent donc toutes ces Vietnamiennes couvertes de la tête aux pieds, un chapeau conique sur la tête, un foulard devant le visage, les mains et les bras recouverts de longs gants remontant jusqu'aux épaules ? Les moustiques ? Le regard des hommes ? La poussière ? Non, juste le soleil. La peau brune est mal vue, la peau très blanche, à l'inverse, est synonyme de noblesse. Quitte à s'emmitoufler sous 35 degrés.

 

La chambre de ce soir est un bouge. Un cadenas ferme timidement la porte. La douche est un vague tuyau percé. Les toilettes fuient sous une lunette plastique qui a divorcé depuis longtemps de la cuvette. Le lavabo coloré a conservé la pilosité de mon prédécesseur. Des lézards – les gékos – courent sur la partie supérieure des murs. Les verres crasseux collent à la table. La fenêtre baille éperdument malgré le morceau de ficelle usée. Ma moustiquaire sera indispensable cette nuit dans cette région impaludée. Je suis à Chao Doc, près de la frontière cambodgienne.



Jeudi 20 janvier. Vers Phnom-Penh.

Le bateau se traîne sur le Mékong. Plusieurs heures de remontée du fleuve me séparent encore du Cambodge. La température est intenable dans cette embarcation tout en métal et dont le toit agit comme un four. Je rejoins Mike, un Anglais croisé ce matin à l'hôtel, sur le minuscule ponton en ferraille. Notre péniche longe les rizières ou s'affairent quelques femmes, croise de superbes bateaux de bois au corps bombé, semblables à l'arche de Noé, évite les fermes à poissons dont l'odeur âcre de la nourriture mitonnée dans les fours nous arrache quelques grimaces. Le soleil cogne. Nos pieds balancés par-dessus la balustrade frôlent l'eau saumâtre du Mékong. Nous sommes bien. Juste bien.


Publié le 6/01/2007 à 21:55, dans 8. Vietnam, Hanoï
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9. Cambodge




Jeudi 21 janvier. Phnom penh.

Rues terreuses, sales, défoncées et puantes. Dans ce quartier du centre, la chaussée attend le bitume. Il n'est pas loin, quelques dizaines de mètres seulement, qui recouvre déjà l'avenue voisine. Mais pour l'heure, les maisons sécurisées font face à un chemin de terre. Les chiens y traînent. Les ordures s'y amoncellent. L'eau y stagne. Aux terrasses des cafés touristiques, les mendiants tiennent le siège. Jusqu'à une certaine limite au sol, que tous respectent, les gueux harcèlent l'occidental exaspéré, qui aspire à dépenser ses dollars en paix. Les mains jointes sur la poitrine, le sourire bloqué aux lobes de l'oreille, les vieilles Cambodgiennes tiennent longtemps. Mais le riche ne cille pas, regarde ailleurs, plonge dans son assiette dont le contenu a soudain un goût amer. Le malaise est patent. Les gosses sont plus directs, vivants, hargneux. Ils veulent cirer vos tongs, vos espadrilles, votre peau. Puis c'est au tour de l'éclopé, de l'unijambiste ou de celui qui n'a plus que son tronc pour se déplacer, qui avance sur de petits patins en bois, de table en table, qu'il faut regarder en penchant la tête, à qui il faut dire non, tout en avalant sa bouchée. À la sortie, c’est au chauffeur de motobike de vous interpeller. « Hello Sir, hello, hello ». « Motobike, motobike ? », vingt fois, trente fois, cent fois par jour. Ils vous attendent devant votre pension, votre café, votre restaurant, sur les trottoirs, vous coupent la route quand vous traversez, manquent de vous faire trébucher. Ils vous emmèneraient dans votre chambre d'hôtel, au troisième étage et par les escaliers, s'il le fallait, sur leur moto à quinze places.

Le lendemain, je fuis rapidement la guest-house officielle, pour louer une chambre deux rues plus loin.



Vendredi 21 janvier. S21.

Je progresse doucement sous le soleil matinal. Je ne suis pas sûr des distances dans cette ville que je connais à peine. Je finis en motobike. À l'entrée, je m'acquitte des deux dollars. Le prix de l'enfer.

Les plus insoutenables ne sont pas les gueules cassées. La mâchoire peut être défoncée, ensanglantée, le noir et blanc de la photographie d'époque les renvoie au passé. Ce ne sont pas non plus ces images de corps crevés au sol, ligotés, squelettiques, bastonnés, éclatés jusqu'à la mort. Non, les plus insupportables, ce sont ceux qui viennent d’arriver. Ces photos de visages impassibles, légèrement inquiets, interrogatifs, mais pas trop, de peur de se mettre à dos leurs bourreaux. Ces milliers de portraits alignés, d'hommes et de femmes, d'enfants, de bébés dans les bras de leur mère. Ces milliers d'êtres, les mains que l'on devine attachées dans le dos, qui regardent l'objectif sans broncher. Ce sont eux les plus terrifiants. Savent-ils ce qui les attend ? Ont-ils deviné la mort certaine, après d'atroces supplices, qui leur est promise ? Ont-ils déjà dormi dans ces minuscules cellules de briques construites à la hâte? Imaginent-ils seulement la boucherie ? Espèrent-ils en réchapper ? Dans les locaux du S21, l'ancien « centre de sécurité » des Khmers rouges à Phnom-Penh, la visite des lieux donne la nausée. Une partie des deux millions de Cambodgiens massacrés trois ans durant à la fin des années 70 a péri ici. Dans cet ancien lycée. Dans cet espace où piaillent désormais les oiseaux. Au milieu des fantômes.

 

 

Au centre de la cour de récréation, un panneau. Petit extrait du questionnaire de base aux nouveaux arrivants :

« -Réponds conformément à la question que je t'ai posée.

-N'essaie pas de détourner la mienne, réponds-moi sans réfléchir.

-Pendant la bastonnade ou l'électrochoc, il est interdit de crier fort.

-Reste assis et ne bouge pas.

-Obéis à ce que l'on te demande. Ne me contredis pas. Si on ne te dit rien, reste où tu es sans rien faire.

-Ne fais pas l'imbécile, car tu es l'homme qui s'oppose à la révolution. »

 

Dans une salle éloignée, des portraits d'anciens bourreaux revenus à la vie civile. L'un explique sereinement sa manière préférée d'exécuter, l'autre ne regrette rien. Ils ont un travail, une vie normale. Des hommes politiques passent parfois faire campagne dans les régions d'anciens Khmers rouges. « Ce sont des patriotes », assènent-ils, pour garder leurs suffrages. Au Cambodge, le travail de justice est encore loin devant.

 

 

Samedi 22 janvier. Khmer à terre.

 

Le Vietnam que je pensais corrompu, la Chine que je trouvais soudoyée, sont des havres d'intégrité comparés au royaume khmer. Nulle part je n'ai vu autant de 4x4 flambant neufs côtoyer les gamins pouilleux des rues. Dans aucun pays, les millions publics ne disparaissent avec autant d'aisance. La Banque Mondiale exaspérée a suspendu son projet de réinsertion des anciens combattants. La conférence des pays donateurs sermonne à chaque session les autorités locales, qui ne manquent jamais de se répandre en promesses non tenues. Et qui n’ont nullement remis en cause le pléthorique gouvernement cambodgien et ses 350 sous-postes ministériels de secrétaire d'État.

L'armée mexicaine a du souci à se faire.



Lundi 24 janvier. OMC pas facile.

Qu'à cela ne tienne, la politique peut se faire sans le gouvernement. Et pour une fois, sans trop de tambours ni d'excessives trompettes, les États-Unis avaient habilement contourné l'appareil d'État. Un accord expérimental dans l'industrie textile permettait au Cambodge d'exporter vers les USA des quotas importants de marchandises. Seule condition : le respect d'une législation sociale élevée dans ses entreprises, contrôlée sur place par des inspecteurs du BIT.

Résultat positif : en quelques années, le nombre d'emplois dans le secteur a explosé, offrant parmi les meilleurs salaires du Sud-Est asiatique, et des conditions de travail proches de l'Occident. Une expérience réussie de développement qui, pour une fois, ne passait pas par le moins-disant social.

Mais tous les contes de fées ont une fin, et à l'heure où nous sommes abreuvés de « développement durable » et de « commerce équitable », la mort des quotas textiles à l'OMC a emporté avec elle l'expérience cambodgienne. Des dizaines de milliers de jeunes filles risquent de n'avoir d'autre choix que de retourner, au mieux, dans leur campagne misérable, ou d'échouer, au pire, dans les nombreux bordels de la ville. Pour le plus grand bonheur des touristes occidentaux.

Cette expérience m'apparaît néanmoins passionnante, et je décide d'en faire une enquête pour Libération. Tant pis pour les vacances à Angkor ou sur la côte cambodgienne, nous saisissons l'occasion du travail.



Mercredi 26 janvier. Art in Phnom-Penh. 

Nous avons fait la connaissance, il y a quelques jours, d'un petit groupe d'artistes contemporains en « résidence » au palais de Tokyo à Paris, et venus travailler trois semaines à Phnom Penh. Chacun porte un projet, un « objet » dans leur jargon, qu'ils sont chargés d'exposer à la fin du séjour. L'un d'eux filme un bar à hôtesses depuis deux semaines. Une autre, à partir d'une simple photo, recherche l'ancienne maison de ses grands-parents. Un troisième enregistre des sons. Nous sommes amusés par la vie de ce petit groupe. Beaucoup s'interrogent sur le pays. La violence contenue, la misère. Que viennent-ils y faire ? Ils sont sensibles, intelligents, curieux et parfois naïfs. Boris leur fait des photos, je corrige quelques textes. Nous suivons ainsi, chaque fin d'après-midi, au café du centre culturel français, l'avancée des « objets ». Une petite vie agréable, faite d'habitudes, s'installe doucement.



Dimanche 29 janvier. Femmes publiques.

Les femmes cambodgiennes n'échappent pas moins que leurs voisines asiatiques à l'approche rétrograde que leur réservent les hommes. La perte extra conjugale de la virginité leur interdit, de fait, le mariage. Condamnées le plus souvent à la prostitution, dont profitent les touristes et les expatriés, mais également les Asiatiques. Les parents en sont parfois à l'origine. Philippe, proxénète français établi depuis plusieurs années à Phnom Penh, reçoit ainsi de temps à autre des mères venues de leur campagne misérable pour lui confier leur progéniture.

Car au Cambodge, l'industrie du sexe est florissante. Même les filles d'Europe de l'Est, comme à Shanghai ou Macao, s'y délocalisent. Les clients occidentaux sont bien sûr les plus voyants. Et l'expatrié, qui souvent oeuvre pour l'une des mille ONG présentes, n'est pas le dernier des consommateurs. Une fille sur chaque genou, une main dans le soutien-gorge, l'autre sur le fessier, il tâte la marchandise. Il attend parfois minuit que les prix baissent. Dix ou vingt dollars, c'est décidément trop cher pour ces adolescentes superbes. Pour patienter, il boit des bières, passe des mains, reluque un peu. Les gamines rient jaune. Il sait qu'il les aura pour une bouchée de pain, tout laid et adipeux qu'il est. Elles n'ont pas le choix, l'heure avance, la famille attend, impossible de perdre une nouvelle nuit de travail.



Jeudi 3 février. Fragile démocratie. 

Libé nous prend le sujet. Mais les rendez-vous sont difficiles à obtenir. Personne n'a le temps dans ce pays qui vit à deux à l'heure. Tout le monde est débordé. Les patrons, ulcérés par un reportage de la BBC un mois plus tôt, ne veulent plus entendre parler de journaliste. Le ministre de l'Industrie, joint personnellement sur son portable, nous réclame une demande officielle et écrite. Il faut courir au ministère, trouver le cabinet, forcer les différents barrages pour remettre la lettre. La fin des quotas textiles rend les Cambodgiens nerveux.

Nous finissons cependant, et à force d'insistance, par tous les rencontrer. Au siège du syndicat, l'entretien avec le nouveau président se fait sous les photos grand format de la dépouille de son frère. À qui il succéda. Sans même s'approcher, on y devine nettement les orifices des trois balles qui ont transpercé son thorax un an plus tôt, un début d'après-midi, le long de la rue 51. Deux pauvres types ont été arrêtés depuis – jugés ces jours-ci –, et que quinze témoins différents ont vu à l'autre bout du pays au moment du meurtre. Le premier magistrat qui avait conclu à leur innocence a été muté. Le second assure beaucoup mieux son travail. La comédie peut continuer.

Ce matin, ce sont les leaders de l'opposition qui ont été menacés. Trois députés, dont le principal opposant, Sam Raincy, ont vu leur immunité parlementaire levée. L'un est en prison, l'autre s'est réfugié à l'ambassade américaine. Sam Raincy a fui à l'étranger. La jeune démocratie cambodgienne fait sa crise d'adolescence. 

 

Dimanche 6 février. Faune en folie.

Les toutous cambodgiens ne sont pas seulement crasseux, ils sont aussi dangereux. Et vaguement politisés. Une Américaine est décédée il y a quinze jours des suites de ses morsures. Une autre a été hospitalisée la semaine passée, percluse de vaccins et d'antipoison. La communauté canine de Phnom Penh semble s'acharner sur les ressortissants du pays de George W.Bush.

Pour l'heure, ils nous fichent la paix. Nous les croisons bouffant dans les poubelles, s'abreuvant dans les égouts, le regard vide, des pelades sur le corps et la peau tachée. Un concentré de virus à quatre pattes. Nous les évitons soigneusement, prenons garde d'afficher notre « francité », évoquons à l'occasion, et avec zèle, notre farouche opposition à la guerre en Irak.

Les moustiques, de leur côté, font preuve d'une conscience politique bien plus faible. Voire nulle. Aucune distinction de nationalité ne prévaut dans le choix de leur victime. Vicieux dans leur approche, ils ne cherchent pas, à l'instar de leurs cousins européens, à vous narguer dans le creux de l'oreille. Moins fiers et plus directs, les moustiques asiatiques vous attaquent en silence, sur les jambes, les pieds, les poignets et les mains. À deux, quatre, ou dix à la fois. De petite taille, ils se fondent aisément dans le décor de la chambre quand, excédés, nous entamons une campagne d'extermination. Las et résignés, nous finissons aspergés de « 5/5 Tropic » avant de nous glisser sous les draps.

Ici, les plus petits sont souvent les plus forts.



Mardi 8 février. Collabo.

Je termine les entretiens par le ministre du Commerce et le principal économiste du pays. Reste encore un long travail de rédaction, que j'entamerai en Thaïlande, au fil du voyage avec mes parents. Le papier doit être envoyé à Paris d'ici deux semaines. Deux pages dans Libé, c'est long, et je crains de ne pouvoir respecter les délais.

Ce travail, par ailleurs, a été l'occasion d'inaugurer ma première collaboration professionnelle avec un journaliste depuis mon départ. Rencontré aux premiers jours de mon séjour à Phnom Penh, Soren Seelow, jeune Français travaillant pour le remarquable quotidien francophone Cambodge soir, m'a ouvert nombre de portes pour ce reportage. Je l'ai associé à l'enquête, en lui confiant l'un des papiers.



Publié le 5/01/2007 à 11:51, dans 9. Cambodge, Phnom Penh
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10. En Thaïlande.

 



Mercredi 9 février. Bangkok (Thaïlande).


Lever à 6 heures. Départ en bus à 6 h 30. Arrivée au poste frontière de Poïpet sept heures plus tard. Les derniers mètres cambodgiens sont jonchés de mendiants difformes ou amputés. Ceux qui ont perdu leurs jambes sur une mine restent les plus chanceux. À côté d'eux traînent des hommes qui n'ont d'humain plus que le nom. Des membres retournés, des moignons de bras collés à l'épaule, des corps squelettiques et recroquevillés. Et un être pour lequel David Lynch eut nourri le plus vif intérêt, tant sa diformité surpasse celle des autres: l'arrière du crâne coulant dans le dos, sans distinction aucune avec la colonne vertébrale, recouvert d'une peau pileuse et brune. L'étroit passage pour rejoindre le poste frontière oblige à les côtoyer. Le soleil cogne tout ce qu'il peut, la chaleur est étouffante. Le corps transpire. La vision de ces monstres rend plus lourde encore l'atmosphère caniculaire.

Quelques mètres seulement après le premier douanier thaï, la « Suisse » de l'Asie jure avec le Cambodge et ses allures de western africain. Infrastructures modernes, bus climatisé, routes parfaitement asphaltées, la Thaïlande proprette et bien élevée me fait basculer dans un autre monde asiatique. Quatre heures d'autoroute plus tard, le car déverse son contenu dans Khao San Road, le parc à touristes de Bangkok. Des centaines de backpackers, pour la plupart anglo-saxons, y traînent leur concupiscence au milieu de jeunes Thaïes aguicheuses. Abreuvés de bière, arborant des tee-shirt aux couleurs des équipes de foot britanniques, quelques-uns se battent entre eux avec une violence décuplée par l'alcool. Leur « ange gardienne » thaïlandaise crie, tente de les séparer, les retient impuissamment par le bras. Mais leur rage hooligan est plus forte et d'un revers de la main, ils poussent sans ménagement leur frêle accompagnatrice pour se ruer ivre mort sur leur compatriote.

Où est la Thaïlande ? À cette heure avancée, je me résigne à passer la nuit dans ce quartier insolite, que je déserte le lendemain à la première heure. Mes parents arrivent dans trois jours, pour deux semaines de visites. Je leur réserve un hôtel avec piscine quelques rues plus loin.



Dimanche 20 février. Gènes en stock.

Depuis une semaine maintenant, nous parcourons toutes les vieilles pierres que compte le royaume de Siam. Levé chaque matin à 8 heures, je suis finalement victime du décalage horaire que j'imaginais, à tort, s'abattre sur mes parents. À soixante ans passés, après dix heures de vol, six de décalage horaire, et trente degrés d'amplitude thermique, ils restent étonnement increvables. Le Routard et le Guide Bleu en poche, nous sautons ensemble de palais royaux en temples bouddhistes. Les versions assises, couchées, debout statiques et debout marchantes des grands et petits Bouddhas n'ont plus aucun secret pour moi. Je traîne la patte derrière mes géniteurs. Je négocie âprement des levers matinaux plus tardifs, des demi-journées de repos, puis finalement des journées entières de travail pour Libé.

Dans les montagnes du Nord, nous louons les services de Kum, chauffeur prudent et professionnel, qui nous conduit à Paï, puis à Mae Han Song, près de la frontière birmane. De nombreuses ethnies vivent dans cette partie reculée de la Thaïlande, qui ont su conserver leur propre culture et dialecte. Kum lui-même est le fruit d'un père réfugié birman et d'une mère d'une tribu du Nord, dont ni l'un ni l'autre ne parlent thaïlandais. Je profite de Kum pour l'interroger sur le bouddhisme, très implanté en Thaïlande. J'apprends ainsi que la frontière entre vie religieuse et civile n'a rien d'imperméable. Pour de nombreux jeunes, l'engagement est un moyen de financer ses études. Pour d'autres, une façon de passer ses vacances. Kum fut ainsi moine bouddhiste quatre étés de suite pendant un mois. Avant de reprendre à chaque fois sa vie normale, dont le houblon et la cigarette constituent deux éléments majeurs...

Le séjour parental et culturel s'achève par trois jours de repos à Kho Samui, une île du Sud-Est thaïlandais. Ses plages paradisiaques en ont fait un des coins les plus touristiques du royaume, où se côtoient jeunes backpackers, familles modèles et touristes sexuels.



Lundi 21 février.

Boris est encore dans le Nord du pays. Parti après moi du Cambodge, Il a rencontré à Phnom Penh un ancien intermédiaire maritime, chargé, il y a quelques années, d'immatriculer des pavillons de complaisance. Il doit le solliciter pour une improbable cabine sur un non moins hypothétique cargo traversant le Pacifique. J'attendrai sa réponse à Kho Samui. Nous savons les possibilités de traversée infimes, et les tarifs prohibitifs. Mais plus nous descendrons au Sud de la planète, plus nos chances d'embarquer se réduiront. Je ne souhaite cependant pas m'éterniser en Thaïlande. Et sans nouvelles d'ici une ou deux semaines, je partirai seul sur la route de l'Australie.



Mardi 22 février. Pourquoi pas.

Pourquoi pas, finis-je par me dire, en observant ces couples mixtes thaïs-occidentaux, dont le ciment à prise rapide passe avant tout par le porte-monnaie. Leur liaison s'inscrit dans le temps. Elle ne se limite pas à une passe, ni même à une nuit. L'homme est heureux, la fille fait mine. Elle lui jure qu'elle n'aime que lui, reçoit parfois de l'argent, en gage de sa fidélité, une fois le rêve du blanc suspendu jusqu'aux prochaines vacances. Pourquoi pas, donc, cette prostitution de long ou moyen terme. Sauf que l'observation un tant soit peu attentive de ces couples laisse perplexe. Aux terrasses des cafés, aux tables des restaurants, ils se regardent sans se voir. Peu ou pas d'échange. Chacun devant son cocktail attend que les longues minutes s'écoulent. La fille souvent regarde ailleurs, semble scruter de potentiels clients que sa liaison du moment lui interdit d'appréhender autrement que comme des occasions manquées. Le type est paisible, relaxé, un monsieur tout le monde d'Europe ou d'Amérique du Nord, généralement allemand, au revenu moyen supérieur, permettant de financer le voyage et la dame de compagnie. Un bon gars, que les codes sociaux de son pays, la paresse, un agenda de travail surbooké, ou les trois à la fois, ont réduit à l'état de simple consommateur sexuel pressé. L'amour est devenu un produit comme un autre, « marchandisé » dans la globalisation, que les lignes aériennes bon marché permettent de consommer sans trop de difficultés.


Jeudi 24 février. Kho Samui.
 

Emilia a bientôt cinquante ans. Mais son visage comme son corps en affichent quarante à peine. Italienne échouée à Kho Samui, fraîchement divorcée d'un médecin napolitain, elle cherche ses mots d'anglais entre ses bières, dans un accent de « R » roulés à la Arafat. Elle est seule, attend un de ses amis italiens parti à Bangkok sur un coup de tête, rejoindre une jeune thaïe qui lui a tant promis. J'écluse quelques « Singha beer » en sa compagnie. Elle connaît une plage de rêve un peu plus loin, où l'eau est plus verte et transparente encore, le sable plus fin et les cocotiers plus beaux que partout ailleurs. La Silver beach. Nous passons plusieurs jours sur son scooter à parcourir cette île aux paysages de carte postale.

 


Jeudi 3 mars. Fuck off. 

« -Can you have a look on my bag, please ?

-Why ?

-I would like to go to bathroom.

-Take it with you! », me répond cet enfoiré, une cannette de bière à la main.



Assis sur le perron de la gare, je dois comprimer ma vessie. Pour la première fois depuis le début du voyage, pour la première fois de ma vie depuis que je voyage, un routard refuse de surveiller mon sac le temps de me rendre aux toilettes. Quelques jours plus tard, c'est une Israélienne qui s'opposera à ce que j'emporte une chaise inutilisée à sa table de café. Ces expériences, certes anecdotiques, sont révélatrices du type de touristes en Thaïlande. Qui sont-ils ? Pourquoi voyagent-ils ? Pourquoi la Thaïlande ?

Recouverts de vêtements de marque, et parfois de tatouages fort laids, le crâne surmonté de lunettes de soleil, même en pleine nuit, ils se donnent rendez-vous au Starbuck café, mangent à la pizzeria ou au Burger King, avant d'étancher leur soif au pub irlandais. Ils finiront dans la boîte de nuit aux tubes occidentaux, se trémousseront au milieu de leurs semblables américains ou européens. La journée aussi, ils ne frayent qu'entre western people, de préférence anglo-saxon. Car le backpacker anglophone a cette particularité de maîtriser la langue la plus répandue sur la planète, que nous autres Latins bredouillons avec peine, mais pour n'en faire, finalement, qu'un usage assez limité dans sa découverte du monde et des autres. Parler anglais avec ses compatriotes est tellement plus aisé, sur des sujets de conversation si convenus qu'ils rassurent autant qu'ils reposent. Si par chance vous éveillez quelques secondes sa curiosité, n'espérez pas lui faire répéter ses paroles débitées à toute vitesse. Il se lassera assez vite. Au Thaïlandais également, il impose le même débit, que l'autochtone ne comprend pas plus que le Latin moyen. L'anglophone alors s'exaspère, répète un ton plus haut sa commande, sans songer une seule seconde que la planète entière ne parle pas couramment son unique idiome. Il s'en va alors dans les cafés Internet écrire pendant des heures ses insipides vacances à ses compatriotes.

Chapeau, cependant, aux Thaïlandais qui, dans leur ensemble, ont su garder leur sourire et leur amabilité face à ce tsunami de touristes aussi imbibés qu'insupportables. Plus d'un pays sur cette Terre n'aurait pas survécu à cette concentration de vulgarité qui se déverse continuellement sur cette partie du monde asiatique. Sûrement est-ce pour cela qu'ils reviennent, ces « Dupont-Lajoie » du monde occidental, ces jeunes branchés « marqués » des pieds à la tête, ces miséreux sexuels qui font sauter les petites thaïes sur leurs genoux. Parce que les Thaïlandais ont une capacité d'abstraction, sinon de compréhension, qui dépasse l'entendement moyen des autres pays du globe. Quelle représentation de l'Occident doivent-ils cependant avoir ? Cela, je ne suis jamais parvenu à le savoir.



Samedi 5 mars. Hat Yei.

Je m'en vais demain rejoindre le monde musulman. Certes, ce ne sera que la Malaisie, porte de l'islam asiatique pour qui vient du Nord, périphérie du plus grand pays musulman qu'est l'Indonésie. Il n'empêche, depuis ma sortie du Pakistan, le réveil à 5 heures du matin par l'appel à la prière et la prohibition de l'alcool ne n'avaient point vraiment manqué. On dit l'islam asiatique différent, plus tolérant. Dans ce Sud de la Thaïlande, pourtant, les violences à l'encontre des bouddhistes ont provoqué la mort d'un millier de Thaïlandais depuis plus d'un an, par le biais d'attentats plus ou moins ciblés. Un mélange de « Jama islamia », filiale supposée d'Al Quaeda importée de Malaisie, et de séparatistes sud-thaïlandais, sévit depuis quelques années dans la région, excité par la bêtise du gouvernement de Bangkok qui, jusqu'à peu, ne savait que donner du bâton en réponse aux aspirations des musulmans du Sud. Un comportement qui compte aujourd'hui pour beaucoup dans l'alliance présumée entre islamistes et séparatistes. Depuis peu seulement, les autorités thaïlandaises multiplient les plans de développement économique pour ces villages. Mais déjà plusieurs analystes prévoient une escalade de la violence jusqu'à la capitale et dans les coins les plus touristiques du royaume de Siam. Le Jihad asiatique n'a peut-être pas fini de faire parler de lui.


Publié le 4/01/2007 à 12:25, dans 91. Thaïlande, Bangkok
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11. Malaisie




Dimanche 6 mars. George Town (Malaisie).

Je passe sans encombre la frontière malaisienne. Le bus me lâche trois heures plus tard au centre de George Town, où je m'empresse, dans l'ordre, d'aller aux toilettes, changer un peu d'argent, pendre un café, manger un bout et dénicher un plan de la ville. Bref, les quelques obligations rituelles à l'arrivée dans chaque pays. J'en profite pour arracher au serveur de la gargote quelques mots de malais, du type « bonjour, merci, combien », puis saute dans un taxi rejoindre l'hôtel indiqué par un Allemand rencontré deux jours plus tôt.

George Town est une ville vraiment charmante, dont le passé colonial a su léguer, pour la plupart debout, de merveilleuses maisons à deux étages, collées les unes aux autres, et encore pleines de leurs volets à lattes. Les tri-shaws abrités de parasols y promènent les touristes dans un calme provincial, de vieux Chinois passent et repassent sur leur antique vélo. Je me promène le nez en l'air dans cette cité reposante.



Lundi 7 mars. Cosmopolite. 

Où suis-je donc ? En Chine ? En Inde ? En Asie du Sud-Est ? Non, juste en Malaisie. C'est-à-dire les trois à la fois. Étrange pays que cette péninsule où cohabitent, tant bien que mal, 50% de Malais, 30% de Chinois, et 10% d'Indiens qui comptent les points. Car il y a Malais et Malaisiens. Ceux nés il y a plusieurs siècles sur le territoire font partie de la première catégorie, les autres n'en détiennent que la nationalité. Et l'économie pour ce qui est des Chinois. Chacun parle sa langue, et l'anglais entre les communautés. Chacun sa religion, son temple, ses divinités et ses fêtes nationales. Cette mosaïque ethnique, d'apparence harmonieuse, cache mal une légère tension entre Malais et Chinois, tant ces derniers monopolisent la majeure partie des leviers économiques. Des réformes empruntes de discriminations positives ont permis de rééquilibrer un peu la balance, mais la communauté de l'Empire du Milieu a les reins solides. À défaut de pouvoir politique, elle fait du commerce, et plutôt brillamment, tout en encaissant les vexations récurrentes des autorités de Kuala-Lumpur.


Les Chinois ne sont pourtant pas étrangers à l'essor économique que connaît le pays depuis près de trente ans. Troisième tigre asiatique, la Malaisie a su sortir du sous-développement sans avaler la potion du FMI. Un honneur national mérité, même s'il mériterait d'être accompagné d'un peu plus de démocratie. Il n'empêche, le pays s'est développé en opposition aux diktats ultra-libéraux, et comme le notait Joseph Stiglitz dans La grande désillusion, il a su réussir là où la plupart des économies FMisées ont échoué.


Jeudi 10 mars. Mac' malais. 

Une fois n'est vraiment pas coutume, je vais manger ce midi au MacDonald, en face de l'auberge. J'y suis reçu par une jeune fille parfaitement voilée, débordante de sourires, qui me sert mon filet-o-fish et mes french fries au milieu de ses collègues toutes en Hijab. Après quelques hésitations, dues à mes réflexes hérités du Moyen-Orient, je vais finalement m'asseoir parmi des collégiennes rieuses recouvertes d'un long voile-uniforme. La quasi-totalité de la clientèle féminine est ainsi vêtue. Mais aucune d'entre elles ne semble indisposée par ma présence, comme l'auraient été les Pakistanaises ou certaines Iraniennes. La promiscuité entre l'Islam et une enseigne aussi symboliquement américaine que MacDonald est cependant saisissante et je tente d'imaginer un instant ce tableau devant un public américain républicain du Sud du Texas.

En quittant le restaurant, je lève les yeux sur une affiche promotionnelle vantant les Frites MacDo, qui m'apprend que leur contenu est « 100% patatoes ». Allons bon. Qu'imaginaient-ils y rajouter ? Du poulet, des champignons, des fraises des bois ? Jusqu'en Malaisie, le clown US rouge et jaune vient me prendre pour un demeuré. Sûrement ma lecture actuelle de Naomi Klein et de son ouvrage No logo n'est-elle pas étrangère à mon exaspération croissante à l'endroit des grandes marques. Car je ne cesse depuis de voir le monde comme un vaste complot des logos surpuissants, particulièrement dans cette région du globe.



Vendredi 11 mars. Kuala Lumpur. Je flâne tranquillement dans le quartier d'affaires. Il semblerait que les architectes aient organisé ici un concours de l'immeuble le plus extravagant. Je marche au pied des tours les plus hétéroclites, jusqu'aux reines des reines, qui se partageaient, jusqu’à peu et en jumelles, le record du monde de hauteur : les « Twin-Towers » de la compagnie pétrolière Petronas. Culminant chacune à 450 mètres au-dessus du sol malaisien, elles sont de loin les plus gracieuses du quartier, reliées entre elles, au 42e étage, par une passerelle géante. Les autres buildings, à côté, font pâle figure.


Samedi 12 mars. Sueurs froides.
 

Lorsque le géant black se posta juste à ma droite, un tee-shirt Amazing Thaïland déformée sur ses pectoraux, je n'eus à cet instant aucun motif d'inquiétude. Il respirait le bon vivant de comptoir, celui qui vous accoste sans détour, prêt à acheter le bar s'il le faut pour échapper à la fermeture au moment où nous tomberions d'accord sur les différents moyens de sauver le monde. Bref, un affable plein de gentillesse et de solitude, qui allait à coup sûr monopoliser mes neurones linguistiques une bonne partie de la soirée, pour une conversation convenue d'avance, et dont les répliques déjà éprouvées ne me seraient pas trop difficiles, même en anglais, à énoncer. Le type commanda alors son pichet de bière et dès sa requête satisfaite, se tourna effectivement vers moi pour me demander « where [i] come from », en me tendant sa grosse main musclée. Si lui n'eut aucune difficulté à saisir mon pays d'origine, je n'eus pour ma part aucune certitude, jusqu'à mon départ précipité, sur sa réelle nationalité. Seule l'évolution de la situation me laissa penser que sa patrie, du moins de cœur, se situait entre le Mexique et le Canada. Car sitôt le mot french extirpé fièrement du jeu naturel de mes cordes vocales, le type eut une expression qui n'augura vraiment rien de bon pour mon intégrité physique. Je pense qu'à cet instant, son unique programme était de vider son pichet de Tiger beer et de me taper dessus. Mais tel un gros chat trop heureux d'avoir coincé sa souris, l'armoire à glace fit durer le plaisir. Sa réserve de bière était aussi la mienne, dont il m'abreuva généreusement. La conversation tourna rapidement au monologue presque violent, dont je ne compris que peu de choses, si ce n'est les mots « Irak », « liberté dans le monde », « axe du mal » et autres vulgates de propagande pro-américaine. J'en fus réduit, pour ma propre sécurité, à bénir une bonne dizaine de fois l'Amérique, après lui et avec Dieu, tant sa transe nationaliste paraissait incontrôlable. Ses mains tapaient sur le comptoir, ses doigts me serraient fort l'avant-bras à chacun de ses arguments. Je ne voyais, à cet instant, aucune porte de sortie honorable à ce bourbier diplomatique. Difficile, pourtant, d'accepter de parcourir plus de 30 000 kilomètres dans des pays misérables ou en guerre pour finir haché menu dans un bar malaisien par un adorateur de la bannière étoilée.

Je parvins aisément à me rendre aux toilettes, mais le type attendit chaleureusement mon retour. Je réalisai alors que tout borné et dangereux qu'il fut, ce colosse était aussi doté d'une vessie. Le temps qu'il jouait avec moi jouait également contre lui. Le moment se présenta enfin. Au troisième litre de bière, n'y tenant plus, le géant couru en direction de l'urinoir. J'attendis à peine la fermeture de la porte pour déguerpir sans finir mon verre.

En voyage, comme dans la vie, le danger n'est décidément jamais là où on l'attend.



Dimanche 13 mars. Sueurs chaudes.

La chaleur est désormais quotidienne. Je suis à quatre cents kilomètres de l'équateur, et ma descente dans l'hémisphère Sud ne connaîtra pas de rafraîchissement avant la moitié basse de l'Australie. Les nuits sont éprouvantes dans cette minuscule chambre d'hôtel où aucun air ne filtre. Rarement je ne m'endors avant 5 heures du matin, d'un sommeil léger et intermittent qui me laisse encore fatigué au réveil. L'air est également de plus en plus humide, qui fait coller les vêtements à la peau. Depuis quinze jours maintenant, j'ai le sentiment de voyager dans une cocotte-minute.

Je quitte Kuala Lumpur sans regret, si ce n'est de laisser derrière moi Ali, Pakistanais étonnant, parlant couramment douze langues dont le russe et le kazak. Dès qu'il m'aperçut à l'entrée de l'hôtel, ce petit homme chétif au regard volontaire eut la même impression que moi. Nous nous étions croisés quelque part durant l'année écoulée. Mais malgré plusieurs heures de recherches entre deux bières, nous fûmes incapables de déterminer dans quel pays. Nous avions de nombreuses contrées en commun, traversées au même moment. Mais aucun de nous ne parvenait à situer ni à dater notre première rencontre.



Mardi 15 mars. Malaka. Écrire le mois de « mars » n'a aucun sens pour moi. Je dois à chaque fois, comme pour février, réfléchir quelques secondes au calendrier. Comment penser « mars » lorsqu'il fait 35 degrés, qu'aucun hiver ne vous a précédé, et que nul repère ne vous situe entre les quatre saisons. Le voyage vous emmène loin de chez vous, mais aussi loin de vous. Vous n'avez plus de maison, juste des hôtels, vous n'avez plus d'amis, seulement des rencontres, vous n'avez plus de famille, de monnaie fixe, de langue continue, d'habitudes alimentaires ou de repères culturels. Vous êtes un décalé horaire, un nomade permanent. Vous vous perdez vous-même, vous vous lassez parfois, mais un sourire, une rencontre, un paysage, vous injecte subitement ce venin du voyage qui vous propulse quelques méridiens plus loin.


Mercredi 16 mars. Repos. 

La vie est douce à Malacca. Et la vieille maison chinoise où j'ai posé mon sac a tout d'un petit paradis. La courette intérieure, entourée de vieux balcons en bois, est un musée floral. Toutes sortes de plantes tropicales y sont entretenues de façon merveilleuse. Le bassin en pierre, situé en son centre, abrite plusieurs poissons étranges, et fait flotter, le soir venu, de petites bougies qui dérivent lentement entre les nénuphars. Dans cette cour, on y vit. On se lave, on cuisine, on étend le linge. On y lit de longues heures au calme, tout juste dérangé par le doux cliquetis des petites clochettes emmenées par le vent, auquel se mêle, cinq fois par jour, l'appel à la prière de la mosquée voisine.


La ville, plus encore que George Town, charme le voyageur par ses maisons basses héritées de l'époque coloniale. Le quartier chinois est un des plus beaux et des mieux conservés d'Asie, où les temples richement décorés surprennent à chaque instant. Une mosquée centenaire inspirée de l'art hindouiste trône en son centre, conférant au quartier un cosmopolitisme réussi et exemplaire. Il se parle plusieurs langues dans les échoppes, et les cuisines aussi variées que la nourriture chinoise, malaise ou hindoue, forment un menu riche et divers pour le gastronome globe-trotter. Sans oublier la culture Baba-Nyonya, mélange unique et multi-centenaire de Chinois et de Malais, qui ont su développer une identité spécifique sur cette côte Ouest de la péninsule.


Jeudi 17 mars. À sec. 

Encore à Phnom Penh, Boris m'apprend ce matin, par email, s'être fait dépouiller cette nuit dans sa chambre d'hôtel. Comme pour moi à Saigon, les habiles cambrioleurs ont opéré par le balcon, emportant avec eux ses deux cartes de crédit, une centaine de dollars, mais laissant généreusement le plus important : son passeport. Nous nous donnons aussitôt rendez-vous à Singapour dans huit jours, pour une dernière recherche assidue de cargo vers l'Amérique.



Dimanche 20 mars. Grany trotter.

Dans cette pension, où j'habite depuis bientôt une semaine, loge au dortoir une mamie australienne. À l’aide permanente de sa canne, l'octogénaire parcourt l'Asie six mois par an, avant de rentrer sur Brisbane et son Queensland natal. Je la vois, chaque matin, toute pimpante et appuyée sur son bois, mener je ne sais où des sacs entiers de bouteilles plastiques usagées. Elle lit beaucoup, reprise elle-même ses vêtements, fume énormément et s'exprime dans un vieil anglais précieux à l'accent australien. Sorties d'une enveloppe jaunie par le temps, elle m'exhiba un soir, entre deux rasades de son Brandy bon marché, des photos de sa jeunesse, prises en Iran, en Europe ou au Pakistan. Le sourire nostalgique et les yeux humides, elle m'évoqua ses voyages en Asie centrale, sa vie à Paris et en Angleterre, et ses multiples concubins. Elle s'était mariée à Gilgit, village perdu dans les montagnes pakistanaises, où nous avions passé quelques jours en octobre dernier. Quelle vie avait-elle donc menée pour célébrer ses noces en pareil endroit ? Qui plus est il y a un demi-siècle. Devant une photo d'Afghanistan datée des années cinquante, je lui demandai si, par le plus merveilleux des hasards, elle n'y avait point croisé Nicolas Bouvier, grand voyageur genevois et célèbre auteur de L’usage du monde. Mais ce nom n'évoqua rien pour elle. La coïncidence eut été trop belle. Je restai cependant ému devant ce personnage, avec qui j'entretins les jours suivants de régulières conversations.

Van Hong, jeune et frêle Vietnamienne, plus frêle encore que le sont les femmes asiatiques, partage le dortoir avec « Miss Anna ». C'est ainsi qu'elle appelle l'octogénaire, avec une préciosité qui trahit un lien de subordination quasi-filial entre elles. Van Hong est loin de son pays. Elle étudie à Singapour depuis un an, a parcouru courageusement les deux cents kilomètres jusqu'à Malacca et tremble à l'idée de sortir seule après 21 heures. Van Hong parle très doucement, prend peu de place, ne boit jamais, ne fume pas, et limite ses mouvements au strict minimum. La mamie australienne semble l'avoir prise sous son aile, et c'est ensemble qu'elles parcourent les arcades de la ville. Une complicité émouvante se dégage de ce duo, entre cette vieille occidentale au sortir de sa vie et cette jeune Asiatique qui peine à y entrer.

Je commence, pour ma part, à me sentir chez moi à Malacca. Dans la rue, certains commerçants me reconnaissent et me saluent. Je suis ami avec les tenanciers de la pension, un couple helvético-malais, revenu il y a deux ans de Suisse pour ouvrir cette maison. Nous buvons et conversons chaque soir devant l'hôtel, réunis avec quelques-uns de leurs amis. La journée, mon rythme de vie est des plus ralenti. Lecture, écriture, conversation de voisinage et petit tour dans les ruelles constituent mon programme unique et quotidien. L'atmosphère étouffante et saturée d'humidité condamne d'avance toute initiative plus ambitieuse.

 




Publié le 3/01/2007 à 08:49, dans 92. Malaisie, Kuala Lumpur
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12. Singapour




Mardi 22 Mars. Singapour.

C'est le cœur serré que je quitte Malacca. Cette ville m'a plu, et l'abandonner pour me plonger dans Singapour la prétentieuse ne m'enchante guère. Mais je le sais aussi : ce n'est pas seulement un lieu aimé que j'ai du mal à quitter. Kuala Lumpur ne m'avait point fasciné et pourtant la décision d'en décoller fut longue. Non, il y a autre chose. Il y a que depuis plusieurs étapes, mon sac est difficile à faire, le chemin du bus ou de la gare, douloureux à prendre. Je traîne. J'ai du mal à repartir. Je cherche inconsciemment à me poser.

Singapour. 

Ville-État, chantre du libéralisme, Singapour ressemble en tous points à Hongkong. La démocratie en moins. Constitué en grande majorité de Chinois, l'ancien comptoir britannique abrite aussi 14% de Malais, 7% d'Indiens, des Sri-Lankais, des Eurasiens, et quelques touristes perdus dans les centres commerciaux géants. Un vrai mélange, comme en Malaisie, où un Chinois peut s'appeler Ali et sortir d'une église et un Indien s'engouffrer dans une mosquée, à deux pas d'un temple bouddhiste, jouxtant lui-même une synagogue. Mais tous semblent motivés par un but unique : faire de l'argent. Tout en respectant sagement les conseils d'hygiène de vie « préconisés » par leur gouvernement. Partout dans les rues, des affiches rappellent qu'il est interdit de faire ceci ou cela, de traverser en dehors des clous, de manger dans le métro, d'y transporter du durian (fruit exotique), de rester stationné en bas de l'escalator, de jeter ses papiers et mégots par terre, de mâcher des chewing-gums et, bien sûr, de transporter de la drogue, cette fois-ci sous peine de mort.



Par où la sortie?

Je suis désormais confronté au dilemme d'itinéraire le plus important depuis mon départ. Arrivé à Singapour après huit mois de voyage, mes possibilités de poursuite se réduisent drastiquement. Est-il raisonnable de dépasser l'équateur et de continuer la route vers le sud, en direction de l'Indonésie, puis de l'Australie, et de m'éloigner ainsi plus fortement encore des principaux axes maritimes ? Ou dois-je casser ma tirelire et accepter la proposition de cargo allemand partant dans quinze jours pour la Californie ? Le choix du projet est aussi suspendu à sa faisabilité, car l'un comme l'autre se trouvent en butte à la paranoïa des différentes autorités. Les Indonésiens ne m'accordent qu'un visa de trente jours, retirable à la frontière, en échange d'un billet de retour ou de continuation. Même chose côté US, où l'exemption de visa accordée habituellement aux Européens est inapplicable en dehors d'une arrivée par les airs. Un sésame spécial doit être demandé à l'ambassade, et je ne sais quel motif de refus le discrétionnaire pouvoir consulaire américain choisira entre ma nationalité française, mon métier de journaliste, et la présence sur mon passeport de tampons aussi peu engageants que ceux d'Iran ou du Pakistan.


Mercredi 23 mars. Singariche.

Certes, ma barbe n'a pas vu de rasoir depuis quinze jours, mes sandales vietnamiennes menacent de céder à chaque instant sous mon jean thaïlandais sale et râpé, mais j'ai revêtu pour l'occasion ma plus belle chemise, à peine froissée, et utilisée quatre ou cinq fois seulement depuis sa dernière rencontre avec un tambour de machine à laver. Bref, je suis sur mon trente-et-un du huitième mois de voyage et c'est ainsi que je me présente, en milieu de soirée, rue Mohamed Sultan, pour une étude socioculturelle de la jeunesse branchée de Singapour. L'adresse m’est indiquée par un vieux Guide du Routard déniché en Malaisie, et dont le rédacteur qualifie, sans retenue, la rue de « phénomène », tout en précisant, s'il restait encore des lecteurs routards de ce guide, « tenue correcte exigée ». Une mention qui m'avait un peu refroidi mais pas frigorifié. J'ai donc fait de mon mieux pour pénétrer ce milieu noctambule, mission, je le sens, indispensable à mon séjour dans cette ville.

Je fais connaissance avec le quartier par une gargote à frites, avant de repérer, toujours selon mon conseiller Routard, quelques bars « étonnants ». Ce qui m'étonne surtout, ce sont les prix, dignes d'une des places les plus courues du 16e parisien. Mais j'ai fait le chemin à pied, et fourni de gros efforts vestimentaires, je dois mener mon étude jusqu'au bout. J'entame la conversation avec un rabatteur de bars, lui confiant mon étonnement sur les tarifs du coin, et lui pose une question aussi bête que gênante : a-t-il, lui aussi, les moyens de fréquenter ces lieux ? Dans l'ambiance générale de frime régnant à Singapour, difficile, pour ce simple intermédiaire, d'avouer son infériorité sociale. Bien sûr qu'il peut entrer dans chacun de ces cafés et y passer la nuit. Je lui demande alors lequel lui semble le moins onéreux, avant de m'y engouffrer, un peu honteux d’avoir, malgré moi, humilié ce jeune homme.

Je m'installe au comptoir pour quelques « Tiger beer ». La salle est bondée de cette jeunesse singapourienne, où se mélangent filles et garçons aux traits chinois et indiens. Collés à leur portable dernier cri, ils se déhanchent sans retenue sur les récents tubes en vogue que crache la sono surpuissante. J'apprends que l'on est mercredi soir et qu’il s’agit, à ce titre, de la rituelle « night girl », dont les représentantes du genre bénéficient de l'entrée gratuite. Un peu plus tard dans la soirée, je fais répéter plusieurs fois sa question à la jeune fille qui vient m'accoster. Mais c’est bien une Tequila sunrise qu'elle m'invite à lui offrir. Il n'en est évidemment pas question. La Chinoise s'en va en maugréant. Je quitte les lieux peu de temps après, ne jugeant pas indispensable de renouveler ma dernière consommation.

Singapour mange de l'argent, de jour comme de nuit.



Samedi 26 mars. Le Monde à l'usage.

« Vous pensez que vous allez faire un voyage, mais bientôt, c'est le voyage qui vous fait. Ou vous défait. » Cette phrase des plus connues de Nicolas Bouvier, je l'ai méditée souvent, retournée plusieurs fois au creux de ma propre expérience. Qu'a fait de moi ce voyage pour l'instant ? M'a-t-il changé ? Suis-je différent ? Ou huit mois et quinze jours sont-ils encore trop courts pour apprécier l'exactitude des propos de ce grand baroudeur ? Bouvier était plus jeune, évoluait dans un environnement plus hostile au voyageur que ne l'est aujourd'hui la planète. Sûrement faut-il attendre le retour, se confronter à son pays et ses amis, retrouver une vie sociale et ses repères. Mais pour l'heure, je ne me sens point différent.


Dimanche 27 mars. Le choix de la mer. 

Boris ne viendra pas à Singapour. Il est parti pour le Japon. De mon côté, et après maintes hésitations, j'opte pour un changement de continent. J'entamerai dès lundi les démarches pour embarquer sur le cargo allemand. Il ne me reste que trois semaines pour réunir toutes les pièces du dossier. Le départ est prévu pour mi-avril, avant une arrivée début mai en Californie. Nous nous fixons avec Boris un nouveau rendez-vous fin mai à Mexico.



Lundi 28 mars. US embassy.

Pour la deuxième fois en trois jours, je repars bredouille de l'ambassade. Vendredi matin, déjà, c'est le gardien de permanence qui m'apprit que l'on était « Good friday », un obscur jour de congé à Singapour qui faisait fermer ses portes à toutes les administrations, et notamment au consulat américain. Ce n'était pas vraiment good pour moi qui, après deux lignes de métro et vingt minutes de marche, étais enfin parvenu au pied du monstrueux blockhaus flanqué de l'aigle américain. Ce lundi matin, où j'arrive plus tôt et mieux rasé encore que la semaine précédente, c'est la jeune employée de la cabine de contrôle qui m'informe des nouvelles règles du jeu « entrer aux USA ». Aucun formulaire n'est disponible sur place, il faut se rendre dans un café Internet, se connecter au site, remplir trois pages de formulaires, les imprimer, et revenir avec divers documents, dont un reçu de paiement de 85 euros sur le compte de l'ambassade et des photos d'identité au format 5x5 propre au standard américain. Le tout à rendre avant 10 heures du matin, délai impossible à respecter pour aujourd'hui. Je repars une fois de plus désemparé, près à filer sur l'Indonésie. Mais de retour au centre-ville, je me pose finalement devant l'écran et commence, avant de l'imprimer, à renseigner le formulaire ad-hoc. Aux classiques questions administratives, suit sur la deuxième page une série de demandes dont même le plus attardé des terroristes pourrait flairer le caractère tendancieux.

Les premières questions sont plutôt soft, du genre « Avez-vous été arrêté dans le passé pour crime, trafic de drogue ou prostitution ». Puis, entrant dans le vif du sujet, comme si la première question avait fonction d'endormissement, le formulaire me demande si je « cherche à entrer sur le territoire US pour y commettre des actes terroristes ou subversifs », et dans ce cas, si je suis « membre ou représentant d'une organisation terroriste telle que désignée par le secrétariat d'État ». J’hésite un instant. Dans le doute, sûrement faut-il vérifier si mon organisation terroriste est considérée comme telle sur la liste du gouvernement américain. Sinon, puis-je en déduire que même terroriste, je suis le bienvenu ? Le formulaire, enfin, veut savoir si j'ai « participé aux persécutions perpétrées par le gouvernement nazi », et si, pour finir, j'ai été complice d'un génocide. Au cas où le plus débile des prétendants à l'immigration américaine se risquerait à répondre par l'affirmative, une petite note en bas de page rappelle à l'intention des mal-comprenant qu'un seul « oui » à l'une de ces questions peut conduire au rejet de sa candidature.

Allons bon. Si les récents et conséquents crédits alloués par l'administration Bush à la lutte contre le terrorisme – au détriment de nombreux programmes sociaux – servaient à remanier de façon aussi pertinente leurs formulaires d'immigration, les USA étaient à l'évidence protégés contre toute nouvelle menace. Je m'en trouvais rassuré.



Mardi 29 mars. Crac-crac. 

J'apprends ce matin par le journal qu'un nouveau tremblement de terre a frappé cette nuit l'Indonésie. La secousse a été ressentie jusqu'à Singapour, peu après minuit. Sur les photos du Straits Time, des habitants évacués de quelques immeubles patientent calmement dans la rue. L'une des adresses indiquées est située non loin de mon quartier. Pour ma part, je n’ai souvenir d'aucune vibration. D'une amplitude de 8,5 sur l'échelle de Richter, enfoui à 30 km sous la surface de la planète, le mouvement de l'écorce terrestre n'aurait provoqué, pour l'heure, « que » quelques milliers de morts sur l'île indonésienne de Nias, au large de Sumatra. Réplique du tremblement de décembre, ou début d'une série plus forte de secousses sismiques générées par les modifications de la plaque terrestre à cet endroit ? Les experts s'interrogent.



Jeudi 31 mars. US back.

Difficile de postuler dans de pires conditions. Yvan, résidant français à Singapour, m'avait entraîné la veille, et jusqu'à 5 heures du matin, dans les bars de la ville. Après deux heures de mauvais sommeil, j'émerge difficilement, le corps endormi et la bouche pâteuse, pour mon troisième et je l'espère, dernier passage à l'ambassade américaine. Réveil automatique, toasts vite engloutis, poussés par deux grands bols de café. Je me mêle rapidement à la foule des Singapouriens matinaux et pressés. Deux métros, un bus, trente minutes de queue sous une pluie diluvienne et me voici à l'intérieur de la forteresse US.

Je patiente, mon ticket à la main, le dossier de candidature sur les genoux, que j'inspecte une dernière fois, tentant d'y déceler d'éventuelles pièces manquantes. Devant moi, des guichets aux vitres blindées accueillent les candidats. L'anxiété me gagne doucement. Je tente, sans y parvenir, de me concentrer sur la lecture du Straits Time acheté en chemin. Mes paupières sont lourdes et seule l’angoisse d’un éventuel refus me tient éveillé. Je regrette à cet instant la virée nocturne avec Yvan. Je fixe l'écran digital égrenant les numéros d'appel. Le 562 s'affiche enfin, suivi d'un petit « bip ». C'est mon tour. Je me rends un peu penaud devant le guichet indiqué, préparant mon esprit confus à un interrogatoire en règle.

C'est une fille. La trentaine. L'épaisse vitre qui nous sépare n'enlève rien à la sincérité de son sourire d'accueil. Je suis un peu rassuré. Elle feuillette mon dossier. « Vous êtes allés en Iran et au Pakistan. Hum... Que pensez-vous de ces pays ? » Je sens le piège. Qu'attend-elle de moi ? Une dénonciation en règle de l'axe du mal ? Un « Vive l'Amérique! » et son président ? Mais sa question s'accompagne d'un sourire plus complet encore. Je prends confiance et me lance, dénonçant les dictatures tout en soulignant la chaleur des peuples qui ont en sont les victimes. Je me concentre sur l'Iran, délaissant le problématique Pakistan, allié des États-unis. La fille est ravie, mais pas forcément pour la raison supputée. Elle-même s'est rendue en Iran et trouve ce pays formidable. Tout comme mon tour du monde, qu'elle rêve bien sûr de faire un jour, quand elle aura le temps. Je tombe des nues. Le visa semble accordé. Elle me tend un ticket. Je dois encore patienter pour le paiement, puis revenir lundi retirer mon passeport. De retour, soulagé, sur les sièges de la salle d'attente, j'observe le comportement des autres guichetiers. Tous les employés sont charmants, aimables, courtois. Les candidats repartent ravis, gratifiant à chaque fois leur interlocuteur d'un « thank you so much » sincère et appuyé. Je suis loin de la prison d'Abou Ghraib et de ses tortionnaires. Cette Amérique-là est souriante, polie, accueillante. Presque trop. Derrière la vitre blindée, ces employés sont l'Amérique, l'image de ce pays, le premier contact pour les prétendants à l’ « american way of life ». Ont-ils toujours été ainsi ? Je l'ignore, mais ne peux m'empêcher de comparer ces conditions d'accueil aux témoignages accablants sur les guichetiers français des consulats et préfectures.



Vendredi 1e avril. Little India.

Alis'Nest, la pension de la rue Roberts Lane, est une grande maison où vivent Ali, sa mère, sa fille, ses deux neveux, sa nièce, deux ou trois Chinois non identifiés... et moi-même. Je suis en effet le seul client, hormis, de temps à autre, quelques rares voyageurs de passage. C'est une maison familiale, remplie de Bouddhas, où les membres chinois qui l'habitent se parlent en hurlant, où l'on croise en pleine nuit la grand-mère éveillée en se rendant aux toilettes, où la bruyante télé du salon fait vibrer les minces cloisons des chambres, où chacun mange quand bon lui semble, et où j'habite depuis maintenant dix jours.

Ali est dépité. Les affaires tournent mal, les clients se font rares. Il erre dans le quartier, le Little India de Singapour, où il passe ses journées à guetter le voyageur. Il m'interpelle d'une terrasse de café quand il me m'aperçoit, m'offre un thé, et maudit le gouvernement de Singapour et le coût élevé de la vie qui font fuir les touristes. « Si j'aime cette ville ? » me demande-t-il un jour. Oui, lui réponds-je, du bout des lèvres, si peu convaincu par ma réponse qu'il y décela aisément une politesse forcée. Inutile de lui mentir, lui n'aime pas Singapour. Tout comme l'ensemble des jeunes que j'ai pu rencontrer. Tous tordent la bouche quand ils évoquent leur « pays », beaucoup souhaitent en partir et ne plus revenir.

 

Little India reste le quartier populaire de la ville, où se concentre la population issue du sous-continent. Restaurants à bas pris, commerces bon marché, et ouvriers indiens à 300 euros le mois occupent les trottoirs de l'avenue Sarengoon et des rues adjacentes. Musulmans et hindous y cohabitent sans problèmes apparents. Même si quelques coups de feu entendus un soir me rappellent que les comptes ne se règlent, chez les Indiens, qu'à la nuit tombée. Il n'empêche, le temple hindouiste côtoie ici la grande mosquée et l'autoritaire et redouté gouvernement singapourien n’est pas étranger à la coexistence « pacifique » entre communautés.

Car à plusieurs reprises, errant dans le quartier, j’ai été confronté à des contrôles d'identités d'immigrés indiens, assis côte-à-côte sur le trottoir, le regard inquiet porté sur le visage du policier. Plus loin, des camions où s'entassaient des ouvriers casqués et harassés déchargeaient leur contenu au bord de l'avenue Sarengoon. Singapour a tout d'un pays riche : elle a ses immigrés exploités, réguliers ou clandestins, transpirant sur les chantiers pour la gloire de la finance.



Samedi 2 avril. Big Brother. 

« Les 5 C ? » fais-je répéter. « Oui, les cinq C », reprend Berthylle, qui habite ici depuis deux ans. « Credit-card, Condominium, Car, Career, and Club ». Soit, en français, « Carte bleue, résidence de luxe, voiture, carrière et Club ». Ce sont, m'indique cette jeune Française responsable des affaires culturelles à l'ambassade, les cinq éléments déterminants pour une fille dans le choix de son futur mari. Je passe rapidement en revue les cinq critères. Mais hormis une carte bleue irrégulièrement alimentée, et plus souvent sollicitée qu'approvisionnée, j'en conclus rapidement que ma future femme ne sera pas singapourienne. J'échapperai ainsi à la « semaine de la courtoisie », à celle de la « gentillesse » et du « bon voisinage », organisées chaque année, aux multiples amendes pour tout et n'importe quoi, aux 40 caméras de la station de métro voisine, et aux dossiers secrets et détaillés du gouvernement sur ses administrés. Je termine tout juste la lecture de 1984 d'Orwel, que j'avoue ne pas avoir choisi complètement par hasard au rayon francophone de la librairie de la rue d'Orchad. Mais aucun « télécran », reconnais-je, n'habite encore les murs de ma pension chinoise.

Pour combien de temps encore ?



Mardi 5 avril. Attente.

Il pleut sur Singapour. Une pluie chaude et violente. Une à deux heures d'averse quotidienne qui ne rafraîchit jamais l'atmosphère. Un temps équatorial. Mon corps s'habitue peu à peu. Deux semaines que je suis ici et encore dix jours avant le grand départ. Le dossier du cargo est bouclé. Je pense me réfugier sur une île malaisienne pour attendre. Quitter quoi qu'il en soit Singapour. Je pense aussi à Malacca, à trois heures de route en bus. Retrouver Sun et Gabby, et leur merveilleuse demeure.

C'est aussi, bientôt, la fin d'un continent: l'Asie, que je parcours depuis neuf mois. Mes idées sont confuses. L'Amérique dans un mois. Si différente. Un changement radical tout juste atténué par trois semaines de mer. Mais pour l'heure, de ce côté-ci du Pacifique, la perspective d'une date fixe de départ annihile en moi toute curiosité. Je me sais en sursis ici. À quoi bon m'investir ? Ce sera l'attente. L'attente seulement.



Jeudi 7 avril. Malacca. 

À la station de bus de Johu-Bohru, ville frontalière côté malaisien, j'hésite un instant : île sous les cocotiers ou vieilles rues de Malacca ? Côté est ou côté ouest ? Je sais pourtant au fond de moi que le choix à faire n'épouse pas ces termes. Il s'agit plutôt de décider entre « plages touristiques impersonnelles » et « retour à la maison ».



En fin d'après-midi, sous un ciel équatorial menaçant, j'entame la remonté de la rue Tukang. Cent mètres avant le numéro 26, j'aperçois Sun, avachi sur son fauteuil en osier face à la pension. Retrouvailles retenues, à l'asiatique. Je récupère la chambre numéro 4, celle donnant sur la cour intérieure et son jardin exotique. Depuis neuf mois, cet endroit est le premier à me paraître familier. Le premier dans lequel je reviens. Plus tard dans la soirée, je marche jusqu'à l'entrée de la mosquée voisine, au minaret chinois trois fois centenaire. J'ose cette fois-ci y pénétrer, et le tour du bâtiment à peine terminé, je suis invité par l'imam et quelques fidèles pour un thé servi à même le sol. Des hommes à l'intérieur réajustent les tapis pour la prière du lendemain. Nous conversons chaleureusement. L'imam me demande si je suis musulman. Ma barbe, sans doute, celle-là même qui, il y a cinq mois, nous avait fait passer, Boris et moi, pour des Pakistanais avec de faux passeports français aux yeux des tatillons douaniers chinois. En ressortant, je croise le petit épicier malais du haut de la rue. Il m'a reconnu, il me salue. Je redescends vers la pension. Je sais que je vais retrouver Sun, pour une conversation interminable avec quelques-uns de ses amis, installés sur le trottoir face à la maison, une bière dans la main et saluant de l'autre de vieux Chinois sur leur vélo. Je marche doucement, dans la rue calme et la nuit chaude. Heureux de me sentir chez moi. À Malacca. 


Mercredi 13 avril. Crise tiers-mondiste.

Les Turcs s'en sortaient plutôt bien et les Kurdes-Irakiens avaient réussi un exploit. Mais les Iraniens sombraient dans la fracture sociale, les Pakistanais languissaient dans la misère, les Chinois s'éveillaient dans l'inégalité et les Cambodgiens pataugeaient dans la corruption. À ce stade du voyage, il me restait à découvrir, selon toute vraisemblance, une Los Angeles pleine de Homeless, une Amérique latine inégalitaire et, surtout, une Afrique noire saignée à blanc.

Dans tous ces pays, passés ou à venir, j'avais vu et je croiserai des touristes occidentaux, plus ou moins attentionnés, plus ou moins au fait du pays qu'ils visitaient. Beaucoup apportaient avec eux leur bonne conscience, leur mode de vie alternatif et leur rébellion vestimentaire. Moi, je ne cessais de traîner ma culpabilité. Et accessoirement celles des autres.

Car si les Irakiens, et notamment les Kurdes, avaient vécu des décennies de terreur, c'est aussi parce que les occidentaux avaient soutenu et armé Saddam Hussein. Si les Iraniens s'étaient massacrés huit ans durant avec leurs voisins précités, quitte à renforcer la mollahcratie, c'est aussi parce que nous avions, Européens et Américains, entretenu le conflit et le rapport de forces militaire entre les deux nations. Si la dictature pakistanaise n'était pas prête de s'attaquer à la misère de son peuple, c'est aussi parce que les USA soutenaient tactiquement ses dirigeants. Si le Cambodge se noyait sous la corruption, c'est aussi parce que nous fermions les yeux tout en laissant ouvertes les vannes de l'aide internationale. Si ce même pays subissait une crise de son industrie textile, expérience sociale unique dans un PMA, c'est aussi parce que les règles de l'OMC étaient ainsi faites. L'Amérique latine payait encore les décennies d'influence américaine et l'Afrique noire réussissait ce qu'aucune région au monde ne parvenait à faire : elle reculait dans son développement, incapable de se remettre, pour ce qui est des pays francophones, des ingérences des gouvernements français successifs depuis les décolonisations. De de Gaulle à Mitterrand, l'enjeu pétrolier ou économique en général, ou même parfois imaginaire, avait transformé ce continent en terrain de jeu préféré des services secrets occidentaux et des affairistes en tout genre.


C'est dans ce monde que j'évoluais et que je croisais tant de touristes. Mais c'est à Christina seulement, Anglo-Espagnole de passage à Malacca, que je demandai un soir si elle s'estimait responsable. « Bien sûr que non », me répondit-elle fort logiquement. La pauvre Christina n'y était effectivement pour rien. Elle qui ne souhaitait que le bonheur de l'univers et des planètes encore inexplorées. Et pourtant, je ne pus m'empêcher de penser – et de lui dire – qu'en réalité, si : elle, moi, tous ces touristes occidentaux, nous y étions pour quelque chose. Certes, les plus avertis devaient en passer par François-Xavier Verschave et sa Françafrique, Sylvie Brunel et la Faim dans le Monde, Joseph Stiglitz ou Naomi Klein, Denis Robert et sa dénonciation des « affaires », Éric Laurent et La guerre des Bush. Mais dans l'ensemble, qui voulait savoir savait. Et chacun devait bien sentir, au fond de lui-même, que nos gouvernements menaient à l'extérieur de nos frontières une politique étrangère contraire à tous les principes qui régissaient nos politiques intérieures.

Mais qui leurs demandait des comptes ? Les touristes responsables ? Les voyageurs alternatifs ? Les travailleurs humanitaires ? Personne. Les touristes voyageaient, puis rentraient, en se disant dans l'avion du retour que le pays riche qu'ils habitaient était finalement bien géré. Par des hommes responsables et démocratiquement élus. Et que malheureusement sur cette Terre, tout le monde n'avait pas cette « chance ». C'était ainsi, c'était bien triste, mais ils ne manqueraient sûrement pas, pour les plus aisés et les plus vieux d’entre eux, de contribuer à la prochaine quête pour les enfants du Zaziland, les réfugiés du Rabundi ou les affamés de Rectopie.

Jusqu'au prochain voyage. Jusqu'au prochain scrutin électoral

 

Je quitte définitivement Malacca. Je rejoins Singapour sous un orage déchaîné. Le départ est toujours programmé pour le 15 avril. Mais le cargo peut être au port un jour avant. Je dois me tenir prêt.



Vendredi 15 avril. Embarquement. 

Réveil douloureux. La phase de sommeil entamée tard dans la nuit est écourtée tôt ce matin par les hurlements de la famille d'Ali. Ses cousins, oncles et tantes venus de Chine, qu'il n'a pas vus depuis dix ans, produisent des décibels à rendre jaloux le marteau-piqueur du chantier voisin. Je fais rapidement mon sac, m'enfuis petit-déjeuner à l'extérieur, avant de m’élancer dans les shoppings centers de Singapour, en quête d’un appareil photo. Boris est toujours au Japon et la responsable des pages « voyages » à Libé, avec qui je n'ai encore jamais travaillé, me prendra peut-être un papier sur la traversée. Sûrement exigera-t-elle des photos. Dans le doute, je dois m'équiper.

Je m'épuise également à courir les échoppes indiennes du Boulevard Sarengoon à la recherche de vêtements chauds pour la haute mer. Mais difficile de dénicher un anorak ou une polaire dans ce pays caniculaire. Un simple tee-shirt est déjà insupportable et certaines nuits, c'est la peau elle-même qui semble de trop. Je finis, au fond d'une boutique chinoise, par marchander un gilet digne d'une sortie des poubelles, que je complète élégamment avec une veste imperméable verdâtre et un peu courte.

 

Il est déjà 18 heures. Je dépense mes derniers dollars singapouriens sur une terrasse chinoise du quartier et me poste devant la pension d'Ali, mon sac à mes pieds. Un type arrive, scrute la façade de l'immeuble, semble chercher le numéro, puis, interrogatif, rabat ses yeux sur les miens. « Louc Peyonne ? the passager for the ship ? »

C'est lui, l'homme que j'attendais et qui doit me conduire au bateau. Je charge mon sac dans la camionnette, puis nous traversons Singapour que je contemple une dernière fois. Une pluie timide laisse filtrer la luminosité équatoriale de fin d'après-midi. Je sens les choses s'accélérer. Après tant de jours à attendre dans cette région, des démarches administratives sans fin et les allers-retour à Malacca, voici enfin venu le moment d'embarquer. De quitter un monde. D'entrer dans un autre. Celui de la mer.


Après un laissez-passer vite délivré par le bureau de la police maritime, nous

franchissons l'entrée du port. Nous roulons un bon quart d'heure à l'ombre de cargos géants solidement amarrés au quai, nous nous faufilons entre d'étranges camions transportant les containers. Des grues démesurées aux bras fabuleux surplombent d'immenses navires, des montagnes de caisses métalliques jonchent le sol. Je me sens soudain minuscule, extrêmement vulnérable. Un copeau d'acier dans l'univers des machines, prélude à la sensation de n'être qu'une goutte d'eau dans le plus vaste océan du monde. Je ressens également l'excitation monter en moi. Lequel de ces monstres des mers va-t-il me conduire aux Amériques ? Sur lequel de ces navires vais-je passer les trois prochaines semaines ?

Puis soudain, sur l'avant latéral d'un des cargos apparaît un nom, en lettres blanches sur fond noir : « Punjab Senator ». La camionnette s'arrête. Ce sera celui-ci. Le chauffeur m'abandonne sur le quai détrempé où rugissent les grues et ronflent les camions. À moi de monter seul à bord.

Je gravis une soixantaine de marches sur la passerelle inclinée. À son extrémité, un type casqué et vêtu d'un bleu de travail m'attend. Dans un anglais à l'accent russe, sa voix tente de couvrir le bruit des machines. Je comprends qu'il faut le suivre dans la partie habitable du bateau. Je patiente quelques minutes dans ce qui s'apparente à une salle de réunion. Puis un autre type arrive. C'est le second officier. Je lui remets mon passeport. Il repart. Un troisième gars apparaît enfin. C'est le steward. Il me conduit à mes appartements, quatre étages plus haut.

 

Je savais les conditions de mon hébergement à bord plutôt agréables, mais la surprise reste forte lorsque je découvre cette cabine d'officier, qui pourrait aisément contenir deux fois mon ancien studio parisien. Un large salon avec canapé, table de travail, télé, chaîne hi-fi, frigo et vue sur l'arrière du bateau, une chambre avec lit double et hublot sur le côté, et une salle d'eau plutôt réduite mais parfaitement aménagée. Ce sera la plus luxueuse de mes résidences depuis mon départ.

 

À peine mon sac jeté au sol et les premières affaires extraites dans le plus grand désordre, je perçois, à l'extrémité droite de mon champ de vision, une masse imposante obscurcir la faible lumière provenant du hublot. Je m'approche, la joue collée à la vitre, les yeux obliquant en direction de l'apparition. C'est un container, emporté par des griffes géantes suspendues à un câble, et dont le chemin de déchargement ne se situe pas à plus de trois ou quatre mètres de ma cabine. Je me rue sur le pont arrière, et réalise que le stress de l'embarquement m'avait rendu inattentif au fabuleux spectacle qui se jouait autour de moi. Je suis aux premières loges du plus grand ballet mécanique qu'il m'eut été permis de voir. Dans la nuit déchirée par les projecteurs, de puissantes grues conduites par d'invisibles chefs d'orchestre arrachent les énormes cubes métalliques du ventre du cargo. Avec une précision étonnante, bien que situés à plus de soixante mètres du sol, ces pilotes, reclus dans leur cabine accrochée à des rails, balancent les containers sur des camions garés en contrebas. Dans un bruit de sirènes, de moteurs, de treuils et de câbles qui s'entrechoquent, les énormes caisses volent dans les airs, du bateau au quai, puis, quelques heures plus tard, du quai au navire. En glissant à chaque fois sous mon nez. À terre, les camions se relaient, dans un va-et-vient incessant et bruyant. Quelques hommes au sol, réduits à de petits points orange, évoluent autour des caisses devenues à mes yeux, et une fois descendues à quai, pas plus grosses qu'une boîte d'allumettes. Plus de 1600 containers seront déplacés ce soir-là.

Je reste tard dans la nuit, sur le pont arrière, fasciné par ce spectacle des machines dont je suis l'unique spectateur.



Publié le 2/01/2007 à 09:13, dans 93. Singapour, Singapour
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3 ème partie: Traversée du Pacifique
(publié dans "Libération" du 22 déc. 2006)







Publié le 1/01/2007 à 09:17,
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13. Traversée du Pacifique




Samedi 16 avril. En route.

Ce matin, dès 7 heures, un léger mouvement me réveille presque instantanément. Le lit tremble. Le bateau bouge. Je me redresse et écarte les rideaux. Le spectacle est simplement grandiose. Le soleil se lève sur le port et les buildings de Singapour. Nous venons tout juste de larguer les amarres. J'enfile mon jean et cours à l'extérieur. En moins de douze heures, j'assiste à un deuxième moment magique. Tiré par de petits bateaux-pilotes, le monstre de métal quitte le quai en silence. Au loin, des navires dont la forme se découpe dans les premiers rayons du soleil, mouillent au large de la Cité-État. Je reste sans voix, jusqu'à ce que je sente une présence dans mon dos. Un homme, la soixantaine, des jumelles dans la main droite, me sourit. Il s'appelle Klaus B., il est Allemand. C'est le second passager du cargo.

 

Je reste encore un moment sur le pont, le regard figé sur l'un des plus beaux levers de soleil de ma vie. Les tours de Singapour en toile de fond, les navires sur le côté, baignant dans la lumière du jour naissant, et la masse géante du cargo au premier plan, tirée à l'extérieur du port par d'étroits remorqueurs.

 

Il est 7 h 30. Je m'en vais rejoindre Klaus B. pour le petit-déjeuner, et m'assieds, au mess des officiers, à la table réservée aux passagers. C'est-à-dire à Klaus et à moi-même. Durant trois semaines, trois fois par jour, je prendrai ainsi place en face de cet homme au moment de me sustenter.

 

Ancien cadre de l'entreprise pharmaceutique Bayer, Klaus B. se révélera être, au fil des jours, un personnage passionnant. Depuis quelques années à la retraite, Klaus embarque chaque printemps sur ce navire. Monté à bord à Hambourg il y a trois semaines, il restera sur le « Punjab Sentor » jusqu'à son retour en Allemagne dans deux mois. Il connaît tout du navire et du transport maritime. Chaque repas est l'occasion d'en apprendre un peu plus sur l'univers des cargos et de la haute mer.



Dimanche 17 avril. Secours.

Jorga, jeune Russe et troisième officier, m'a donné rendez-vous aujourd’hui pour une visite guidée des systèmes de sécurité. Nous parcourons ensemble le bâtiment et nous arrêtons devant chaque bouée, gilet de sauvetage, sirène d'alarme ou fusée de détresse. J'apprends également que je fais partie du bateau de secours numéro deux, un petit navire orange stationné sur le pont gauche du cargo. Nous y pénétrons. Il m'indique les emplacements réservés à la nourriture, à l'eau potable et au gasoil, puis fait démarrer le moteur du bateau. Je dois répéter l'opération après lui. J'avais souvent vu de semblables navires de secours sur les ferries, mais jamais je n'avais pu monter à bord. J'étais loin de me douter d’une telle sophistication de ce qui m'apparaissait jusqu'alors comme de vagues barques en plastique dur. Je suis tout à la fois rassuré et inquiet. Tant d'efforts déployés pour une évacuation d'urgence signifiaient-ils un souci exagéré de sécurité ou un réel risque de naufrage ? Quoi qu'il en soit, je saurais désormais conduire ce petit bateau, ou du moins le mettre en marche. Aurais-je seulement le temps d’y accéder en cas d'alerte ?


Lundi 18 avril. En mer.

65 000 tonnes, 300 mètres de long et 32 mètres de large, je prends progressivement mes marques sur le « Punjab Senator ». Bateau de la compagnie de transport allemande Laeisz, le navire dépend pour ce qui est des containers de l'entreprise de fret coréenne Hanjin. C'est elle qui fixe le parcours et les escales du cargo. À l'équipage allemand d'exécuter. Les 3000 à 4000 containers, en soute ou sur le pont, occupent 90% de la surface du bateau. L’ensemble, vu de l’étage supérieur, forme un tableau impressionniste dominé par un bleu azur agrémenté de quelques taches rouges. De la cabine de pilotage, les containers empêchent surtout de voir quoi que ce soit sur une distance de deux cents mètres au-delà de la proue. Outre l'impossibilité de freiner un tel monstre en moins de plusieurs minutes, cette absence de vue sur le devant du navire condamne d'avance toute embarcation un peu distraite qui se risquerait sur sa route.

 

L'équipage, composé de vingt-deux personnes et de deux passagers, se divise en deux couleurs : les blancs comme officiers et les noirs comme manœuvres. Ces derniers sont tous issus de l'île de Kiribati, caillou perdu dans le Pacifique, et dont les représentants sur ce bateau triment un an durant pour 1 000 dollars par mois. Avant de pouvoir rejoindre leur petite famille, destinataire de la plupart de leurs revenus. À raison de 82 jours de voyage aller-retour entre Hambourg et Los Angeles, ils effectuent en une année près de quatre tours du monde. Le capitaine, pour sa part, citoyen de l'ex-RDA, est un jovial germanique. Un petit replet dégarni à barbe blanche. Un croisé entre le Père Noël et un nain de jardin. Les occasions de lui parler sont rares, mais c'est avec gentillesse qu'il répond à chacune de mes questions.

À bord, les journées sont rythmées par les repas. Petit-déjeuner à 7h30 – que je sèche régulièrement – déjeuner à 11h30 et dîner à 17h30. Des horaires un peu militaires que je peine à respecter les premiers jours. Mais je mange énormément. Depuis longtemps je n'avais englouti autant de nourriture. Trois repas équilibrés par jour, je pense reprendre un peu de poids. Entre les pauses déjeuner, je lis et j'écris. Je flâne sur le pont, rends visite à l'officier de quart au poste de pilotage. Souvent aussi je fais la sieste, en plus des nuits déjà exceptionnellement longues que je passe à dormir. Je prends conscience du manque de sommeil accumulé ces derniers mois. Cette traversée ne pouvait mieux tomber avant d'entreprendre la descente du continent américain.



Mardi 19 avril. Yantian (Chine).

Trois jours de mer et déjà la terre. Étrange sentiment que de revenir en Chine, quatre mois tout juste après l'avoir quittée. Je sais que cette impression sera la même demain à Hongkong. Un sentiment plus étrange encore puisque je connais déjà la ville. Ce qui n'est pas le cas de Yantian, triste cité dortoir et portuaire que je parcours quelques heures l'après-midi. Regard pesant et curieux des habitants, qui ne semblent pas avoir vu d'occidentaux récemment. Plusieurs me fuient quand je les aborde, d'autres m'envoient un meho (non) sec et répété, avant même d'avoir pu ouvrir la bouche. Je déambule dans les tristes rues du centre, longe l'avenue principale envahie de camions porte-containers, puis repars en direction du port. Sur mon hôtel flottant.

Les dockers chinois ont bien travaillé : les opérations de déchargement ont pris de l'avance sur le programme. L'arrivée prévue demain matin à Hongkong aura lieu ce soir. Nous atteindrons HK vers 23 heures, où nous passerons la nuit. Difficile, dans ces conditions, de sortir du bateau, sauf à errer dans la ville jusqu'au petit matin. Je suis un peu déçu mais me console, quelques heures plus tard, par le spectacle de notre arrivée nocturne dans l'ancienne colonie britannique.

 

Les moteurs ralentissent, les tourbillons diminuent. La mer dans l'obscurité est calme. Nous longeons les premières terres d'Hongkong. Les lumières au loin laissent deviner une côte parsemée de petites îles. Puis, soudain, les buildings éclairés apparaissent, dans la brume devenue orange. Nous filons presque en silence vers les grues illuminées du port.

Hongkong. Deuxième escale du voyage.



Mercredi 20 avril. Vers le Japon.

Non loin de Taiwan, la mer jusqu'ici très lisse prend une tournure inquiétante. Le bateau bouge sensiblement, sans attenter, pour l'instant, à ma ligne de flottaison digestive. Depuis quatre jours sur le navire, mon corps s'est habitué aux tremblements. Mais Klaus m'a prévenu des risques liés à la traversée du Pacifique. Une fois quitté le Japon, en plein océan, les mouvements du bateau pourraient être plus importants. Je crains alors que mon estomac n'y résiste pas.

Je profite du calme relatif pour terminer la lecture du troisième livre depuis Singapour. Le vingt-huitième depuis le début du voyage. Plus que cinq jusqu'à l'arrivée en Californie dans 15 jours. Peut-être ai-je vu un peu juste à la librairie de la rue d'Orchad.

À peine ai-je refermé le dernier Menkell, un policier suédois, que ma cabine se met à grésiller. Le haut-parleur accroché au mur vient de cracher l'information : nous perdrons une heure cette nuit. À nous de régler nos montres sur celles du Japon. Ce n'est qu'un début. Reste encore, d'ici à la côte Ouest américaine, huit fuseaux horaires à traverser en une dizaine de jours. Soit près d'une heure perdue chaque jour. Au milieu du Pacifique nous attend également le plus extraordinaire phénomène temporel, seul moyen connu, jusqu'alors, de remonter dans le temps. Mais cela, je le garde pour le moment venu.



Jeudi 21 avril. Klaus B.

Ma perception de la personnalité de Klaus B. s'affine de jour en jour. Chaque repas est l'occasion d'en connaître un peu plus sur le monde de la mer, mais également sur lui. Cet homme parfaitement cultivé, ancien cadre d'une grande entreprise, envoyé à plusieurs reprises et de nombreuses années au Pakistan et au Bangladesh, ouvert sur le monde et curieux des autres, et sans doute électeur du SPD de Gerhard Schröder, laisse progressivement filtrer un racisme à peine voilé. J’ai le sentiment d’avoir, face à moi, un concentré de la population allemande blanche et de son ressentiment à l'encontre des immigrés turcs. La culpabilité germanique au sortir de la Seconde guerre mondiale, m'explique-t-il, aurait engendré outre-Rhin une politique de maintien de l'ordre des plus laxistes. Et l'homme, de me citer en exemple, non pas des victimes européennes, mais des cas de « crimes d'honneur » impunis au sein de la communauté turque. Ces meurtres entre membres d'une même famille qui nous avaient tant écœurés, Boris et moi, au Pakistan, et sur lesquels nous avions commencé à travailler. Hier déjà, de retour au port à Yantian, devant un bateau des Émirats Arabes Unis, je l'avais entendu jurer, à voix basse, « fucking terrorists ». Ce qui aujourd’hui me perturbe, c'est que cet homme qui me fait face n'est ni un néo-nazi abruti ni un cul-terreux de la forêt Noire, mais un cadre supérieur à la retraite, plutôt tolérant, et pourtant exaspéré. Son sentiment est-il isolé ? Ou, au contraire, représentatif d'une montée de l’islamophobie en Europe ? Que de telles réflexions émanent d'un gentleman dans son genre m’interpelle. Je suis convaincu que son propos dépasse sa simple personne. Ben Laden, entre autres, aurait-il réussi à générer un choc des civilisations ? Ou du moins une haine culturelle ? Il me semble à cet instant précis que oui.


Vendredi 22 avril. Celle que l'on voit au loin. 

Elle pourrait paraître identique, la mer. De l'eau, en quantité fabuleuse, à droite, à gauche. À perte de vue. Pendant des heures, nous naviguons sans apercevoir autre chose que cette masse bleue et liquide. Et pourtant elle change, la mer. De façon parfois infime, mais elle ne ressemble jamais à celle de la veille. Ce matin, je l'ai découverte apaisée, sans aucun relief à sa surface, tout juste creusée par la course du bateau. Lisse et sage comme un lac de montagne. Mais plus tard dans la journée, elle s'est mise à moutonner, générant çà et là une écume éphémère. Un bleu tacheté de blanc étiré à l'infini, seulement limité par l'horizon du ciel.



Samedi 23 avril. Osaka (Japon).

L'escale est courte. Six heures seulement. Je saute du pont dès notre arrivée au port. L'idée de découvrir le Japon, même quelques heures, me remplit d'excitation. Je marche de longues minutes jusqu'au premier métro, examine le plan du réseau et décide, un peu au hasard, de me diriger vers ce qui ressemble au centre ville. Je tombe plutôt juste, dans un quartier agréable, un peu alternatif, plein de jeunes Japonais rebelles au look vestimentaire étudié. Mais Klaus n'a pu m'avancer qu'un petit millier de yens, l'équivalent de huit euros, et la faillite me guette. Je me mets aussitôt en quête d'un bureau de change.

Peine perdue. Je réalise après deux heures de recherches que nous sommes samedi, les banques sont fermées, et nul changeur privé n’officie dans le quartier. Je m'en remets un instant, sur le conseil de Klaus, aux hôteliers du centre, mais une fois plié en quatre au niveau de la réception, formée d'un petit trou placé à hauteur du bassin, les rares visages que je peux contempler affichent une mine des plus circonspectes. Une main sort parfois du trou, retourne le billet de 20 euros dans tous les sens et une voix me répond quelques mots que j'interprète comme un refus. J'abandonne après que dans le quatrième hôtel du même type, j'aperçois, à nouveau, un couple descendre des étages, à près de 11 heures du matin. Ces horaires plutôt atypiques et la proximité de ces établissements avec ce qui m'apparaît comme des sex-shops finissent de me convaincre de leur nature peu orthodoxe. En sortant, je suis sur le point de me faire hara-kiri lorsque le dixième japonais auquel je m'adresse en anglais prend un air plus surpris encore qu'un Chinois du Taklamakan. Surgit alors un Mexicain, sorti de nulle part, et qui, saisissant mon embarras, propose de me changer un peu d'argent. Je le remercie chaleureusement. Mais il est trop tard. Je n'aurai plus le temps de le dépenser. Je préfère profiter des trois heures qu'il me reste pour observer les Japonais.



Dimanche 24 avril. Tokyo (Japon).

Tous les quais sont occupés, nous devons patienter dans la baie. Nous n'accosterons qu'en début de soirée, ce qui, au mieux, me laissera cinq heures pour traîner un peu dans la capitale japonaise. Nous sommes plusieurs cargos à attendre, à proximité les uns des autres, comme un rassemblement annuel de monstres des mers. L'aéroport voisin crache ses aéronefs au-dessus de nos têtes, s’invitant au défilé de grosses machines qui nous fait face. Un concours de muscles mécaniques dont nous nous tirons pas trop mal, avec nos 65 000 tonnes, même si le « P&O Nedlloyd » d'à-côté frime pour quelques containers de plus. Moi je suis fier de notre monture, que je chevauche depuis plus d'une semaine. Mais le plus gros morceau reste à venir : onze jours de traversée du Pacifique. Sans escale. Le temps risque de me paraître un peu long.

 

Il est 19 heures. Les autorités nippones ont contrôlé le navire. Nous pouvons descendre à terre. Malgré le peu de temps qui m'est imparti, je décide de rejoindre le centre de Tokyo. Que faire en cinq heures dans une capitale ? Je rejoins le quartier indiqué par Klaus, Ginza street, les « Champs-Élysées » japonais. La référence ne m'avait que modérément séduit, mais à défaut d'autre indication sur la ville, je décide de m'y rendre.

À la sortie du métro Shimbachi, un minuscule chantier urbain me stoppe dans mon élan. Trois ouvriers, tout au plus, s'affairent au-dessus d'un vague trou dans l'asphalte. Autour du chantier érigé en Fort Alamo, éclairé par de puissants projecteurs, plusieurs sentinelles veillent à la sécurité du piéton. Armés de bâtons clignotants et fluorescents, ils préviennent le chaland du « danger », comme si un Boeing venait de s'écraser. Ils règnent sur la circulation de la ruelle voisine, pourtant très réduite, et bloquent « manu bâtoni » cette voie déserte quand, en guise d'escorte, ils nous accompagnent pour nous faire traverser. Que de précautions pour de minuscules travaux urbains. Les Japonais, à l'évidence, ne plaisantent pas avec la sécurité. Sans ne jamais, à aucun instant, se départir de ce sourire que j'ai pu observer sur les visages de ces insulaires.

Car les autochtones sont ici d'une gentillesse désarmante. Au port, dans le métro, les magasins ou dans la rue, les rares occasions qui me furent données de m'adresser aux Japonais ont à chaque fois donné lieu à des scènes de parfaite courtoisie. Même si, le plus souvent, l'incompréhension mutuelle présidait à nos échanges.

Je poursuis sur Ginza street, foulant du pied un macadam immaculé. Les néons verticaux des commerces suffisent, à eux seuls, à éclairer la chaussée. Je passe devant une crêperie bretonne puis, plus loin, sous l'enseigne de la « pâtisserie Boul'mich », avant d'atteindre le restaurant « La Bohème ». Ce n'est pas un mythe, les Japonais semblent toqués d'Hexagone.


La rue est calme. Un dimanche soir. Je me mets en quête d'un café Internet. Sans succès. J'ai retiré quelques milliers de yens et après deux heures de marche, je suis les indications d'un panneau au pied d'un immeuble, m'informant que le « Prog-bar » se situe au 4e étage. Je découvre, en haut des escaliers, ce qui doit être le plus petit café du monde. Cinq mètres carré à peine, quatre sièges serrés devant un comptoir placé en diagonale. Je passe ici deux heures délicieuses à échanger avec le patron et deux autres clientes incrédules. Étrange sensation, en effet, que de descendre d'un cargo venant de Singapour, d'entrer dans un bar à Tokyo, d'y cogner son verre avec le tenancier et d’en ressortir en direction de Los Angeles. Car il est déjà minuit. Le bateau part dans une heure. Je presse le pas en direction du port.

24 avril 2005, neuf mois après la traversée du Bosphore, je tourne définitivement la page asiatique.



Lundi 25 avril. Vers l'Amérique. 

Premier jour. Nous avons quitté les côtes japonaises depuis quelques heures et déjà le bateau tangue. Ce lundi est pour moi une journée blanche, longue, ennuyeuse. Je ne parviens pas à écrire ni même à lire. J'erre sur le pont, dans la cabine, du fauteuil au lit, puis du lit au lit.

Encore dix jours avant la première terre.



Mardi 26 avril. Seuls au Monde. 

Deuxième jour. Ciel gris et bas. La mer n'est plus qu'une eau noire parcourue d'une écume crépitante. L'horizon est proche où se mêlent de façon indistincte le ciel et l'océan. Plus aucun navire au loin. Seul le vent s'engouffrant entre les containers vient rompre le monotone ronronnement des moteurs. Nous nous enfonçons dans le Pacifique Nord.

Ce soir encore nous perdons une heure. Neuf heures de décalage avec la France, onze heures avec le méridien de Greenwich. Plus qu'un fuseau horaire avant de basculer de l'autre côté...



Mercredi 27 avril. Avis de tempête.

Troisième jour. Je me dresse hors du lit. Une seconde. Puis retombe aussi sec. Cette fois-ci, la tempête est proche. Le bateau bouge franchement. Mais j'insiste. J'ai déjà raté le petit déjeuner depuis un moment et c'est bientôt le lunch de 11h30 qui risque de me filer entre les dents. Je me lève de nouveau, m'habille en équilibre. Retombe une fois. Me redresse. Finis de me vêtir. Étrangement, je ne me sens pas trop mal. Le sol oscille, emporte mon corps, mais mon estomac semble tenir. Je risque un oeil par le hublot. Les vagues ont grossi depuis hier. Une pluie, ou peut-être l'eau de la mer, vient cogner sur la vitre. Un vent puissant souffle au-dehors. En plusieurs endroits, la structure de la cabine émet des grincements métalliques inquiétants. Je descends me restaurer au mess des officiers.

Nous sommes à 170 degrés de longitude Est, 40 degrés de latitude Nord. Au milieu du Pacifique, loin de toute terre. Nous perdrons à nouveau une heure ce soir. Dix heures de plus sur Paris, douze sur Greenwich, et dix-neuf heures de décalage avec San Francisco. J'ignorais, jusqu'alors, que l'on pouvait être, sur la Terre, à plus de douze heures d'un autre point. Nous sommes également bientôt à l'exact opposé de la France, de l'autre côté du globe. Je découvre, à cette occasion, que l'on m'avait menti dans ma plus tendre enfance lorsque qu'un aïeul m'avait proposé de creuser un tunnel pour rejoindre les Chinois, car c'est bien en pleine mer que je serais parvenu.



Jeudi 28 avril (1e). Retour vers le passé.

Quatrième jour. Impossible de quitter le lit ce matin. Chaque tentative de redressement est un défi lancé à mon estomac. La mer est plus agitée que jamais. La nausée me gagne en ce troisième jour de tempête. Le vent ne cesse de souffler, dressant de grosses vagues menaçantes à la surface de l'océan. Le bateau cherche son équilibre. Et moi le mien. Je renonce au petit-déjeuner, puis au lunch. Je consens, l'après-midi seulement, à sortir de la cabine. Je m'aventure sur le pont, respire à plein poumons. Malgré le mal de mer, je monte au poste de pilotage. Un phénomène unique au monde m'attend.

Le GPS du navire indique une longitude de plus de 179 degrés à l'est de Greenwich. La mer est agitée. Nous sommes jeudi 28 avril. Il est 18h10. Dans quelques minutes, le bateau et ses occupants vont remonter dans le temps. Le cargo avance sur la mer noire, son long corps ballotté par les flots. Le ciel est gris, le vent déchaîné. La nuit est proche. Je garde les yeux rivés sur l'écran noir et vert indiquant la position du navire. Soudain, Le GPS affiche 180 degrés. Nous avons basculé. Il est 18h15, mais nous ne sommes plus jeudi 28 avril, mais mercredi 27. Nous avons traversé la ligne internationale de changement de date. Nous sommes revenus vingt-quatre heures en arrière. Demain sera, à nouveau, un jeudi 28 avril.



Jeudi 28 avril (2e). Nausée. 

Cinquième jour. Cette matinée est encore très remuée. J'en viens à compter les jours d'ici notre arrivée. Plus que six si aucun imprévu ne vient modifier le programme. Impossible, cependant, de travailler au reportage pour Libé. Tout juste parviens-je à lire quelques heures dans la journée. Klaus ne me voyant pas à l'heure du repas vient m'apporter l'après-midi quelques biscottes et des yoghourts. Je lui en sais gré, mais pars aussitôt me recoucher.



Vendredi 29 avril. Renaissance.

Sixième jour. Le réveil est un bonheur. La tempête est passée. La mer est lisse, recouverte d'un épais brouillard. Je ressuscite et profite du calme que je sais provisoire pour avancer dans mon travail.

Le soir, Heinrich, 3e ingénieur du bateau, vient boire quelques bières dans ma cabine. Il m'explique la dureté de la vie en mer, les longs mois sur le navire, sa compagne en Allemagne. Il me raconte également la dernière attaque des pirates, il y a six mois, dans le détroit de Malacca, juste avant Singapour. Une vingtaine d'ombres à l'assaut du cargo, à la nuit tombée, montant à l'abordage sur de longs bambous terminés par des crochets. Les membres de l'équipage ont rejeté quelques pirates à la mer, mais plusieurs ont réussi à se hisser à bord. Heinrich s'en est tiré avec un coup de couteau dans le bras, mais un marin originaire de Kiribati est mort. Les assaillants sont repartis avec quelques centaines d'euros.

La même scène me sera contée, le lendemain et les yeux humides, par les mousses de Kiribati. Ces durs à cuire plein de muscles et de tendresse, dont la vie sur ce navire, une année durant et loin de leur famille, relève de la galère moderne. Aucun des blancs sur ce bateau n'aurait accepté d'y demeurer plus de quatre mois d’affilée. Mais sans ces dévoués esclaves du transport maritime, point de commerce international. Le sort s'était acharné sur l'un d'eux. Que contenait ce navire qui valait la mort d'un marin ? Des ordinateurs Apple, des logiciels Microsoft, des baskets Nike ? Peu de choses, quoi qu’il en soit, que cet homme eut été en mesure d'acquérir lui-même, mais pour lesquelles sa famille ne le reverra jamais.



Dimanche 1e mai. Nuit et jour.

Huitième jour. Le décalage horaire pernicieux, à raison d'une heure perdue toutes les vingt-quatre heures depuis une semaine, a profondément bouleversé mon cycle de sommeil. Ma nuit s'est divisée en deux : je dors quelques heures jusqu'à 4 heures du matin, me réveille subitement, puis attends jusqu'à 6 ou 7 heures le retour de Morphée. Je me lève ensuite vers 11 heures, avant de me soumettre à une grosse sieste l'après-midi. Je sais ce rythme intenable une fois arrivé aux USA. Je tente, non sans mal, de me recaler sur des horaires terriens. 


Mardi 3 mai. Marée basse. 

Dernier jour sur ce bateau. Demain la terre, que je n'ai pas vue depuis dix jours, à nouveau l'errance, un long chemin encore le long du continent américain. Je contemple une dernière fois le coucher du soleil sur le Pacifique, prend mon ultime repas avec Klaus, passe un moment avec les marins de Kiribati, puis file dans ma cabine y dormir les yeux ouverts.




Publié le 31/12/2006 à 03:04, dans 94. Traversée du Pacifique, Tokyo
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4 ème partie: Amériques






Publié le 30/12/2006 à 04:41,
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14. Etats-unis




Mercredi 4 mai. États-Unis.

Six heures du matin. La sonnerie du téléphone vient déchirer mon rêve à peine débuté. Au bout du fil, le 1e officier me demande de rappliquer en vitesse. Les douaniers américains sont là. Ils ont quelques questions à me poser. Je saute du lit, plonge dans mon jean, décolle une à une mes paupières et dévale les six étages jusqu'à la salle du pont principal.

Assis à la table des officiers, le capitaine attend comme un enfant sage. À sa droite, trois colosses bourrés de testostérone, des uniformes bleu marine XXL collés sur leurs muscles, relèvent la tête à mon arrivée. Je suis à peine réveillé et réalise que les prochaines minutes qui vont suivre n’auront rien d’un doux échange inter-culturel. Celui du milieu a déjà mon passeport en main, qu'il semble avoir retourné en tous sens, scrutant un à un les nombreux visas. Fermement invité à m'asseoir, je m'exécute en glissant une vague formule de politesse.

Le type reste silencieux, fixe mes pupilles, puis me demande de lui livrer, un à un, les différents pays traversés depuis mon départ. Je me lance, parle de la Turquie, manque d'avouer l'Irak, me ravise aussitôt au souvenir qu'aucun tampon n'en fait mention, puis plaide coupable pour le Pakistan et l'Iran. Qu'ai-je fait là-bas, qui ai-je rencontré, sur quoi ai-je travaillé ? Je bredouille et m'embrouille dans mon anglais matinal, parviens péniblement à me faire comprendre. Le douanier me repose une seconde fois les mêmes questions, pendant que les deux gorilles à ses côtés scrutent mes réactions. Je suis mal à l'aise, n'ai presque pas dormi cette nuit ni mangé ce matin. L'interrogatoire n'en finit plus. Je reprends la liste des contrées visitées, détaille à nouveau mon emploi du temps. Le capitaine est soucieux. Je dois paraître suspect. Je sens le reste de l'équipage dans mon dos, impatient d'entamer le déchargement. J'ai le sentiment de bloquer plusieurs centaines de containers. Je comprends soudain que mon mauvais anglais est un atout. L'homme en bleu marine est las de répéter ses questions. Je ne fais plus aucun effort, en rajoute un peu dans l'incompréhension de l'accent américain bodybuildé. Le choix est payant. Après un nouveau quart d'heure de dialogue de sourd, sa main empoigne le tampon libérateur : six mois de visa.

 

Je fais mes adieux au capitaine soulagé et au reste de l'équipage, à ces marins bourrus et attachants. Dehors le ciel est gris. Je descends la passerelle comme à l'aller, au milieu des grues et des containers, me retourne une dernière fois sur le navire, puis sors du port en direction de Los Angeles.



Good morning California.


La ville est immense, étendue sur des dizaines de kilomètres. Je trouve facilement l'arrêt du bus qui doit me conduire à mon hôtel en bord de mer, dans le quartier de Santa-Monica. J'attends à proximité d'un jeune noir inerte, la tête en avant, le menton collé sur le haut du torse, les pieds nus reposant sur des baskets sales. Il est 10 heures du matin. La station est déserte. Le bus arrive. Je monte à bord pour une heure de voyage au pays des gueules cassées.

C'est d'abord une noire sans âge, un sac de commissions au bout du bras qui, au premier arrêt, bloque l'entrée des passagers. Pliée en avant et soutenue par une canne, elle gravit péniblement les deux marches du véhicule, puis se traîne jusqu'au milieu du bus. Son rouge déborde de ses lèvres, coule sur le menton, ses lunettes font ressortir de gros yeux exorbités. Elle s'affale sur un siège, la tête pendante sur le côté et les paupières mi-closes. À l'arrêt suivant, une autre femme, blanche cette fois-ci, promène son gros ventre à découvert, le nombril percé d'un anneau métallique. Le visage boursouflé, le pantalon déchiré, elle titube en s'exclamant à l'adresse d'un fantôme. Puis monte un semi-clochard, un gobelet MacDo à la main, qui choisit le siège juste à ma gauche pour mieux me faire profiter de son haleine fétide. En quelques arrêts seulement, une dizaine de corps tordus et abîmés prennent possession du bus, générant ici ou là des mini scandales. Je reste dans mon coin, surpris et attentif.

Terminus – et délivrance – une heure plus tard à Santa Monica, quartier-village riche et agréable de Los Angeles. J'y fais mes premières armes avec l'accent américain et me frotte, le soir venu, au bistrot mitoyen à l'hôtel, aux premiers Californiens. Rob, vieux Turkmène immigré en Iran puis aux États-unis, n'attend pas dix minutes avant de me tendre sa carte de visite. Puis mon voisin de gauche, un jeune Américain de souche fasciné par mon voyage, m'offre ma seconde bière. Les habitants ici sont chaleureux, plein de curiosité. Ma nationalité à peine déclinée, je suis l'objet de toutes les attentions. Je suis agréablement surpris, les jours suivants et en tous endroit, par leur amabilité et leur gentillesse. Je m'attendais, au mieux, à une froide indifférence, au pire, à une franche agressivité. Il n'en est rien. Ces Américains de la côte Ouest sont tout sauf belliqueux, et bien qu'électeurs de Schwarzenegger – le nouveau gouverneur de Californie – ils font preuve d'une vraie francophilie. Je suis soulagé, et après quelques pas sur les célèbres dalles de Hollywood Boulevard, je pousse au nord jusqu'à « Frisco ».



Mercredi 6 mai. Urgences. 

La mer fait à nouveau son apparition quand, en fin d'après-midi, nous approchons de San Francisco. Une lumière blanche et rasante dessine des navires en ombres chinoises. La baie scintille. Je jette un oeil sur Oakland, le port maritime qui abrite les cargos. Le « Pujab » devrait s'y trouver, mais je ne reconnais que le « P&O Nedlloyd ». Nous nous engageons sur le pont suspendu qui relie la ville au reste du continent et j'ai soudain le sentiment que je vais aimer cet endroit. Je vais pourtant vivre, ce premier soir, une des expériences les plus douloureuses depuis l'Iran.

Les sept heures de bus depuis Los Angeles m'ont permis de faire connaissance avec quelques passagers. Nous décidons de poser nos sacs à l'hôtel et de nous retrouver pour un verre dans le quartier. Au pub voisin, ma pinte se vide au rythme des récits de voyage de mes compagnons. Soudain, la bière ne passe plus. La tête me tourne. Je sors prendre l'air. Dehors, l'équilibre est plus précaire encore. Je m'assieds à même le sol. Rien n'y fait. Mon crâne est un étau qui se referme progressivement. Je dois me relever, marcher. Je tente de remonter jusqu'à l'hôtel. Je fais quelques pas, appuyé contre les façades d'immeubles. Les passants me croient ivre. Ma tête est un chaudron. Ma vision se trouble. Je suis devant l'auberge, je pousse la porte, puis titube sur quelques mètres avant de m'effondrer devant la réception.

J'entends une voix qui semble parler de moi. « Il est allongé, il ne bouge pas. Il est tombé par terre. » Les minutes paraissent interminables. Je suis dans un état semi-conscient. Puis la voix reprend. « Encore au sol, livide. Ne bouge toujours pas. » J'ouvre légèrement les yeux, mais mon corps reste insensible. Impossible de me mouvoir. Je perçois le réceptionniste, penché au-dessus du comptoir, un téléphone dans la main gauche. Des bras enfin me soulèvent, me portent jusque sur le canapé voisin. Je reprends lentement conscience. Des hommes arrivent. Ce sont les pompiers.

Ils sont deux autour de moi à m'examiner. Je pense subitement à mon assurance. Combien cela va-t-il-me coûter ? Quelle est la franchise ? Je déclare me sentir mieux, m'excuse auprès des uniformes. « À l'hôpital ? », il n'en est pas question. Je vais me reposer et tout ira mieux. Mais l'urgentiste n'est pas de cet avis. Je ne comprends pas son obstination. Après quelques minutes d'hésitation, le pompier me confie son diagnostic : une jaunisse, donc une hépatite. Je n'oppose plus aucune résistance.

Le voyage est terminé.


Je pense, à nouveau, avoir perdu conscience durant le trajet. Des mains me saisissent et je suis déjà à l'hôpital. On me colle des électrodes, me perfuse le bras gauche, me pique le bras droit. Trois têtes et six yeux me regardent de très haut. On me glisse un bâtonnet dans la bouche, me le retire. J'ai très froid. Je grelotte, puis tremble de tout mon corps. Je sens des couvertures chauffées contre ma peau. Je suis épuisé. Je m'endors quelques instants, me réveille, puis me rendors. Je lutte contre le sommeil. J'entends derrière moi le « bip » incessant d'un appareil. Une femme arrive, prend une radio. Puis repart. Je suis désormais seul, sous perfusion, cerné par la technologie médicale. Je tente de réfléchir : je suis aux États-Unis, dans un hôpital, aux urgences, peut-être atteint d'une hépatite. Je passe de longues heures alité, observant le va-et-vient du personnel. Le box voisin, séparé du mien par un simple rideau, abrite une famille désargentée, visiblement penchée sur le cas d'un jeune enfant. Les parents se déchirent. Le père est hispanique, la femme noire. Bientôt des hurlements provoquent l'intervention du vigile. Je me rendors peu après.

J'apprends qu'il est bientôt 3 heures du matin lorsqu’une infirmière vient m'annoncer les résultats. Aucun virus, mais je suis totalement déshydraté. Encore un litre d'eau à m'injecter et je pourrai quitter l'établissement. À 4 heures, je sors du « Saint Francis memorial hospital ». Je suis dans la rue. Un peu hagard. Il fait doux. Je revis.

Bienvenue à San Francisco.



Mercredi 7 mai. Le printemps en pentes dures.

Bien qu'encore très faible, je ne résiste pas, ce matin, au désir de visiter la ville. Je me limite au quartier de l'hôtel, dont chaque rue est une pente, parfois si raide que les trottoirs s'effacent sous des escaliers. Les légendaires tramways à crémaillère glissent au centre de la chaussée, remplis de touristes amusés. Je monte jusqu'au sommet de la butte. L'atmosphère y est propre aux quartiers perchés des grandes villes, de Montmartre ou de la Croix-Rousse. De Valparaiso, je retrouve cette ambiance de la côte pacifique, lorsque la brume marine engloutit le bois des maisons, que le blanc du ciel se mêle à la pâleur du jour. En contrebas, des buildings longent la baie endormie, sagement rassemblés autour d’Union-square. La rumeur du quartier d'affaires remonte jusqu'à moi. Des sirènes de police résonnent un peu partout. Je redescends prudemment vers Sutter street. À cet instant précis, je décide de prolonger mon séjour dans cette ville.


Jeudi 8 mai. French connection. 

Jean-Philippe est barman. Au pub de la rue voisine. Travailler sans papiers ? Aucun problème. Des Mexicains aux Français, tout le monde, ici ou presque, est clandestin, me confie ce jeune Parisien entre deux cocktails. Sur Market street, entre la 18e et la 20e rue, entre 10 heures et midi, il faut flâner, se laisser aborder par quelque Mexicain, lui confier 100 dollars et une photo, puis revenir une heure plus tard. Une fausse carte d'identité, un numéro de Sécu choisi au hasard, le tout grossièrement imité, suffisent à l'employeur pour se couvrir juridiquement. Je prends note, rencontre d'autres Français dans la soirée. Puis, épuisé après deux panachés, encore fatigué par ma syncope de l'avant-veille, je file à l'hôtel poursuivre ma convalescence.



Mercredi 13 mai. Working poor.

Depuis une semaine à San Francisco et toujours au chômage. Mes recherches d'emploi sont molles : un CV à l'Alliance, un autre à la librairie européenne, un coup de fils au Journal français, publication francophone insipide. Je ne me résous toujours pas à démarcher les restaurants où, presque à coup sûr, je devrais trouver un emploi. Je finis par travailler pour l'hôtel en échange de la gratuité de la chambre. Chaque matin, j'astique les salles de bains et la cuisine, en compagnie de deux Allemands, d’une Québécoise et d’une Chinoise, le tout sous la direction de Lion, un Français d'origine haïtienne.

Ce dernier est une petite vedette en France où il a tenu quelque quatrièmes rôles au cinéma et occupé des strapontins sur des plateaux télé. Le soir venu, il règne sur le comptoir du Baobab, un café-resto antillais dans la 19e rue. Dans cet hôtel, et pour quelques jours encore, loge également Tania, une Allemande établie depuis un an à San Francisco. Serveuse à la « Pizzeria Pirate » du coin de la rue, elle fait partie, comme Lion, de cette communauté des « faux papiers » de la côte Ouest. Je réalise rapidement que les serveurs, et surtout les barmans, sont les rois de la ville, tant leurs émoluments sous forme de pourboire atteignent des sommes astronomiques. La société américaine a érigé le principe du mérite jusqu'à l'absurde, et Lion ne me cache pas qu'il gagne plus qu'un médecin. Tania, pour sa part, emménage bientôt dans un appartement à 700 dollars de loyer mensuel. Les pizzas « pirates », contrairement aux yeux de la serveuse, n'ont pourtant rien d'inoubliables.



Mardi 17 mai. Papier à l'eau. 

Je déniche le Libé de la veille et notre papier sur le Cambodge. Cécile, dans son mail sur les retours, me fait part des félicitations de la conférence de rédaction et de nombreux lecteurs. Un encouragement bienvenu, car le même jour, j'apprends que mon papier sur la traversée en cargo ne sera pas publié (1). Frédérique D., la responsable des pages « voyages », avec qui je n'ai encore jamais travaillé, juge mon style « trop simple ». Je fais une croix sur cette rubrique.

 

(1) Suite au changement de responsable de cette rubrique à Libération, l'article sera publié un an après mon retour en France, le 22 décembre 2006.



Jeudi 18 mai. Les roues de l'infortune.

Tania a emménagé hier à l'angle de Market street et de la 6e rue. L'appartement au loyer « bon marché » a une contrepartie : elle partage le quartier avec les homeless de la ville. Une concentration de gueules cassées qui confère aux environs une ambiance d'apocalypse.

Du matin au soir, des fauteuils roulants déglingués, que leur occupant déplace avec la plus grande peine, sillonnent les trottoirs et la chaussée. Un gobelet plastique pendouille à l'extrémité d'un bras épuisé lorsque, de la tête généralement oblique, jaillit un incompréhensible murmure au passage du chaland. Il faut donner une cigarette, une pièce, ou presser le pas en feignant l'incompréhension. Entre ces fauteuils de misère évoluent sur leurs deux jambes, mais avec hésitation, des hommes et des femmes, le plus souvent noirs, épris de folie ou de boisson. Quelques-uns chantent, d'autres hurlent. Beaucoup se taisent, les yeux vitreux et la bouche édentée. La bave au coin des lèvres.

Au milieu de cette faune se déhanchent une dizaine de prostituées, se faufilant avec leurs clients entre les corps amochés, se glissant dans une allée plus sombre encore que la couleur de leur peau. Des caddies bourlinguent çà et là, sans qu'il soit possible de deviner qui retient qui, du chariot en métal ou de son propriétaire.

Sur les derniers mètres de Taylor street sont érigés deux petits autels, vénérés par quelques compagnons du supposé défunt. Tué sur place, à l'endroit même où se consument quelques bougies éclairant le dernier blouson du trépassé. Occis par la police, le crack, d'autres misérables ? Des odeurs d'égouts rivalisent avec les effluves d'urine. La mort pue à chaque mètre de macadam.

Descendre chez Tania est une épreuve, un voyage au bout de l'inhumanité.



Jeudi 25 mai. Bush de là.

Tout aussi accueillants que ceux de Los Angeles, les habitants de San Francisco sont également farouchement anti-Bush. La ville regorge de journaux progressistes et pacifiques, à la ligne éditoriale incisive. Suite à une superbe enquête, l'un d'eux, The Guardian Bay, a révélé l'existence d'une base secrète de l'armée US, perdue dans le désert de l'Ouest américain. La pugnacité des reporters californiens tranche avec l'auto-censure française, illustrée le jour même par un article de Libé sur les violences au Togo. Hormis une vague allusion aux amitiés coupables de Chirac avec le clan de feu Eyadema, aucune information ne vient rappeler les turpitudes des services secrets français dans ce pays depuis l'assassinat d'Olympio. La presse hexagonale reste étrangement silencieuse sur les exactions de sa « grande muette ».

La ville est aussi pleine d'activistes et de militants anti-guerre. Au moment le plus tendu entre l'Hexagone et les États-Unis, les Californiens ont été nombreux à faire un crochet par le consulat de France pour soutenir notre pays. « Il faut travailler avec eux, me confie un diplomate en poste à San Francisco. Il y a beaucoup de gens ici très éloignés des clichés véhiculés en France. À nous de ne pas mettre tous les Américains dans le même panier ».



Vendredi 27 mai. Vers le sud. 


Les États-Unis ne cessent de me surprendre. Mais la petite horloge du voyage a déjà bien tourné en terre californienne. Trois semaines à San Francisco, Boris déjà à Mexico. Il me faut faire un choix. Celui du départ. Invariablement.

Je croise (trop) rapidement Corinne, ex-collègue et amie en vacances dans les environs, fais mes adieux à la « Pizerria pirate », monte dans un bus pour Los Angeles, puis file dès le lendemain pour la frontière mexicaine.



Publié le 29/12/2006 à 04:44, dans 95. Etats-Unis, Université de la Californie du Sud
Mots clefs : San franciscoLos Angeles
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