Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. (Proche et Moyen-orient, Asie centrale, Chine, Asie du Sud-Est, traversée du Pacifique en cargo, Amérique-du-Nord et du Sud, traversée de l'Atlantique en cargo). Travail au gré des opportunités dans les pays traversés (Libé, Le Figaro...). Mail : luc.peillon@gmail.com
A 11h15, le dentiste me fit entrer. À 11h35, il brandit la dent de sagesse ensanglantée. Je suis ressorti un peu hagard, avant de m'engouffrer dans un cinéma de la rue de Rennes. "Le Monde selon Bush", de William Karel. Rien de plus, finalement, que dans l'ouvrage d'Eric Laurent. Ce n'est pas pour cette raison que je suis sorti avant la fin, la bouche fermée et pleine de sang. Mais pour aller déverser mon liquide rouge semi-coagulé dans les toilettes. Un type occupé à la pissotière m’a proposé de prévenir les pompiers. J’ai hoché de la tête, avant qu'il ne m'accompagne dans la salle attenante aux WC, où j'ai éclaté en sanglots, mon sang entre les lèvres, que les mouchoirs grand format des sanitaires ne parvenaient plus à éponger. J’ai encore pleuré dans le camion des pompiers, puis aux urgences dentaires de la Pitié Salpetrière, avant de rentrer manger trois glaces dans l'appartement de ma sœur. "Le froid est bon pour la cicatrisation", a insisté le dentiste. Nul besoin de me le répéter deux fois.
J’ignore ce que j'ai pleuré cet après-midi. La douleur, le goût du sang dans ma bouche ou le stress accumulé de ces dernières semaines. La mort de Marius et la souffrance de sa jeune maman. Ma démission pour l'inconnu, le déménagement achevé la veille, les embrassades familiales, ma mère qui avait les yeux humides.
J’ai dit au revoir à mes médecins. Le généraliste m’a tapé sur l’épaule, l’ORL m’a sourit froidement et le dermatologue s’est perdu dans un long discours sur le rapport entre l’Orient et la tradition orale. Une source de conflit, m’a-t-il prédit, avec l’Occident, obsédé par le culte de l’écrit. Mais tous m’ont souhaité bon voyage… après une ultime consultation.
dans un tour du monde sans avion
Juillet 2004 - Décembre 2005
(Lauréat du concours de carnets de voyage - Edition 2007)
15 h 44. Paris Gare de l'Est. Dans une heure et demie, je monte dans le train. Direction Budapest, puis Belgrade, Sofia et Istanbul. Je pense arriver jeudi aux portes de l'Asie. Boris me rejoint dans une semaine. Partant de Lyon, il passera par l'Italie, puis les Balkans. Mon sac est lourd – 20 kilos – mais impossible de l'alléger. La caméra, le Palm, l'appareil photo, tout me semble indispensable. Je bois une dernière bière au buffet de la gare avant de dévaliser le kiosque à journaux. J'ai réservé une couchette pour cette nuit. Je vais tenter de voyager quarante-huit heures d'affilée. Au moins jusqu'à Belgrade.
Mardi 13 juillet. Les Balkans en trombe.
13h30. Hongrie. En route pour la Serbie. Je quitte Budapest où je n'ai passé que deux heures. Le temps de manger, d’acheter mon billet, et de récupérer un peu de ma première nuit de voyage. Car celle-ci fût largement alcoolisée. Dès le périphérique parisien dépassé, une jeune fille aux cheveux en rideau sur les paupières a remonté sa mèche pour me sourire avec les yeux. Jusqu'à 4h30 du matin, nous avons vidé, ensemble, le bar du wagon-lit. Vin rouge, blanc, puis pétillant, nous avons terminé ivres d'alcool et de paroles, à nous raconter respectivement. Une Autrichienne-Américaine de vingt-six ans, qui a vécu à Barcelone, Paris, Madrid, et qui s'en retournait visiter son parkinsonien de père dans son Autriche natale. Je ne pouvais rêver mieux comme soirée de départ. Mais ce matin, c'est la gueule de bois. Je suis seul pour de vrai. J'attends Istanbul comme une couverture, qu'elle m'enveloppe de sa chaleur d'Orient. Pour l'heure, les Balkans me paraissent tristes. La modernité s'effiloche, les visages se font plus durs, les trains plus lents, les sourires plus rares. En milieu de soirée, nous atteignons la Serbie. Je suis sur les rails depuis vingt-huit heures. La nuit passée fut quasi blanche et la prochaine s'annonce identique.
Mercredi 14 juillet. Avec les trafiquantes turco-bulgares.
11h15. Je reçois une grande tape sur l'épaule. En ouvrant les yeux, je reconnais le gros moustachu serbe qui me fait face depuis Belgrade. Le train est arrivé dans la capitale bulgare. Enfin. Après un interminable voyage et des pauses qui ne l'étaient pas moins. A peine réveillé, je déambule dans le grand hall stalinien de la gare de Sofia. L'alphabet cyrillique m'est toujours aussi impénétrable qu'il y a dix ans. Une sensation de solitude m'envahit. Déjà ? Je flâne de guichet en guichet. Impossible de me faire comprendre. Le dernier est le bon, perdu dans un coin de la gare. Avec nonchalance et mépris, la vendeuse consent à me vendre un billet. Dessus est écrit « Istanbul ».
Nous sommes le 14 juillet et je suis parti le 12. Deux nuits et une journée et demie que je vis dans les trains. Reste encore une nuit avant Constantinople. Les WC ferroviaires hongrois, serbes et bulgares n'ayant rien à envier à ceux de chez Hamad – les plus sales du 18e parisien – je mange peu pour ne pas aller aux toilettes. Depuis le départ, je ne fais qu'uriner. Mes cheveux sont poisseux, la barbe me pique. Je dors trois à quatre heures par nuit, entrecoupées par les contrôles de billets, les douanes, et les ronflements de mes voisins balkaniques. Mes dents sont sales et mes ongles noirs. J'attends avec impatience le décrassage stambouliote.
21h45. Après quarante-huit heures d’un voyage en train plutôt classique, je m'apprête à vivre la première nuit surprenante depuis Paris. Monté seul à Sofia en début de soirée, je suis rejoint deux heures plus tard par une vingtaine de Turco-Bulgares. Parmi eux, trois « mamas » choisissent mon compartiment. D'abord calmes et souriantes, elles se tendent au départ du train. Les échanges dans une langue que je ne comprends pas se font plus vifs. La tension monte. Je réalise rapidement que les nombreux sacs qui les accompagnent renferment une multitude de petites contrefaçons à faire passer clandestinement en Turquie. « Pas travail, mari boire », me glisse l'une d'elles dans un mauvais allemand, avant de chercher à savoir si les douaniers fouillent habituellement mes bagages. Au moment de lui répondre par la négative, je réalise subitement qu'elle projette de me confier une partie de ses babioles, le temps de traverser la frontière. Je m’en sors en prétextant qu'à chaque passage, la police fond sur mes affaires à la recherche de drogue.
L'atmosphère s'alourdit progressivement. Les produits passent de sac en sac. Les femmes se disputent. Une des mamas, pourtant déjà bien en chair, remonte sa robe avant d'y enfourner quelques porte-monnaie simili-cuir. Les deux autres s'attachent mutuellement des ceintures de marchandises autour de la taille, se tournent vers moi puis m'interrogent du regard. Je leur confirme qu'il n'y paraît rien. Elles éclatent de rire, puis reprennent l'air grave du passeur qui attend son heure. Les hommes, de leur côté, arpentent le long couloir à la recherche de planques.
Le calme revient provisoirement. Dans le compartiment, les vieilles m'offrent à manger : des graines de tournesol et des gâteaux apéritifs. Je leur propose en retour du chocolat français qu'elles acceptent en gloussant. Le sol est vite jonché d'écorces mâchouillées qu’elles crachent avec nervosité. Une des femmes sort un papier plié en quatre – la scène se répétera plusieurs fois – et l'applique furtivement sur le front de ses coéquipières. Un gri-gri, sûrement, me dis-je, en attendant mon tour.
Les trois Bulgares se méfient des autres groupes, et notamment des hommes. Elles parlent à voix basse, s'envoient l'une après l'autre espionner les passeurs masculins. « Ein bisschen schläfen », assène maintenant la plus forte. Je comprends qu'il faut dormir, se reposer avant la frontière. Elle éteint la lumière et je me cale, tant bien que mal, entre elle et la paroi du wagon. Dans quelques heures, les douaniers monteront à bord et je ne veux pas rater cet instant. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le roulement du train, rêvant d’un passage sans encombre pour mes mamies bulgares.
03h45. Un bruit strident de freinage fait sursauter les veilles femmes. La frontière. Chacun doit descendre, sans son sac, faire tamponner son passeport. De retour dans le wagon, l'attente commence. Les douaniers fouillent un à un les compartiments. Les femmes se regardent, tâtent une dernière fois leur dispositif. Les officiels apparaissent. Quatre paires d’yeux se braquent simultanément sur eux. La fébrilité des vieilles est patente, mais les uniformes ne paraissent pas s'en étonner. Chacune d'elles tend son passeport, puis montre ses affaires. L'homme inspecte, scrute attentivement les sésames avec sa lampe, les retourne dans tous les sens, pose quelques questions, puis se retire avec ses collègues. C'est le soulagement dans le compartiment, mais surtout ne rien montrer avant le départ du train.
Les douaniers semblent plus intéressés à démonter les parois du train, tournevis en main, avant d'inspecter longuement le toit qui, à chaque pas des hommes sur le revêtement fragile, manque de s’écrouler sur nous. Je souris intérieurement. Comment peuvent-ils ignorer la combine de ces femmes ? Est-ce un trafic autrement plus important qui les intéresse ? Qu'importe, je suis ravi pour les mamas, soulagé autant qu'elles par la réussite de l'opération.
Quelle misère, cependant, aux portes de l'Europe, qui fait de ces pauvres vieilles de petites trafiquantes, obligées pour survivre de subir, plusieurs fois par mois, un trajet d'une trentaine d'heures en train, aller-retour, sans sanitaire digne de ce nom, sans véritable repos, avant de déambuler dans les rues d’Istanbul vendre pour quelques euros leur camelote occidentale.
Jeudi 15 juillet. Istanbul. Le train se traîne dans la banlieue d'Istanbul. Je suis impatient d'arriver mais la loco me fait saliver. Nous longeons des maisons délabrées, des cours d'immeubles où des fillettes s'activent à brosser d’immenses tapis. Les habitants fourmillent autour des bus et des taxis, les klaxons percent la rumeur générale. La ville est réveillée depuis peu. Soudain, la mer apparaît, calme et brillante, caressée par de gros paquebots paresseux. Un frisson m'envahit. La première étape de mon voyage est atteinte.
Mercredi 21 juillet. Attente.
Première semaine à Istanbul. Boris doit arriver dans quelques jours. Je commence à m'habituer à la ville, à la vue du Bosphore, aux klaxons incessants des taxis et à la douceur des maisons de thé. J’arpente les rues comme un jeune chien fou, remonte et dévale les collines avec ferveur. Je me perds dans les ruelles délabrées où grouillent des gosses hilares et joueurs. Je tremble à chaque appel à la prière chantée des minarets. Je regarde le soir le soleil enflammer la ville et ressors dans la nuit réchauffer mon âme dans les bistrots surpeuplés de Taksim.
J'ai commencé les entretiens. « Les jeunes Turcs rêvent d'Europe », c'est le thème que j'ai vendu à Cécile pour Libération. Dans quatre mois, la Commission doit se prononcer sur une éventuelle ouverture des négociations d'adhésion, et tout le pays s'attend avec certitude à une réponse positive. À l’issue de chaque interview, mes interlocuteurs me demandent s'ils ont raison d'espérer. Je réponds poliment, mais n'ose leur avouer que les opinions publiques européennes ne partagent pas totalement leur enthousiasme.
Tous les critères, économiques et géopolitiques, poussent pourtant dans leur sens. Cette mégalopole de douze millions d’habitants n’est certes pas toute la Turquie, mais le dynamisme y court les rues et les salons d’entrepreneurs. Les « tigres anatoliens », ces entreprises familiales du centre du pays, constituent un puissant réseau de PME et l’union douanière qui, depuis 1995, lie la Turquie à l’Europe, en fait déjà un État économiquement intégré. Reste les mosquées, pleines à craquer, que côtoie une jeunesse stambouliote sans foulard ni préjugés, et qui ne demande qu’à partager nos valeurs occidentales pour peu que nous les acceptions parmi nous. Mais en cas de refus, ses 70 millions d’habitants pourraient bien basculer, pour partie du côté des islamistes, pour l’autre en faveur des Américains.
Jeudi 22 juillet. Trente-six morts.
Je n'écoute la télé que d'une oreille lorsque CNN cesse quelques instants de parler de la campagne électorale américaine pour prononcer le mot Turkey. C'est bien de mon nouveau pays qu’il s'agit, et c'est bien d'Istanbul que le train qui a déraillé est parti. D'une dizaine de morts, le bilan s’alourdit de minute en minute. Au moment où je quitte ma chambre, chargé de mon Palm, de mon téléphone portable et d'un peu de nourriture, la chaîne US d'information en continu évoque une centaine de victimes. Tous les journalistes en vacances. Juste ce morne type de l'AFP rencontré deux jours plus tôt et une journaliste-notable du Monde qui, selon ses propres dires, doit être devant ses fourneaux, occupée à recevoir une partie du gratin stambouliote francophone. Une occasion en or. Je jaillis de l'hôtel en direction du Bosphore, où un bateau m'emmène sur la rive orientale, à la station asiatique. Je joins entre-temps Libé en PCV et prends contact avec Le Figaro.
Mais à la gare, il n'y a que des journalistes. Les familles des victimes sont introuvables et mes confrères turcs n'entendent pas un mot d'anglais. J'erre de groupe en groupe, piochant ici ou là quelques infos peu fiables, dont le nouveau bilan de 139 victimes. Libé me rappelle pour m'annoncer que leur correspondant régional est en Turquie, Le Figaro pour me dire qu'ils ont déjà bouclé. Je tente un dernier coup avec France-inter qui me remercie chaleureusement mais m'informe que son contact est en route sur le lieu même de l'accident.
C'est la douche froide. Je paye près de 15 euros mon rapatriement en centre-ville, avant de me glisser sous les draps sans manger. Seule consolation : le bilan au petit jour a été divisé par quatre. Je n'ai pas participé au fourvoiement collectif.
Dimanche 25 juillet. Retrouvailles.
J’aperçois Boris de loin. Son sac à dos engoncé dans une toile de jute défraîchie, un « Marcel » blanc devenu gris et la démarche fatiguée. Nous nous embrassons, avant de faire rapidement le point sur les jours à venir. D'abord changer d'hôtel – celui-ci est trop cher – puis récupérer, pour lui, le visa iranien. Terminer rapidement le cycle des rendez-vous avant de filer à Ankara. « Le voyage commencera vraiment à partir de là », m’annonce-t-il. J'ignore ce qu'il veut dire, même s’il est vrai qu'Istanbul a tout d'une grande ville plutôt européenne. Nous sommes pour l'heure comme en vacances, encerclés par les touristes occidentaux. Au-delà de la Cappadoce débute un territoire que nous imaginons plus hostile.
Mercredi 28 juillet. Archi truc.
Ce matin, grosse fatigue. C'est à cause de Boris. C'est lui qui a commencé à parler à ce type au comptoir. Un loueur de voiture qui travaille sur l'aéroport. Archi de son prénom, c'est du moins ce que nous avons compris. Car hier soir, nous avons laissé ce jeune Turc pour ivre mort dans les toilettes du bar. Nous n'avons pas osé le déranger, et encore moins le réveiller. Sa voiture l'attendait et nous préférions le voir somnoler plutôt qu'au volant d'un véhicule, tout loueur d'automobile qu'il fût. Archi était corpulent et sympathique. La virilité a fait le reste. Il a souhaité à l'évidence nous voir ivre avant lui. Il a perdu. Nous avons terminé avec Boris sur une terrasse-bar pour jeunes stambouliotes branchés. Celle-la même qui nous empêche de dormir depuis deux jours par la musique terriblement forte qui s'y joue.
Ce lieu borde en effet l'hôtel où nous logeons. Les décibels qui s'en échappent, jusqu'à 4 heures du matin, dimanche inclus, ne sont pas les seules nuisances sonores qui nous obligent à vivre la nuit. La liste serait incomplète si n'étaient mentionnés les hurlements de la télévision du voisin de palier, la machinerie de l'ascenseur, le premier appel à la prière de la mosquée d'à-côté, le boulevard deux fois deux voies tout proche, l'amour immodéré des Turcs pour le klaxon et, pour finir, le couloir aérien juste au-dessus de notre chambre, elle-même située au dernier étage d'un immeuble au toit de carton-pâte.
La semaine fut nocturne.
Dimanche 1e août. 22h00. Vers l'Asie.
Je quitte enfin le continent européen. Sur le bateau qui traverse le Bosphore, je regarde une dernière fois les lumières d'Istanbul. Le pont Galata et ses pêcheurs, l'embarcadère d'Eminomiü, puis, quelques minutes plus tard, Sainte-Sophie et la mosquée bleue. Des silhouettes de cargos enveloppées de nuit flottent sur la mer calme, que la petite embarcation qui relie les deux continents évite majestueusement. Ces gros bateaux passent de la Méditerranée à la mer Noire par ce détroit qui sépare la ville en même temps que l'Europe et l'Asie.
Je laisse Istanbul. J’ai aimé cette ville. Vingt jours. Je suis content d’en partir.
Lundi 2 août. 6h00. Ankara.
Je n'ai presque pas dormi dans le bus de nuit. L'arrivée dans la capitale turque est difficile. Le taxi ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre, l'adresse pourtant évidente de mon hôtel. À l'angle de deux des plus importantes avenues d'Ankara. Nous tournons en rond depuis un moment. Je suis fatigué. Le voyage a été éprouvant. Je réalise que le chauffeur me mène en taxi. Et bien que je réprouve cette méthode, et après avoir épuisé mes rares mots de turc, je finis par adopter celle de Boris qui consiste à s'énerver très fort en français. Opération réussie. Je dormirai avant 7 heures.
Mardi 3 août. Bientôt chauve.
Depuis plusieurs semaines, je pressentais l'irrémédiable. C'est désormais une certitude. Je me suis offert quelques instants un sursis d'optique. Vite évanoui. La glace de l'hôtel a beau être de médiocre qualité, il n'en reste pas moins que je perds mes cheveux. C'est évident. L'apparition de ce phénomène biologique des plus naturels est en passe de me plonger dans une profonde dépression. Qu'il se révèle en voyage n'en rend que plus inacceptable le processus. Comme si rien ne m'était épargné en ce début de périple. Car à ma perte capillaire, je dois ajouter, à la liste de mes nombreux déboires physiques, l'apparition, non moins surprenante, d'une fêlure sur l'une des deux canines avant. Tout aussi inesthétique que le phénomène précité, cette altération de l'émail m'apparaît, par contre, plus dangereuse à moyen terme. Et comme le moyen terme devrait se situer en Iran ou en Afghanistan, je me résous à tester dès demain la dentisterie turque.
Jeudi 5 août. Chez le dentiste.
J'y suis. Juste devant l'immeuble de mon futur bourreau. Je suis passé auparavant à la banque retirer une somme considérable, une jeune fille de l'ambassade m'ayant informé des tarifs prohibitifs des dentistes ottomans. L'équivalent du tiers du salaire moyen. Devant la porte, j'hésite une dernière fois, peu de temps finalement, juste assez pour me remémorer, dans mon imaginaire, l'équivalent kurde ou afghan. Le doigt à peine ôté de la sonnette, je suis accueilli par une pulpeuse assistante qui m'invite à patienter dans l'antichambre. Mon heure arrive enfin et la surprise est totale. Un Turc anglophone, coiffé de ce qui s'apparente à une paire de lunettes à visée nocturne, m'accueille chaleureusement, écorchant à peine mon nom, dans une pièce immaculée et au milieu d'un matériel flambant neuf. Dans ma lancée, je me rue chez le Kouafur qui, pour deux euros, me rend ma dignité capillaire, avec, lui aussi, une attention et une douceur qui font regretter que les cheveux ne poussent pas plus vite. Ce 4 août est un vrai bonheur. Je décide de filer à l'hôtel commencer mon article. Nul besoin de préciser que ma prose, à cet instant, m’apparaît admirable.
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Vendredi 6 août. Ankara le bol.
Comment définir le Turc, si ce n'est pas sa gentillesse ? Sûrement pas, de toute façon, par son physique. Car malgré la persistance de quelques moustachus trapus, il en est de toutes les sortes. Des bruns et des blonds, des grands et des petits, des gros et des maigres, des obèses et des squelettiques, des très beaux et des laids. Le genre féminin, pour sa part, n'a rien à envier aux belles Parisiennes. Là encore, la diversité est la règle, avec peut-être un point commun dans le regard, perçant autant que fuyant, et des cheveux ondulants et volumineux, quand ils ne sont pas couverts pas un foulard.
Mon enquête pour Libé est presque terminée. Reste un petit portait à faire, mais je n'ai personne sous la main. Et Boris qui n'arrive pas, coincé à Istanbul à attendre son visa iranien. Sans lui, je ne peux me lancer à la recherche de la perle rare. Que faire d'un portrait sans photo ? Je crains également d'avoir épuisé tous les charmes d'Ankara. Même si une grande partie de mes journées se sont écoulées dans ma chambre d'hôtel à écrire le reportage. Nous tenterons notre chance en Cappadoce. Pour 1500 signes, nous devrions trouver quelqu'un.
Mardi 10 août. Vers l'Est.
J'ai retrouvé Boris cette nuit. À 2 heures du matin, à Kayseri, dans le train en direction de l'est. J'ai quitté la belle Cappadoce aux « cheminées de fées » dans un ciel sans nuages.
Mauvaises nouvelles : il n'a pu obtenir de visa iranien et m'annonce, dans la foulée, que la frontière avec l'Irak est fermée. L'information est à vérifier, mais il l'a lue sur le site des Affaires étrangères. Nous discutons rapidement d'une solution de repli : rester au Kurdistan turc pour un reportage sur la guérilla. Le matin même de son départ d'Istanbul, des attentats qui ont fait deux morts ont été attribués au PKK par le gouvernement. Peut-être la reprise de l'activité séparatiste kurde nous fournira-t-elle un sujet ? Nous tenterons, quoi qu'il en soit, de traverser la frontière irakienne. Dernière mauvaise nouvelle : le train que nous avons pris ne sera pas, comme nous l'espérions, au Kurdistan turc au petit matin, mais bien en fin de journée. Quarante-huit heures pour traverser la moitié de la Turquie, nous nous faisons une raison.
Mercredi 11 août. Sur les rails turcs.
Fin d'après-midi. Le train serpente dans les montagnes de l'Est anatolien. Dans un bruit de moteur d'avion, il se penche à droite, puis à gauche, offrant une vue aérienne sur la vallée. Depuis le début du voyage, j'avais remarqué que l'une des vitres manquait au double-vitrage de notre compartiment. Je comprends enfin, en arrivant à Diyarbakir, la raison de cette absence. À peine le train s'enfonce-il dans les faubourgs de la ville que des gosses postés en bordure des rails s'emploient à nous jeter des pierres. Notre seule vitre sera épargnée, mais la caillasse vient frapper contre la tôle, avant et après notre compartiment. Nous nous regardons, médusés. Nous comprenons que nous avons changé de monde, que le cocon protecteur d'Istanbul, d'Ankara, ou même de Cappadoce est derrière nous. Ce ne sont que des gosses, mais le voyage, à partir d'ici, prend une autre tournure.
Nous avons quitté Diyarbakir depuis maintenant trois heures. Nous longeons la frontière syrienne. Les miradors turcs, espacés de cinq cents mètres les uns des autres, défilent au bord de la route. Plus ou moins occupés, plus ou moins désertés. Le soleil amorce sa descente. Dans une heure, il fera nuit. Tout juste quand nous serons à la frontière irakienne. Doit-on attendre de ce côté-ci le lever du jour ou tenter un passage en pleine nuit ? Nous en discutons avec Boris quand un homme nous aborde dans le bus. Il est kurde-irakien, parle couramment anglais, et vit en Suède depuis plusieurs années où il exerce le métier d'interprète. Il nous propose de partager un taxi pour traverser la frontière. L'affaire est entendue : nous dormirons en Irak ce soir.
À quarante kilomètres du premier douanier, il nous faut descendre. Les taxis se prennent ici, qui nous emmènent de l'autre côté. Le soleil a disparu. Une nuée d'hommes et d'enfants nous entourent à notre sortie du car. Ils nous sollicitent presque violemment : « Taxi, taxi », en anglais, en kurde. Nous laissons faire notre « guide ». Mais lui-même paraît dépassé. Les hommes parlent fort, se disputent, téléphonent, préviennent d'autres personnes. Des gosses tendent des mains, s'agitent autour de nos sacs. Le car est reparti. Nous sommes seuls au milieu de cette petite foule, coincés sur ce parking à quarante kilomètres de l’Irak. À la merci de ces chauffeurs, de leurs prix exorbitants et de leur mauvaise volonté. Le « Suédois » aurait-il été berné ?
La situation finalement se débloque. Un accord est trouvé sur le prix de la course. Ce sera 10 dollars pour nous trois. Mais une fois les sacs chargés, plus question de partir. Notre chauffeur ne veut pas démarrer. Le deal avec ses collègues n'est plus valable et nous devons ressortir du véhicule. Une nouvelle demi-heure s'écoule avant que l'un des types surexcités ne vienne lui glisser un billet supplémentaire dans la poche. Nous décollons enfin. À grande vitesse, nous filons vers la frontière. Le retour en arrière est impossible.
La nuit est totale. Le taxi traverse une ville sans âme, la dernière avant l'Irak. Nous nous arrêtons, le temps de photocopier nos passeports. La voiture redémarre. Le chauffeur est nerveux. La frontière est proche. Nous longeons une file interminable de camions-citernes stationnés au bord de la route. Premier arrêt. Chez les Turcs. Contrôle des passeports, tampon de sortie. Nous repartons. Nouvelle pause quelques centaines de mètres plus loin. L'attente est plus longue. Trois quarts d'heure, avant une nouvelle fouille des sacs, un autre contrôle des passeports, et un ultime regard suspicieux du dernier douanier turc. Le chauffeur se détend. De l'autre côté du pont, nous sommes en Irak, où nous attend un accueil chaleureux des douaniers kurdes.
Vendredi 13 août. Zakoh. (Kurdistan, Irak).
Premières impressions en pays irakien, à la sortie de l'hôtel, à dix kilomètres de la frontière. Nous avons quitté l'alphabet latin. Tout est en arabe. Impossible de retenir une adresse, il nous faudra nous repérer à l'architecture. La chaleur est aussi plus étouffante. Soudainement orientale.
Les habits ont changé. Les vêtements occidentaux ont fait place à des pantalons bouffants. De grandes combinaisons vertes, ceinturées à la taille par une large étoffe, habillent les corps masculins, la tête coiffée d'un turban. Le regard est profond, le haut des lèvres encombré d'une pilosité foisonnante. Les femmes, presque toutes, sont voilées dans cette région Nord du Kurdistan, bien plus pieuse que celle du Sud. Elles portent de longues tuniques partant du sommet du crâne pour terminer aux chevilles : le tchador. Elles emmènent un enfant à l'école, reviennent des courses, portent un seau d'eau ou un sac. Rien d'inutile qui ne saurait justifier une sortie dans la rue.
Le besoin de devises irakiennes nous pousse jusqu'au marché voisin, où officient plusieurs dizaines de changeurs, reclus dans des baraques collées les unes aux autres. Nous sommes surpris, mais devrons nous y habituer : la kalachnikov ici se porte aussi simplement qu'un sac en bandoulière. Les armes sont visibles, pointées vers le sol ou l'interlocuteur, dépassent d'une épaule ou se glissent sous l'avant-bras. L'exotisme irakien a ses contraintes, la guerre ses nécessaires outils.
Nous troquons quelques euros contre des milliers de dinars après avoir accepté le thé et le taux de notre changeur, puis filons rapidement à Dohuk, première ville importante à une cinquantaine de kilomètres. Plusieurs contrôles à l'entrée de la ville nous obligent, de nouveau, à sortir nos sacs. Les deux Arabes de Mossoul, montés dans le taxi avec nous à Zakoh, semblent ravis : les Kurdes s'intéressent davantage à nous. Ils n'en mènent pas large, pourtant, quand l'un des hommes armés semble les interroger sur la raison de leur visite. Je les sens hésitants. Le regard fuyant. Les Arabes ne sont pas les bienvenus dans la région. Mais le garde est fatigué, exténué par la chaleur. Le contrôle s'achève. Nous pouvons pénétrer dans la ville.
Nous sommes désormais les seuls étrangers. Et, par là même, l'objet d'une intense curiosité. Que viennent donc faire deux occidentaux en Irak ? Tous se le demandent, mais peu nous interrogent. L'annonce de notre nationalité leur suffit. Boris m'offre un narguilé pour mon trente-et-unième anniversaire.
Dimanche 15 août. Dohuk.
Le Figaro est le premier à nous avoir répondu. Il nous prend un papier sur le retour des Chrétiens au Kurdistan irakien. Trois feuillets à rendre dès que je peux. Le soir même, nous fêtons la nouvelle autour d'une pipe à eau. Mais maintenant, au travail. L'évêque de Dohuk rencontré la veille ne suffit pas. Nous partirons mardi dans les montagnes visiter les villages chrétiens, avant de poursuivre notre traversée du Kurdistan jusqu'à Souleimaniye. La route risque d'être longue et sinueuse : pour éviter l'Irak « arabe », nous sommes obligés à de nombreux détours.
Mardi 17 août. Sur l'enfer des routes.
La journée débute par une visite guidée de l’arrière pays. Le chauffeur de taxi, aimable, nous montre les restes des constructions délirantes de Saddam Hussein, dont un mur de dix kilomètres de long, édifié au milieu de nulle part. Nous zigzaguons plus d'une heure dans la montagne aride, au milieu de paysages désertiques et magnifiques, avant de découvrir, à la sortie d'un tournant, une ville magique, perchée au sommet d'une montagne, posée sur un plateau circulaire : Al-Amadia. L'évêque Rabban Qas nous attend dans un village en contrebas. Nous le rejoignons, pour boire deux heures durant ses récits sur les Chrétiens d'Orient. Un cours d'histoire sur les lieux mêmes où celle-ci s'est déroulée, au coeur de ces montagnes du Kurdistan, berceau des premiers Chrétiens qui aujourd'hui encore parlent l'araméen. En bon homme d'église, l'évêque nous propose ensuite de « partager le pain », un repas gargantuesque et délicieux, préparé de main de kurde par sa cuisinière-belle-soeur.
Cela doit être, mais nous l'ignorons alors, le dernier moment agréable de la journée. La suite ne sera que tracas divers et frayeur routière, dont la première nous est transmise par Monseigneur lui-même. L'accident qui, huit mois auparavant, avait envoyé le curé en rééducation pour six mois au Vatican et cinq passants kurdes au cimetière pour l'éternité, n'a en rien entamé ses ambitions de – mauvais – conducteur de rallye. La BMW subit les accélérations mal senties de ce Fangio d'évêque, et mon cœur entame une ascension qui n'a rien de divin. Par miracle, le trajet est de courte durée. Juste le temps de nous poser au premier village, « tête de station » pour Erbil, capitale du Kurdistan autonome situé à trois cents kilomètres de là. La terreur automobile ne fait pourtant que commencer.
Nous attendons d’abord une heure dans un de ces hameaux sur la route principale, où la plupart des habitants n'ont, semble-t-il, jamais vu dans leur vie autre chose qu'un Kurde. Aussitôt déposés, nous sommes assaillis par les villageois. Un ours blanc en Afrique n'eut pas provoqué plus d'effets. Acculés contre un mur, nos deux corps étouffent au centre d’un demi-cercle qui se referme progressivement, accentuant la température ambiante qui, sans chaleur humaine, frôle déjà les quarante degrés. Les questions fusent dans une langue incompréhensible à nos oreilles. Et nos sacs, derniers remparts protecteurs posés à nos pieds, commencent à subir les assauts pédestres des villageois les plus proches.
Par bonheur, une voiture militaire s'arrête. Notre soulagement est immense lorsque nous croyons comprendre que ses occupants acceptent de nous emmener jusqu’au prochain village, où des bus pour Erbil n'attendent que nous. Nous embarquons dans le pick-up, ravis de sortir des griffes de cette foule oppressante, avant de retomber, finalement... dans celles de la police. Car à l'évidence, et malgré notre connaissance limitée du village, le véhicule a quitté la route principale. Direction : le commissariat où, une demi-heure durant, nous devons expliquer notre situation, sortir toutes les cartes de visite du Kurdistan, avant de terminer par celle de journaliste, qui n'a qu'un effet limité sur ces policiers-militaires au sourire aussi naïf qu'exaspérant. Les hommes sont las de nos réprobations, incompréhensibles pour eux comme le sont pour nous leurs questions. Nous finissons par être relâchés, à l'endroit même où la police nous avait arrêtés. Pour la plus grande joie des villageois, dont l'attroupement se reforme aussitôt. La libération vient d'un taxi, un vrai, sorti de nulle part, que nous arrêtons à la surprise de la foule et qui accepte, malgré l'heure avancée et la direction opposée, de nous conduire jusqu'à Erbil. Soulagés, nous prenons place dans ce qui va être notre lieu de vie durant quatre heures et, de peu, notre tombeau.
Le trajet débute pourtant dans une parfaite quiétude. La douce voix kurde et féminine qui s'échappe du poste se marie merveilleusement aux paysages montagneux baignés dans la lumière d'un soleil crépusculaire. Le moment est magique, l'un de ces instants de voyage qui, à eux seuls, justifient tous les inconforts d'un périple au long cours. Mais déjà, nous avions remarqué la fâcheuse tendance de notre chauffeur à dévier fortement sur la voie de gauche, notamment dans les tournants aveugles, afin de déplacer à son avantage le centre de gravité du véhicule.
Tout est question de chance dans l'espérance de vie lors des déplacements au Kurdistan et celle-ci nous a visiblement abandonnés lorsque, après une heure de route, le pick-up d'en face, en plein virage, a tout juste le temps de nous éviter de plein fouet. Notre chauffeur tourne violemment son volant mais ne peut échapper à l'arrière du Toyota qui, dans sa course, vient cogner notre véhicule sur son flanc gauche. Le choc arrache le rétroviseur. La glace et son habillage plastique volent au-dessus de mon crâne, avant de terminer leur course – et de s'exploser – sur la vitre à ma droite. Un réflexe me fait baisser la tête, m'évitant, au mieux, quelques points de suture kurdes dans un improbable hôpital de montagne.
À l'accident succèdent d’interminables palabres entre les chauffeurs, auxquels viennent se mêler quelques policiers de passage et une bonne partie des conducteurs des véhicules s'arrêtant pour l'occasion.
Les trois heures de route qui suivent sont identiques à la première, mais augmentées dans leur dangerosité par l'énervement de notre chauffeur et la nuit tombante. Les ongles plantés dans le plastique du tableau de bord, l'estomac noué et le corps transpirant, je souffre tout le restant de la route jusqu'à Erbil, retenant mon souffle à chaque virage, priant un dieu imaginaire de nous épargner pour aujourd'hui.
À 2 heures du matin nous arrivons, sains et saufs, à destination.
Vendredi 20 août. Erbil.
J'ai terminé le papier pour Le Figaro. Il sera publié demain, dans l'édition du week-end. Boris, par contre, n'aura pas de photos. Je suis déçu pour lui et tente aussitôt de trouver un autre sujet pour surmonter le coup. Nous sommes invités ce soir à un mariage chrétien à Ankawa, dans la banlieue d'Erbil. Peut-être un papier pour les pages « grand angle » de Libération, une rubrique particulièrement gourmande en images.
Samedi 21 août. Figagaçant.
Je découvre, avec stupeur, dans l'édition électronique du journal, que Le Figaro a fusionné le chapô et l'attaque de mon article. Les félicitations du rédacteur en chef n'y changent rien : je suis furieux. Comment la secrétaire de rédaction n'a-t-elle pas vu que le rapprochement des deux paragraphes enlevait toute logique au début du papier ? Dans ma réponse au rédac-chef, je modère mon indignation. Je viens d'apprendre que leur correspondant à Bagdad a disparu depuis quatre jours. Sûrement l'ensemble de la rédaction, SR comprise, a-t-elle la tête ailleurs.
Nous tentons également de démarcher d'autres journaux. Boris drague Paris-Match et VSD avec ses photos de chrétiens chaldéens, pendant que je sollicite Le Monde 2 et le JDD sur le thème du « paradis kurde dans l'enfer irakien ». Sans réponse d'ici deux jours, nous filerons à Souleimaniye, avant de nous séparer pour un mois, le temps que je traverse l'Iran. Boris contournera le pays perse par le Nord : Turquie, Géorgie, Azerbaïdjan. Rendez-vous au Turkménistan.
Lundi 23 août. Doutes.
Nous avons du mal à nous habituer à la chaleur. Et ni Boris ni moi, ne supportons la climatisation. Tous nos mouvements sont ralentis. Nous finissons par nous mettre au diapason des kurdes : vivre jusqu'à 13 heures, avant de nous terrer dans un endroit frais jusqu'en fin d'après-midi.
Notre moral, par ailleurs, est inversement proportionnel à la température. Aucune rédaction ne nous a répondu. Nous rencontrons pourtant le ministre de l'Intérieur demain, avant de suivre une patrouille de Peshmergas à la frontière. Mais à Paris, personne n’est intéressé. Nous commençons à douter. Certes, Le Figaro était ravi de mon papier, et Libé passera notre enquête sur la Turquie en novembre, juste avant la décision d'ouverture des négociations d'adhésion. Je tenterai également ma chance en Iran, pour les pages « grand angle » du même quotidien. Mais d'ici là, point mort. Vacances forcées. Nous les passerons à Souleimaniye.
Mardi 24 août. Fantômes.
Les récits de fuite sous Saddam Hussein sont édifiants. Dayar, vingt-quatre ans aujourd'hui, a passé vingt-cinq jours dans une cave en 1991. Trois semaines à vivre dans le noir et la terreur, avant que les occidentaux ne se décident à protéger la région. Son ami a fui à la frontière iranienne dans un camp de réfugiés. Ibrahim, exilé en Hollande et revenu pour les vacances, est resté plusieurs jours terré dans son appartement. Il n’a jamais revu son voisin de palier emmené par les policiers baasistes. Comme ce dernier, ils sont près de 200 000 à n'avoir plus donné de nouvelles. Les Arabes ? « On ne leur en veut pas. C'est le régime qui est coupable. Nous, nous voulons la paix, avec tout le monde. Qu'enfin on nous laisse vivre dans notre petit pays. » Mais si les Turcs reviennent ou la Syrie s'en mêle, si l'Iran intervient ou l'Irak dégénère, alors tous promettent de reprendre les armes, pour défendre la première liberté de leur histoire millénaire.
« Il fumo occide ». Mon paquet de Camel est italien. Les cigarettes de contrebande pullulent dans la ville. Plus loin, les téléphones portables s'échangent sous le manteau, à deux pas des magasins légaux. Dans le bazar, les artisans réparent les ventilateurs, les chaussures ou les moteurs de frigo. Les tailleurs réalisent, à la commande, les tuniques bouffantes si répandues dans le pays. Les boulangers cuisent leurs galettes de pain dans d’antiques fours en pierre. Les bouchers exposent la viande fraîchement découpée, la tête de l'animal tranchée, posée à même le sol. Des charrettes poussées par des enfants se frayent un chemin dans la foule. Ils vendent des baklavas, des graines d’oiseaux, des portefeuilles ou des batteries de téléphones. Des gosses traînent d’énormes blocs de glace sur le sol, qui finiront dans les mixeurs à jus de fruits. Des jus naturels dont nous sommes friands depuis notre arrivée. Un peu moins, peut-être, depuis que nous avons vu l’iceberg racler le macadam. Au restaurant, le plat, midi et soir, est unique : poulet-riz, accompagné de diverses soupes de légumes, quelques tomates et concombres, puis un thé (tchaï) pour clôturer le repas.
Mercredi 25 août. Vers le Sud.
Nous quittons Erbil ce matin. Deux routes différentes permettent de rejoindre Souleimaniye, au sud du Kurdistan, dernière étape avant l'Iran. L'une, directe et par la plaine, passe par Kirkouk, en territoire contrôlé par les Américains. L'Irak risqué et dangereux. L'autre, plus longue et sinueuse, serpente dans les montagnes dominées par les Kurdes. À l'autogare, nous décidons de monter dans le premier bus et de nous en remettre à l’itinéraire officiel. Adviendra ce que nous devons vivre. Mais à peine sortis de la ville, j'interroge mon voisin irakien qui confirme mes soupçons : nous passerons par Kirkouk, ville de pétrole et d'attentats. Pendant deux heures, nous roulerons en territoire « arabe ».
Le bus est plein à craquer. Nous sommes les seuls étrangers. Nous attirons, à nouveau, l'attention des passagers, et notamment celle des deux jeunes filles voilées assises à l'avant du véhicule, qui ne cessent de se retourner.
Le poste frontière apparaît enfin. Une petite boule au ventre également. Le check- point est une succession de murs en béton disposés en chicane. Un soldat regarde furtivement les passagers. Seuls les passeports sont rapidement visés. Aucune fouille, aucune question. Nous repartons aussitôt. La route longe ensuite plusieurs dizaines de villages aux maisons détruites. Quelques carcasses de camions militaires, de chars et de voitures. Aucune silhouette humaine.
Nous approchons de Kirkouk. C'est à cet instant que nous appréhendons d'éventuels ennuis, tant de la part des Arabes que des Américains. Mais le bus passe directement le centre. L'endroit n'est pas sûr et même les Kurdes d'Erbil préfèrent ne pas s'y arrêter. La pause se fera plus loin, sur une aire d' « autoroute » à la sortie de la ville. Deux heures plus tard, nous arrivons sans encombre à Souleimaniye. Sans avoir aperçu l'ombre d'un casque US. De quoi nous faire regretter de ne pas être allés à Bagdad quand, quelques jours plus tôt, l'occasion s'était présentée.
Jeudi 26 août. Souleimaniey. La ville la plus méridionale du Kurdistan, à cent kilomètres à peine de la frontière iranienne, semble plus occidentale que toutes les autres. Les filles sont nombreuses dans les rues et très peu sont voilées. Les magasins d'alcool proposent leurs bouteilles en vitrine. Beaucoup de jeunes parlent anglais et notre présence paraît moins incongrue. Nous n'avons, pourtant, jamais été aussi proches de la capitale irakienne.
J'envoie une nouvelle salve de sujets aux rédactions parisiennes. Mais tant que les Américains n'auront pas gagné à Nadjaf, la ville chiite rebelle contrôlée par Moqtada Sadr, et tant que les JO d'Athènes ne seront pas terminés, je sais que nous aurons peu de chances d'obtenir une réponse.
Vendredi 27 août. Electron.
Nadjaf est tombée ce matin. Sans véritable violence. La marche des partisans d'Al- Sistani a fait plier le radical Moqtada Sadr. Aucune actualité ne vient cependant prendre le relais dans la partie kurde. Nous guettons d'éventuels attentats à Kirkouk ou à Mossoul, respectivement à une et trois heures de route de Souleimaniye. Mais rien. Pas même un oléoduc en feu. Nous partirons mercredi sans regret.
C'est vendredi et nous décidons d'aller à la mosquée. Nous y rencontrons, peu avant la prière, l'imam Sheak Al-Hafeed, l'autorité religieuse de la région. L'homme est accueillant et nous laisse carte blanche pour filmer et photographier l'office. Je l'interroge sur l'avenir de l'Irak. « Le pays, comme le Proche-Orient, est en voie de normalisation. Sauf si, comme la presse a pu l'évoquer, les Israéliens bombardent une centrale nucléaire iranienne ». Et l'homme, revenu de Bagdad la veille, de nous prédire, selon ses sources dans la capitale irakienne, une telle attaque en décembre, juste après les élections américaines.
Je réfléchis rapidement. Mais en décembre je serai loin. Sûrement à fêter Noël avec les Cambodgiens ou les Thaïlandais. Tant mieux, car la radioactivité, ce n'est pas bon pour mon hypocondrie.
Samedi 28 août. Souleimaniey.
Nous avons obtenu ce matin la permission de suivre une patrouille de douaniers kurdes-irakiens. Nous avons rendez-vous lundi très tôt à la direction des Borders Patrols, d'où nous partirons, avec une équipe, à la frontière iranienne. C'est, semble-t-il, la plus surveillée du Kurdistan, celle par laquelle s'infiltrent les islamistes radicaux venus d'Iran pour guerroyer en Irak contre les Américains.
Nous avons, par ailleurs, remué ciel et terre pour trouver un visa iranien à Boris. Mais la seule chose que nous ayons découverte aujourd'hui, c'est un bâtiment isolé et fermé en haut d'une colline, gardé par quelques soldats croupissant dans une baraque insalubre. Nous reviendrons demain, retenter notre minime chance. Les Iraniens sont intraitables et nous imaginons mal obtenir un visa de ce sous-consulat perdu à Souleimaniye.
Lundi 30 août. Avec les garde-frontières.
6h45. Lever matinal. Le général Fakhadeen, responsable de la police des frontières, nous attend à 8 heures dans son bureau. L'horaire est militaire et nous tenons à être à l'heure. La journée commence par un entretien sommaire sur les divers groupes terroristes, le nombre d'arrestations, de morts, de patrouilles, et l'aide des Américains. Puis, escortés sur la route par un Toyota de militaires 2e classe, nous prenons – deux généraux, un colonel et nous – la direction de Penjwin, le poste frontière avec l'Iran le plus proche de Souleimaniye. Les IBP (Irakiens border patrols) ont arrêté plus de 1300 personnes en un an et demi, dont la plupart sont iraniens, pakistanais ou afghans, désireux de rejoindre Nadjaf ou Falouja pour aller se frotter aux forces américaines. D'autres sont de vrais terroristes qui ont déjà descendu trois Peshmergas ces derniers mois.
Mais aujourd'hui, c'est un peu les vacances, car la frontière est fermée. Nous voyons pourtant au loin des dizaines de personnes chargées comme des mules à travers les champs. Des passeurs, nous explique le général, qui, contre quelques billets aux douaniers iraniens, font pénétrer alcool et cigarettes au pays de Khamenei. Avec la bénédiction des autorités kurdes, prêtes à tout pour saper le régime des mollahs.
Nous visitons les locaux militaires, serrons les mains de quelques gradés, passons en revue des soldates fières de leur uniforme, que l'une d'elles porte accompagné de tongs roses et brillantes, la main sereine posée sur une mitrailleuse lourde. Sur le chemin du retour, nous longeons un champ de mines, qu'une sorte de moissonneuse-batteuse à la carrosserie blindée laboure de ses chaînes fixées à l'avant comme un tourniquet. Nous roulons non loin d’Halabja, village martyr, dont cinq mille de ses habitants furent gazés par Saddam Hussein en 1988. Les montagnes sont magnifiques, séparées par des vallons désertiques. Difficile, cependant, au milieu de ces armes à feu et de ces fantômes, d'apprécier sereinement la beauté du paysage.
Une fois à l'hôtel, nous apprenons par le satellite qu'une forte mobilisation a lieu en France pour la libération des deux journalistes Christian Chesnot (RFI) et Georges Malbrunot (Le Figaro), enlevés sur la route de Nadjaf une semaine plus tôt. Le communiqué des ravisseurs, qui venaient tout juste d'abattre un journaliste italien, ne manque pas d'humour : « La Fiat est cassée, mais les deux Peugeot marchent encore ». Leur ultimatum expire ce soir. Et à défaut d'un retrait de la loi française sur le voile islamique, nos deux confrères seront exécutés. À deux cents kilomètres d'ici. Nous tremblons pour eux.
Publié le 12/01/2007 à 07:31, dans 3. En Irak, Souleymaniah Mots clefs : kirkuk
Boris n'a pas obtenu de visa. Nous devons nous séparer pendant un mois avant des retrouvailles quelque part au Turkménistan ou au Pakistan. Nous profitons de notre dernière soirée ensemble pour boire quelques bières avec trois de nos amis kurdes.
Ce matin, mercredi, le réveil est difficile. Et pourtant un long trajet m'attend. Je dois passer en Iran et tenter, dans la journée, d'atteindre Téhéran, à plus de sept cents kilomètres. Arriver avant le week-end iranien, qui débute jeudi midi, pour essayer, une dernière fois, de dénicher un visa pour Boris. Lui retournera attendre au Nord-Est de la Turquie, près d'un consulat iranien.
En moins de trois heures, un bus nous achemine au poste frontière à travers les montagnes. Le même que nous avions visité quelques jours auparavant. Les cinq derniers kilomètres se font en taxi, puis à pied. La frontière est maintenant devant nous, marquée par ce ruisseau que seul un petit pont permet de traverser. Les camions, eux, sont contraints de mouiller les roues jusqu'aux essieux. À trois cents mètres de là, deux portraits géants de Khomeini et Khamenei, perchés sur une arcade métallique, indiquent le poste iranien. J'embrasse une dernière fois Boris qui, avec d'autres personnes attendant de ce côté-ci du ruisseau, me regarde partir vers l'Iran.
J’avance doucement. Au premier pas que j'esquisse sur la passerelle en béton, un type me rattrape et m'agrippe par le bras. Son visage exprime la terreur et ses bras se croisent au niveau des poignets pour me signifier mon arrestation imminente si, par malheur, je tente de pénétrer en Iran. J'ambitionne de lui expliquer que je possède un visa, mais face à son incompréhension manifeste de l'anglais, j'abandonne rapidement le vieil homme à son empathique angoisse.
Au-delà du ruisseau, la route n'est plus qu'un chemin de terre que je remonte entre deux rangées d'énormes camions crachant leur fumée noire au niveau du visage. J’accélère, les yeux rivés au sol. Je me sens subitement très seul.
Les douaniers iraniens m'accueillent froidement. Surpris de ma présence à ce poste frontière perdu dans la montagne, ils refusent de me laisser passer sans un papier du gouvernement kurde de Souleimaniye. Hors de question, cependant, de faire demi-tour. Je reste près d'une heure devant les fonctionnaires, à négocier mon entrée sur le territoire iranien. Las, l'un d'eux finit par céder et m'indique, d'un geste exaspéré du bras, l'intérieur du pays.
Je poursuis mon chemin entre deux colonnes de carcasses de chars. Toutes les pièces – roues, chenilles, canons, tourelles – sont entassées sur plusieurs centaines de mètres le long de la route. Les restes des trois dernières guerres du Golfe, acheminés par camions et découpés sur place au chalumeau.
Entre ces morceaux de tanks, que j'imagine pour certains radioactifs, sur cette route de terre cabossée et sous un soleil de fonte, je me dirige vers ce qui ressemble à de l'asphalte. Les traditionnels chauffeurs de frontière se ruent sur moi et je cède à l'un d'eux, non sans avoir âprement négocié le prix de la course, faisant mine, jusqu'au bout, de partir seul avec mon gros sac sur la vingtaine de kilomètres qui me séparent de la première ville. Il est près de midi et encore plus de six cents kilomètres à parcourir. Mais je suis en Iran.
À Mariwan, un bus me charge pour Hamadan. C'est dans celui-ci que je me frotte pour la première fois au Ta'arof, une tradition iranienne qui rend les rapports humains interminables. L'homme devant moi tend son sac de figues à son voisin, qui refuse poliment. Le type insiste et essuie un deuxième refus. Ce n'est qu'à la quatrième tentative qu'il parvient à ses fins. Je m'interroge sur tant d'insistance, glissant un regard discret sur des fruits peut-être pourris. Mais la même scène se répète plusieurs fois avec les autres passagers, avant que le sac ne finisse sous mon nez. C'est alors que me reviennent les conseils de mon guide sur l'Iran : la politesse perse veut que l'on refuse trois fois quelque chose avant de l'accepter. C'est la tradition du Ta'arof. Bien qu'affamé, je décline une première fois la proposition de l'homme aux figues. Puis je compte intérieurement mes refus avant d'accepter à la quatrième offre. Je décide de tester l'inverse en sortant mes gâteaux kurdes. Mes voisins sont vraiment iraniens : je dois insister lourdement avant qu'ils n'acceptent, tout sourire, mes pâtisseries de Souleimaniye.
Trois bus et cinq heures plus tard, je suis toujours à plus de quatre cents kilomètres de la capitale. La nuit commence à tomber et je ne sais plus comment atteindre Téhéran avant le petit matin. Par chance, un jeune Iranien, parlant anglais et aussi pressé que moi, me propose de partager un taxi au prochain arrêt. J’accepte immédiatement sa proposition, sans me douter, à cet instant, de la terreur qui m’attend.
En pleine nuit, sur la petite nationale limitée à 50 Km/h, le type au volant ne descendra pas à moins de 110. Rarement une voiture ou un camion ne nous précédera, tant le chauffeur doublera, systématiquement et en toutes circonstances, le véhicule placé devant nous. Le minimum de temps lui suffit et c'est au dernier moment qu'il se rabat pour éviter les 38 tonnes plein phares qui foncent en notre direction. Avant de se coller, à toute vitesse, derrière le véhicule qui, à nouveau, nous fait barrage. Je suis blanc dans le noir, agrippé à la poignée, ne pouvant par instant retenir mon angoisse en soufflant fortement suite aux dépassements les plus risqués. Rien ne sert de lui demander de limiter son allure. L'homme n'en a cure et accélère au contraire aussitôt. Il fumera également près de deux paquets durant le trajet, lâchant à chaque fois le volant pour allumer sa blonde, le laissant échapper violemment pour tousser et cracher. J'en suis à regretter notre chauffard kurde qui avait pourtant manqué de peu notre transfert au paradis irakien. À 23 heures, nous sommes à Téhéran. Entiers.
Il est cependant trop tard pour courir les hôtels. Le jeune Iranien – qui a dormi durant tout le trajet à la place du mort – m’offre l'hospitalité. Après trois refus réglementaires, j'accepte volontiers.
Jeudi 2 septembre. Téhéranisé…
Déception. Le ministère compétent pour faire venir Boris est fermé jusqu'à samedi. Il me faut attendre le week-end iranien. Je profite du temps libre pour m'acclimater à ce nouveau pays. Je commence par avancer ma montre d'une demi-heure : le décalage avec la France est désormais de deux heures trente. Je perds également six cents vingt-et-un ans et me retrouve en 1383, selon le calendrier musulman solaire.
Mes premiers pas dans la capitale se limitent à survivre à la circulation délirante. Les signalisations, et notamment les feux, ont une fonction essentiellement décorative. Il faut courir pour traverser la route, s'arrêter au milieu pour laisser passer les voitures, et repartir de plus belle jusqu'à la prochaine ligne blanche.
La ville me paraît également interminable. Un seul bloc d'immeubles nécessite dix à quinze minutes de marche. Sous un soleil étouffant et dans une atmosphère polluée. Deux points très proches sur la carte sont en réalité très éloignés. Les taxis, compliqués car de plusieurs natures, semblent me demander des sommes exorbitantes.
Jeudi 4 septembre. …Islamisé…
Je cherche autour de moi les signes de l'Iran intégriste. Sur chaque tête féminine, un foulard. Mais sur une bonne partie d'entre elles, il se limite à couvrir l'arrière des cheveux. Les mêmes filles, généralement maquillées, portent un jean sous leur blouse réglementaire et des lunettes de soleil sur leur tchador écourté. La conduite leur est autorisée, et c'est avec la même agressivité que celle des hommes qu'elles manquent de m'écraser. Je suis également surpris par les couples se tenant la main, marchant comme des amoureux occidentaux. Mais plus loin, c'est bien sur deux files séparées qu'hommes et femmes attendent le bus. Et c'est bien à l'avant que les premières s'assoient, quand les seconds s'entassent au fond du véhicule. Oui, je suis bien en Iran.
Je prends garde de ne jamais siéger à côté d'une fille. J'évite de m'adresser au sexe faible pour un renseignement et oblige mon regard à se détourner des femmes.
…Déboussolé…
L'orientation dans cette ville est en passe de me rendre fou. Un même nom peut correspondre à plusieurs rues différentes et une même rue avoir plusieurs appellations. Sans compter que le gouvernement change régulièrement le nom des rues, dont l'orthographe peut varier entre le plan de la ville et ce qui est écrit sur les plaques. Les taxis eux-mêmes s'y perdent et quand c'est celui qui me transporte, je peux facilement passer plus d'une heure à la recherche d'une adresse. Il me faut également apprendre les chiffres en alphabet farsi, car si les noms des voies sont le plus souvent doublés en anglais, les numéros d'immeubles restent, pour l'instant, imperméables à mon cerveau latin.
L'argent est un autre souci de débutant. L'unité monétaire est le Rial. Dix mille rials valent un euro. Mais les Iraniens parlent le plus souvent, et sans le préciser, en tomans. Un toman est un rial auquel on enlève un zéro. Il faut donc, à chaque fois, se faire préciser si la personne parle en tomans ou en rials, puis rajouter dans le premier cas un zéro, avant de faire la conversion en euros. L'erreur peut être douloureuse puisqu'elle conduit à multiplier par dix les tarifs mal compris.
…Spleenisé…
J'envisage sérieusement d'abandonner le reportage pour Libé. « Travailler en terre d'islam » me semblait pourtant un bon sujet de « cahier emploi ». Mais pour l'heure, les problèmes s'accumulent dans cette capitale inhospitalière d'un pays autoritaire. Le premier a trait au visa : j'ai déjà « consommé » quatre jours sur les quinze qui me sont impartis, sans avoir commencé la moindre interview. J'ai déposé une demande de prolongation au bureau de la presse étrangère, mais sans réponse pour l'instant. J'en ai profité pour solliciter le rapatriement de Boris, dont l'absence comme photographe constitue mon deuxième souci. L'argent également va bientôt en devenir un autre : aucun moyen de retirer du liquide avec une carte étrangère dans cette ville où tout est cher, contrairement aux infos du Lonely-Planet, qu'il faudrait décidément brûler avec le dernier Guide du routard 4 étoiles. Je n'ai pas prévu assez de dollars et dois faire attention à toutes mes dépenses. La ville étant immense et les taxis onéreux, je suis contraint à marcher pendant des heures. Autant de temps perdu pour le reportage. J'ai aussi choisi de changer d'hôtel, mais le tenancier m'a menti sur la qualité et le coût de la chambre. De retour au précédent, le propriétaire vexé m'a opposé une fin de non-recevoir. Je me retrouve ainsi dans un bouge hors de prix, frigorifié par une climatisation incontrôlable, sur le point de contracter une pneumonie dans un pays où l'été ne connaît pourtant pas de température inférieure à trente-cinq degrés. Pour finir, la communauté française semble parano et peu encline à se livrer sur l'Iran par peur de représailles. Je passe régulièrement devant les posters alléchants d'Ispahan et de Shiraz. À moins d'un règlement soudain de tous mes problèmes, j’envisage sérieusement de plaquer Téhéran pour le centre du pays.
Dimanche 5 septembre. …Mais iranisé.
Il y a des jours où tout va mieux et celui-ci en est un. Enfin presque. Je me suis réconcilié avec mon précédent hôtelier qui m'a laissé réintégrer ma chambre. La fonctionnaire du bureau de la presse étrangère parle d'un visa dans une semaine pour Boris et les rendez-vous avec les Français commencent, doucement, à garnir mon agenda. L'Iran demande du temps à l'occidental pressé que je suis. Cinq jours constituent peut-être un minimum pour le bizutage persan.
J'ai même rencontré aujourd'hui un chauffeur agréable mais révolté. L'homme est épuisé, obligé de jongler quinze heures par jour entre deux boulots pour survivre. À l'imprimerie de 8 heures à 16 heures, et le reste du temps, jusqu'à minuit, dans son taxi déglingué. À l’instar du grand Satan, le pays de Khomeini a créé une société profondément inégalitaire. D’un côté ses working-poor, trimant du matin au soir, de l’autre une classe très riche, retranchée dans les beaux quartiers. La classe moyenne commence à se paupériser et les gens sont furieux contre le gouvernement. Mais nul ne bronche pour l'instant. « Pour soutenir qui ? », répondent mes interlocuteurs.
Le caractère prohibitionniste du régime lui aussi se délite. La parabole est interdite, mais plus de deux millions d'entre-elles alimentent les télés de Téhéran. Les cafés Internet ont fleuri dans la ville et les robes décolletées – à porter en privé – ornent les vitrines des boutiques en sous-sol. L'alcool coule à flots dans les soirées fortunées et les cravates se portent sans crainte dans le secteur privé.
L'Iran, pour le meilleur et pour le pire, se libéralise, tout en gardant, comme en Chine, un pouvoir central fort.
Lundi 6 septembre. Papier à l’eau.
Mon sujet initial s'évanouit doucement. Les Iraniens se fichent de la religion. Ils se moquent des mollahs, haïssent Khamenei, boivent en cachette et picorent pendant le ramadan. Les appels à la prière, contrairement à la Turquie, sont inaudibles, et les mosquées quasi désertes. Vingt ans de théocratie islamique ont dégoûté les Iraniens de la pratique religieuse. Un phénomène exacerbé dans le monde du travail où la place des femmes n'a rien à envier aux occidentales.
Bref, mon sujet tombe à l'eau.
J'envisage, par contre, de changer d'idée, et de proposer un papier sur « le rêve évanoui de Khomeini ». Je dois cependant rester très discret car ce n'est plus le thème vendu initialement aux autorités. Je suis par ailleurs en pleine négociation pour proroger mon visa et faire venir Boris. Et si les gardiens de la révolution apprennent que je projette d'écrire sur la moquerie dont ils sont l'objet, je risque les pires ennuis, dont le moindre serait de me faire expulser.
Mardi 7 septembre. Politesse.
Le Ta'arof est vraiment une tradition surprenante. J'en rencontre maintenant qui refusent mes paiements. Ils n'envisagent pourtant pas un seul instant de me laisser partir sans payer et je dois insister pour régler la note. Au restaurant et même dans les taxis, un geste de la main repousse mes billets. Je dois dire Na deux ou trois fois, avant qu'ils n'acceptent finalement mon argent. Avec un grand sourire.
Mercredi 8 septembre. Sans-papier.
Mes progrès en pays persan sont fulgurants. J'ai réussi aujourd'hui à me déplacer en métro. Aucun plan du réseau n'existant en tant que tel, j'ai dû reconstituer, sur une carte de la ville, les lignes séparant les stations. Je suis même parvenu à monter dans un bus pour quelques kilomètres avant de finir mon trajet en taxi collectif. D'apparence anodine, ces deux derniers modes de transport sont les plus difficiles à emprunter. Plus rien n'est écrit. Tout se fait à l'oral, et même à la criée, durant les quelques secondes où le chauffeur ralentit.
Cette ville me plaît de plus en plus, à tel point que je commence à en oublier mon visa. Je suis pourtant en sursis dans ce pays et aucune nouvelle du ministère ne me laisse espérer, pour l'heure, une prolongation de mon droit au séjour. Et les nouveaux délais communiqués à Boris pour son éventuelle arrivée dépassent maintenant le terme de mon propre visa.
Je ne m'imagine pourtant pas traverser seul la frontière orientale, la plus dangereuse du pays, où les douaniers persans perdent en moyenne un des leurs tous les deux jours. De vraies batailles rangées opposeraient les trafiquants aux autorités iraniennes, qui font désormais appel à l'armée pour contrer les offensives des passeurs d'opium. Je me rassure en tentant d’imaginer ce que seront le Pakistan et surtout l'Afghanistan : deux territoires sûrement plus dangereux pour les deux occidentaux que nous sommes, qui plus est à la veille des élections afghanes et américaines.
Jeudi 9 septembre. Exil
Toujours avec sa fille. Et avec son mari. Cette femme d'une cinquantaine d'années, un air à la Moreau, française mariée à un Iranien, me fait face depuis deux heures. Elle a vécu la révolution, ce moment « excitant, où finalement tout est possible », n'a pas pleuré le Shah, mais ne savait pas, à l'époque, ce qu'islamiste voulait dire. En 1979, aucun des évènements algériens, afghans ou pakistanais, n'avait encore montré au monde quelle utilisation perverse pouvait être faite de la misère et de la religion. Puis est venue l'heure du foulard, des pendaisons et des interdictions. La guerre avec l'Irak, où durant plusieurs mois, Téhéran recevait ses trois « suppositoires » par jour.
Ils se plaisent maintenant en Iran, fabriquent leur vin dans leur cuisine, bricolent leur parabole et rigolent du régime. « On est dedans et dehors à la fois, c'est plus facile pour nous ». Et pour rien au monde, ils ne retourneraient dans l'Occident stressé.
Vendredi 10 septembre. Essoufflé.
Je respire de plus en plus mal. La nuit a été éprouvante. Le syndrome bolivien du mal des montagnes me gagne. Téhéran n'est cependant pas La Paz et je soupçonne la pollution, complice de la cigarette, de me faire suffoquer. Paris n'avait pourtant rien d'une verte prairie et ma consommation de tabac n'a nullement augmenté. Que se passe-t-il ? Mon heure serait-elle arrivée en ces contrées lointaines ? Le temps est-il venu, pour mon vice tabagique, de me présenter l'addition ? Les climatisations furieuses du Moyen-Orient auraient-elles eu raison de mes poumons d’occasion ?
Je commence, par ailleurs, à me lasser des soirées seul à l'hôtel. Téhéran serait tellement plus accueillante si les rares cafés qui s'y trouvent, même sans alcool, ne fermaient pas leurs portes aux fatidiques 23 heures islamiques. Je suis là depuis dix jours et je crains que les deux Balzac opportunément dénichés dans un kiosque de la ville ne me permettent de tenir jusqu'à l'arrivée de plus en plus tardive de Boris. Je me console en imaginant sa propre attente dans un coin perdu du Nord-Est de la Turquie où, d'après ses mails, la vacuité absolue du lieu, tant en terme touristique que de plaisirs nocturnes, le dispute à la laideur d'un environnement anxiogène.
Samedi 11 septembre. A la Mosquée.
Je me suis rendu, hier, à la grande prière du vendredi. À ma grande surprise, les barbus m'ont accueilli sans entraves dans le carré réservé à la presse. Dès midi trente, plusieurs dizaines de milliers de fidèles se pressaient sous le grand préau de l'université. J'en comptais 20 000 dans l'enceinte de la Faculté et quelques milliers d'autres à l'extérieur, suivant par haut-parleurs interposés la parole de l'imam. Loin, cependant, des deux millions vantés par le régime. Cette démonstration de force perdait d'autant plus de crédibilité que des dizaines de cars, stationnés en bordure de l'université, laissaient penser qu'une grande partie des dévots avaient été acheminés de l'extérieur de la ville. Un sentiment confirmé, par la suite, par plusieurs de mes interlocuteurs, qui m'informèrent également du nombre bien plus important de fidèles aux premières heures de la révolution. Enfin, le rapprochement du nombre de présents aux douze millions d'habitants que compte Téhéran finit de me convaincre du caractère très relatif de la ferveur islamique des habitants de l’ « axe du mal ».
Le rassemblement restait néanmoins impressionnant, et les vindictes à l'attention, semble-t-il, des États-Unis, laissaient peu de doutes sur le caractère belliqueux des revendications. Je ne pus, cependant, apprécier autrement que par le regard cette prière hebdomadaire, tant le farsi m'est encore et toujours étranger.