Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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Lundi 12 juillet. En voiture.


15 h 44. Paris Gare de l'Est. Dans une heure et demie, je monte dans le train. Direction Budapest, puis Belgrade, Sofia et Istanbul. Je pense arriver jeudi aux portes de l'Asie. Boris me rejoint dans une semaine. Partant de Lyon, il passera par l'Italie, puis les Balkans. Mon sac est lourd – 20 kilos – mais impossible de l'alléger. La caméra, le Palm, l'appareil photo, tout me semble indispensable. Je bois une dernière bière au buffet de la gare avant de dévaliser le kiosque à journaux. J'ai réservé une couchette pour cette nuit. Je vais tenter de voyager quarante-huit heures d'affilée. Au moins jusqu'à Belgrade.



Mardi 13 juillet. Les Balkans en trombe.

13h30. Hongrie. En route pour la Serbie. Je quitte Budapest où je n'ai passé que deux heures. Le temps de manger, d’acheter mon billet, et de récupérer un peu de ma première nuit de voyage. Car celle-ci fût largement alcoolisée. Dès le périphérique parisien dépassé, une jeune fille aux cheveux en rideau sur les paupières a remonté sa mèche pour me sourire avec les yeux. Jusqu'à 4h30 du matin, nous avons vidé, ensemble, le bar du wagon-lit. Vin rouge, blanc, puis pétillant, nous avons terminé ivres d'alcool et de paroles, à nous raconter respectivement. Une Autrichienne-Américaine de vingt-six ans, qui a vécu à Barcelone, Paris et Madrid, et qui s'en retournait visiter son parkinsonien de père dans son Autriche natale. Je ne pouvais rêver mieux comme soirée de départ. Mais ce matin, c'est la gueule de bois. Je suis seul pour de vrai. J'attends Istanbul comme une couverture, qu'elle m'enveloppe de sa chaleur d'Orient. Pour l'heure, les Balkans me paraissent tristes. La modernité s'effiloche, les visages se font plus durs, les trains plus lents, les sourires plus rares. En milieu de soirée, nous atteignons la Serbie. Je suis sur les rails depuis vingt-huit heures. La nuit passée fut quasi blanche et la prochaine s'annonce identique.


Mercredi 14 juillet. Avec les trafiquantes turco-bulgares.

11h15. Je reçois une grande tape sur l'épaule. En ouvrant les yeux, je reconnais le gros moustachu serbe qui me fait face depuis Belgrade. Le train est arrivé dans la capitale bulgare. Enfin. Après un interminable voyage et des pauses qui ne l'étaient pas moins. A peine réveillé, je déambule dans le grand hall stalinien de la gare de Sofia. L'alphabet cyrillique m'est toujours aussi impénétrable qu'il y a dix ans. Une sensation de solitude m'envahit. Déjà ? Je flâne de guichet en guichet. Impossible de me faire comprendre. Le dernier est le bon, perdu dans un coin de la gare. Avec nonchalance et mépris, la vendeuse consent à me vendre un billet. Dessus est écrit « Istanbul ».

Nous sommes le 14 juillet et je suis parti le 12. Deux nuits et une journée et demie que je vis dans les trains. Reste encore une nuit avant Constantinople. Les WC ferroviaires hongrois, serbes et bulgares n'ayant rien à envier à ceux de chez Hamad – les plus sales du 18e parisien – je mange peu pour ne pas aller aux toilettes. Depuis le départ, je ne fais qu'uriner. Mes cheveux sont poisseux, la barbe me pique. Je dors trois à quatre heures par nuit, entrecoupées par les contrôles de billets, les douanes, et les ronflements de mes voisins balkaniques. Mes dents sont sales et mes ongles noirs. J'attends avec impatience le décrassage stambouliote.


21h45. Après quarante-huit heures d’un voyage en train plutôt classique, je m'apprête à vivre la première nuit surprenante depuis Paris. Monté seul à Sofia en début de soirée, je suis rejoint deux heures plus tard par une vingtaine de Turco-Bulgares. Parmi eux, trois « mamas » choisissent mon compartiment. D'abord calmes et souriantes, elles se tendent au départ du train. Les échanges dans une langue que je ne comprends pas se font plus vifs. La tension monte. Je réalise rapidement que les nombreux sacs qui les accompagnent renferment une multitude de petites contrefaçons à faire passer clandestinement en Turquie. « Pas travail, mari boire », me glisse l'une d'elles dans un mauvais allemand, avant de chercher à savoir si les douaniers fouillent habituellement mes bagages. Au moment de lui répondre par la négative, je réalise subitement qu'elle projette de me confier une partie de ses babioles, le temps de traverser la frontière. Je m’en sors en prétextant qu'à chaque passage, la police fond sur mes affaires à la recherche de drogue.

L'atmosphère s'alourdit progressivement. Les produits passent de sac en sac. Les femmes se disputent. Une des mamas, pourtant déjà bien en chair, remonte sa robe avant d'y enfourner quelques porte-monnaie simili-cuir. Les deux autres s'attachent mutuellement des ceintures de marchandises autour de la taille, se tournent vers moi puis m'interrogent du regard. Je leur confirme qu'il n'y paraît rien. Elles éclatent de rire, puis reprennent l'air grave du passeur qui attend son heure. Les hommes, de leur côté, arpentent le long couloir à la recherche de planques.

Le calme revient provisoirement. Dans le compartiment, les vieilles m'offrent à manger : des graines de tournesol et des gâteaux apéritifs. Je leur propose en retour du chocolat français qu'elles acceptent en gloussant. Le sol est vite jonché d'écorces mâchouillées qu’elles crachent avec nervosité. Une des femmes sort un papier plié en quatre la scène se répétera plusieurs fois et l'applique furtivement sur le front de ses coéquipières. Un gri-gri, sûrement, me dis-je, en attendant mon tour.

Les trois Bulgares se méfient des autres groupes, et notamment des hommes. Elles parlent à voix basse, s'envoient l'une après l'autre espionner les passeurs masculins. « Ein bisschen schläfen », assène maintenant la plus forte. Je comprends qu'il faut dormir, se reposer avant la frontière. Elle éteint la lumière et je me cale, tant bien que mal, entre elle et la paroi du wagon. Dans quelques heures, les douaniers monteront à bord et je ne veux pas rater cet instant. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le roulement du train, rêvant d’un passage sans encombre pour mes mamies bulgares.


03h45. Un bruit strident de freinage fait sursauter les veilles femmes. La frontière. Chacun doit descendre, sans son sac, faire tamponner son passeport. De retour dans le wagon, l'attente commence. Les douaniers fouillent un à un les compartiments. Les femmes se regardent, tâtent une dernière fois leur dispositif. Les officiels apparaissent. Quatre paires d’yeux se braquent simultanément sur eux. La fébrilité des vieilles est patente, mais les uniformes ne paraissent pas s'en étonner. Chacune d'elles tend son passeport, puis montre ses affaires. L'homme inspecte les sésames avec sa lampe, les retourne plusieurs fois, pose quelques questions, puis se retire avec ses collègues. C'est le soulagement dans le compartiment, mais surtout ne rien montrer avant le départ du train.

Les douaniers semblent plus intéressés à démonter les parois du train, tournevis en main, avant d'inspecter longuement le toit qui, à chaque pas des hommes sur le revêtement fragile, manque de s’écrouler sur nous. Je souris intérieurement. Comment peuvent-ils ignorer la combine de ces femmes ? Est-ce un trafic autrement plus important qui les intéresse ? Qu'importe, je suis ravi pour les mamas, soulagé autant qu'elles par la réussite de l'opération.

Quelle misère, cependant, aux portes de l'Europe, qui fait de ces pauvres vieilles de petites trafiquantes, obligées pour survivre de subir, plusieurs fois par mois, un trajet d'une trentaine d'heures en train, aller-retour, sans sanitaire digne de ce nom, sans véritable repos, avant de déambuler dans les rues d’Istanbul vendre pour quelques euros leur camelote occidentale.



Publié le 14/01/2007 à 10:36, dans 1. De Paris à Istanbul, Sofia
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