Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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13. Traversée du Pacifique




Samedi 16 avril. En route.

Ce matin, dès 7 heures, un léger mouvement me réveille presque instantanément. Le lit tremble. Le bateau bouge. Je me redresse et écarte les rideaux. Le spectacle est simplement grandiose. Le soleil se lève sur le port et les buildings de Singapour. Nous venons tout juste de larguer les amarres. J'enfile mon jean et cours à l'extérieur. En moins de douze heures, j'assiste à un deuxième moment magique. Tiré par de petits bateaux-pilotes, le monstre de métal quitte le quai en silence. Au loin, des navires dont la forme se découpe dans les premiers rayons du soleil, mouillent au large de la Cité-État. Je reste sans voix, jusqu'à ce que je sente une présence dans mon dos. Un homme, la soixantaine, des jumelles dans la main droite, me sourit. Il s'appelle Klaus B., il est Allemand. C'est le second passager du cargo.

 

Je reste encore un moment sur le pont, le regard figé sur l'un des plus beaux levers de soleil de ma vie. Les tours de Singapour en toile de fond, les navires sur le côté, baignant dans la lumière du jour naissant, et la masse géante du cargo au premier plan, tirée à l'extérieur du port par d'étroits remorqueurs.

 

Il est 7 h 30. Je m'en vais rejoindre Klaus B. pour le petit-déjeuner, et m'assieds, au mess des officiers, à la table réservée aux passagers. C'est-à-dire à Klaus et à moi-même. Durant trois semaines, trois fois par jour, je prendrai ainsi place en face de cet homme au moment de me sustenter.

 

Ancien cadre de l'entreprise pharmaceutique Bayer, Klaus B. se révélera être, au fil des jours, un personnage passionnant. Depuis quelques années à la retraite, Klaus embarque chaque printemps sur ce navire. Monté à bord à Hambourg il y a trois semaines, il restera sur le « Punjab Sentor » jusqu'à son retour en Allemagne dans deux mois. Il connaît tout du navire et du transport maritime. Chaque repas est l'occasion d'en apprendre un peu plus sur l'univers des cargos et de la haute mer.



Dimanche 17 avril. Secours.

Jorga, jeune Russe et troisième officier, m'a donné rendez-vous aujourd’hui pour une visite guidée des systèmes de sécurité. Nous parcourons ensemble le bâtiment et nous arrêtons devant chaque bouée, gilet de sauvetage, sirène d'alarme ou fusée de détresse. J'apprends également que je fais partie du bateau de secours numéro deux, un petit navire orange stationné sur le pont gauche du cargo. Nous y pénétrons. Il m'indique les emplacements réservés à la nourriture, à l'eau potable et au gasoil, puis fait démarrer le moteur du bateau. Je dois répéter l'opération après lui. J'avais souvent vu de semblables navires de secours sur les ferries, mais jamais je n'avais pu monter à bord. J'étais loin de me douter d’une telle sophistication de ce qui m'apparaissait jusqu'alors comme de vagues barques en plastique dur. Je suis tout à la fois rassuré et inquiet. Tant d'efforts déployés pour une évacuation d'urgence signifiaient-ils un souci exagéré de sécurité ou un réel risque de naufrage ? Quoi qu'il en soit, je saurais désormais conduire ce petit bateau, ou du moins le mettre en marche. Aurais-je seulement le temps d’y accéder en cas d'alerte ?


Lundi 18 avril. En mer.

65 000 tonnes, 300 mètres de long et 32 mètres de large, je prends progressivement mes marques sur le « Punjab Senator ». Bateau de la compagnie de transport allemande Laeisz, le navire dépend pour ce qui est des containers de l'entreprise de fret coréenne Hanjin. C'est elle qui fixe le parcours et les escales du cargo. À l'équipage allemand d'exécuter. Les 3000 à 4000 containers, en soute ou sur le pont, occupent 90% de la surface du bateau. L’ensemble, vu de l’étage supérieur, forme un tableau impressionniste dominé par un bleu azur agrémenté de quelques taches rouges. De la cabine de pilotage, les containers empêchent surtout de voir quoi que ce soit sur une distance de deux cents mètres au-delà de la proue. Outre l'impossibilité de freiner un tel monstre en moins de plusieurs minutes, cette absence de vue sur le devant du navire condamne d'avance toute embarcation un peu distraite qui se risquerait sur sa route.

 

L'équipage, composé de vingt-deux personnes et de deux passagers, se divise en deux couleurs : les blancs comme officiers et les noirs comme manœuvres. Ces derniers sont tous issus de l'île de Kiribati, caillou perdu dans le Pacifique, et dont les représentants sur ce bateau triment un an durant pour 1 000 dollars par mois. Avant de pouvoir rejoindre leur petite famille, destinataire de la plupart de leurs revenus. À raison de 82 jours de voyage aller-retour entre Hambourg et Los Angeles, ils effectuent en une année près de quatre tours du monde. Le capitaine, pour sa part, citoyen de l'ex-RDA, est un jovial germanique. Un petit replet dégarni à barbe blanche. Un croisé entre le Père Noël et un nain de jardin. Les occasions de lui parler sont rares, mais c'est avec gentillesse qu'il répond à chacune de mes questions.

À bord, les journées sont rythmées par les repas. Petit-déjeuner à 7h30 – que je sèche régulièrement – déjeuner à 11h30 et dîner à 17h30. Des horaires un peu militaires que je peine à respecter les premiers jours. Mais je mange énormément. Depuis longtemps je n'avais englouti autant de nourriture. Trois repas équilibrés par jour, je pense reprendre un peu de poids. Entre les pauses déjeuner, je lis et j'écris. Je flâne sur le pont, rends visite à l'officier de quart au poste de pilotage. Souvent aussi je fais la sieste, en plus des nuits déjà exceptionnellement longues que je passe à dormir. Je prends conscience du manque de sommeil accumulé ces derniers mois. Cette traversée ne pouvait mieux tomber avant d'entreprendre la descente du continent américain.



Mardi 19 avril. Yantian (Chine).

Trois jours de mer et déjà la terre. Étrange sentiment que de revenir en Chine, quatre mois tout juste après l'avoir quittée. Je sais que cette impression sera la même demain à Hongkong. Un sentiment plus étrange encore puisque je connais déjà la ville. Ce qui n'est pas le cas de Yantian, triste cité dortoir et portuaire que je parcours quelques heures l'après-midi. Regard pesant et curieux des habitants, qui ne semblent pas avoir vu d'occidentaux récemment. Plusieurs me fuient quand je les aborde, d'autres m'envoient un meho (non) sec et répété, avant même d'avoir pu ouvrir la bouche. Je déambule dans les tristes rues du centre, longe l'avenue principale envahie de camions porte-containers, puis repars en direction du port. Sur mon hôtel flottant.

Les dockers chinois ont bien travaillé : les opérations de déchargement ont pris de l'avance sur le programme. L'arrivée prévue demain matin à Hongkong aura lieu ce soir. Nous atteindrons HK vers 23 heures, où nous passerons la nuit. Difficile, dans ces conditions, de sortir du bateau, sauf à errer dans la ville jusqu'au petit matin. Je suis un peu déçu mais me console, quelques heures plus tard, par le spectacle de notre arrivée nocturne dans l'ancienne colonie britannique.

 

Les moteurs ralentissent, les tourbillons diminuent. La mer dans l'obscurité est calme. Nous longeons les premières terres d'Hongkong. Les lumières au loin laissent deviner une côte parsemée de petites îles. Puis, soudain, les buildings éclairés apparaissent, dans la brume devenue orange. Nous filons presque en silence vers les grues illuminées du port.

Hongkong. Deuxième escale du voyage.



Mercredi 20 avril. Vers le Japon.

Non loin de Taiwan, la mer jusqu'ici très lisse prend une tournure inquiétante. Le bateau bouge sensiblement, sans attenter, pour l'instant, à ma ligne de flottaison digestive. Depuis quatre jours sur le navire, mon corps s'est habitué aux tremblements. Mais Klaus m'a prévenu des risques liés à la traversée du Pacifique. Une fois quitté le Japon, en plein océan, les mouvements du bateau pourraient être plus importants. Je crains alors que mon estomac n'y résiste pas.

Je profite du calme relatif pour terminer la lecture du troisième livre depuis Singapour. Le vingt-huitième depuis le début du voyage. Plus que cinq jusqu'à l'arrivée en Californie dans 15 jours. Peut-être ai-je vu un peu juste à la librairie de la rue d'Orchad.

À peine ai-je refermé le dernier Menkell, un policier suédois, que ma cabine se met à grésiller. Le haut-parleur accroché au mur vient de cracher l'information : nous perdrons une heure cette nuit. À nous de régler nos montres sur celles du Japon. Ce n'est qu'un début. Reste encore, d'ici à la côte Ouest américaine, huit fuseaux horaires à traverser en une dizaine de jours. Soit près d'une heure perdue chaque jour. Au milieu du Pacifique nous attend également le plus extraordinaire phénomène temporel, seul moyen connu, jusqu'alors, de remonter dans le temps. Mais cela, je le garde pour le moment venu.



Jeudi 21 avril. Klaus B.

Ma perception de la personnalité de Klaus B. s'affine de jour en jour. Chaque repas est l'occasion d'en connaître un peu plus sur le monde de la mer, mais également sur lui. Cet homme parfaitement cultivé, ancien cadre d'une grande entreprise, envoyé à plusieurs reprises et de nombreuses années au Pakistan et au Bangladesh, ouvert sur le monde et curieux des autres, et sans doute électeur du SPD de Gerhard Schröder, laisse progressivement filtrer un racisme à peine voilé. J’ai le sentiment d’avoir, face à moi, un concentré de la population allemande blanche et de son ressentiment à l'encontre des immigrés turcs. La culpabilité germanique au sortir de la Seconde guerre mondiale, m'explique-t-il, aurait engendré outre-Rhin une politique de maintien de l'ordre des plus laxistes. Et l'homme, de me citer en exemple, non pas des victimes européennes, mais des cas de « crimes d'honneur » impunis au sein de la communauté turque. Ces meurtres entre membres d'une même famille qui nous avaient tant écœurés, Boris et moi, au Pakistan, et sur lesquels nous avions commencé à travailler. Hier déjà, de retour au port à Yantian, devant un bateau des Émirats Arabes Unis, je l'avais entendu jurer, à voix basse, « fucking terrorists ». Ce qui aujourd’hui me perturbe, c'est que cet homme qui me fait face n'est ni un néo-nazi abruti ni un cul-terreux de la forêt Noire, mais un cadre supérieur à la retraite, plutôt tolérant, et pourtant exaspéré. Son sentiment est-il isolé ? Ou, au contraire, représentatif d'une montée de l’islamophobie en Europe ? Que de telles réflexions émanent d'un gentleman dans son genre m’interpelle. Je suis convaincu que son propos dépasse sa simple personne. Ben Laden, entre autres, aurait-il réussi à générer un choc des civilisations ? Ou du moins une haine culturelle ? Il me semble à cet instant précis que oui.


Vendredi 22 avril. Celle que l'on voit au loin. 

Elle pourrait paraître identique, la mer. De l'eau, en quantité fabuleuse, à droite, à gauche. À perte de vue. Pendant des heures, nous naviguons sans apercevoir autre chose que cette masse bleue et liquide. Et pourtant elle change, la mer. De façon parfois infime, mais elle ne ressemble jamais à celle de la veille. Ce matin, je l'ai découverte apaisée, sans aucun relief à sa surface, tout juste creusée par la course du bateau. Lisse et sage comme un lac de montagne. Mais plus tard dans la journée, elle s'est mise à moutonner, générant çà et là une écume éphémère. Un bleu tacheté de blanc étiré à l'infini, seulement limité par l'horizon du ciel.



Samedi 23 avril. Osaka (Japon).

L'escale est courte. Six heures seulement. Je saute du pont dès notre arrivée au port. L'idée de découvrir le Japon, même quelques heures, me remplit d'excitation. Je marche de longues minutes jusqu'au premier métro, examine le plan du réseau et décide, un peu au hasard, de me diriger vers ce qui ressemble au centre ville. Je tombe plutôt juste, dans un quartier agréable, un peu alternatif, plein de jeunes Japonais rebelles au look vestimentaire étudié. Mais Klaus n'a pu m'avancer qu'un petit millier de yens, l'équivalent de huit euros, et la faillite me guette. Je me mets aussitôt en quête d'un bureau de change.

Peine perdue. Je réalise après deux heures de recherches que nous sommes samedi, les banques sont fermées, et nul changeur privé n’officie dans le quartier. Je m'en remets un instant, sur le conseil de Klaus, aux hôteliers du centre, mais une fois plié en quatre au niveau de la réception, formée d'un petit trou placé à hauteur du bassin, les rares visages que je peux contempler affichent une mine des plus circonspectes. Une main sort parfois du trou, retourne le billet de 20 euros dans tous les sens et une voix me répond quelques mots que j'interprète comme un refus. J'abandonne après que dans le quatrième hôtel du même type, j'aperçois, à nouveau, un couple descendre des étages, à près de 11 heures du matin. Ces horaires plutôt atypiques et la proximité de ces établissements avec ce qui m'apparaît comme des sex-shops finissent de me convaincre de leur nature peu orthodoxe. En sortant, je suis sur le point de me faire hara-kiri lorsque le dixième japonais auquel je m'adresse en anglais prend un air plus surpris encore qu'un Chinois du Taklamakan. Surgit alors un Mexicain, sorti de nulle part, et qui, saisissant mon embarras, propose de me changer un peu d'argent. Je le remercie chaleureusement. Mais il est trop tard. Je n'aurai plus le temps de le dépenser. Je préfère profiter des trois heures qu'il me reste pour observer les Japonais.



Dimanche 24 avril. Tokyo (Japon).

Tous les quais sont occupés, nous devons patienter dans la baie. Nous n'accosterons qu'en début de soirée, ce qui, au mieux, me laissera cinq heures pour traîner un peu dans la capitale japonaise. Nous sommes plusieurs cargos à attendre, à proximité les uns des autres, comme un rassemblement annuel de monstres des mers. L'aéroport voisin crache ses aéronefs au-dessus de nos têtes, s’invitant au défilé de grosses machines qui nous fait face. Un concours de muscles mécaniques dont nous nous tirons pas trop mal, avec nos 65 000 tonnes, même si le « P&O Nedlloyd » d'à-côté frime pour quelques containers de plus. Moi je suis fier de notre monture, que je chevauche depuis plus d'une semaine. Mais le plus gros morceau reste à venir : onze jours de traversée du Pacifique. Sans escale. Le temps risque de me paraître un peu long.

 

Il est 19 heures. Les autorités nippones ont contrôlé le navire. Nous pouvons descendre à terre. Malgré le peu de temps qui m'est imparti, je décide de rejoindre le centre de Tokyo. Que faire en cinq heures dans une capitale ? Je rejoins le quartier indiqué par Klaus, Ginza street, les « Champs-Élysées » japonais. La référence ne m'avait que modérément séduit, mais à défaut d'autre indication sur la ville, je décide de m'y rendre.

À la sortie du métro Shimbachi, un minuscule chantier urbain me stoppe dans mon élan. Trois ouvriers, tout au plus, s'affairent au-dessus d'un vague trou dans l'asphalte. Autour du chantier érigé en Fort Alamo, éclairé par de puissants projecteurs, plusieurs sentinelles veillent à la sécurité du piéton. Armés de bâtons clignotants et fluorescents, ils préviennent le chaland du « danger », comme si un Boeing venait de s'écraser. Ils règnent sur la circulation de la ruelle voisine, pourtant très réduite, et bloquent « manu bâtoni » cette voie déserte quand, en guise d'escorte, ils nous accompagnent pour nous faire traverser. Que de précautions pour de minuscules travaux urbains. Les Japonais, à l'évidence, ne plaisantent pas avec la sécurité. Sans ne jamais, à aucun instant, se départir de ce sourire que j'ai pu observer sur les visages de ces insulaires.

Car les autochtones sont ici d'une gentillesse désarmante. Au port, dans le métro, les magasins ou dans la rue, les rares occasions qui me furent données de m'adresser aux Japonais ont à chaque fois donné lieu à des scènes de parfaite courtoisie. Même si, le plus souvent, l'incompréhension mutuelle présidait à nos échanges.

Je poursuis sur Ginza street, foulant du pied un macadam immaculé. Les néons verticaux des commerces suffisent, à eux seuls, à éclairer la chaussée. Je passe devant une crêperie bretonne puis, plus loin, sous l'enseigne de la « pâtisserie Boul'mich », avant d'atteindre le restaurant « La Bohème ». Ce n'est pas un mythe, les Japonais semblent toqués d'Hexagone.


La rue est calme. Un dimanche soir. Je me mets en quête d'un café Internet. Sans succès. J'ai retiré quelques milliers de yens et après deux heures de marche, je suis les indications d'un panneau au pied d'un immeuble, m'informant que le « Prog-bar » se situe au 4e étage. Je découvre, en haut des escaliers, ce qui doit être le plus petit café du monde. Cinq mètres carré à peine, quatre sièges serrés devant un comptoir placé en diagonale. Je passe ici deux heures délicieuses à échanger avec le patron et deux autres clientes incrédules. Étrange sensation, en effet, que de descendre d'un cargo venant de Singapour, d'entrer dans un bar à Tokyo, d'y cogner son verre avec le tenancier et d’en ressortir en direction de Los Angeles. Car il est déjà minuit. Le bateau part dans une heure. Je presse le pas en direction du port.

24 avril 2005, neuf mois après la traversée du Bosphore, je tourne définitivement la page asiatique.



Lundi 25 avril. Vers l'Amérique. 

Premier jour. Nous avons quitté les côtes japonaises depuis quelques heures et déjà le bateau tangue. Ce lundi est pour moi une journée blanche, longue, ennuyeuse. Je ne parviens pas à écrire ni même à lire. J'erre sur le pont, dans la cabine, du fauteuil au lit, puis du lit au lit.

Encore dix jours avant la première terre.



Mardi 26 avril. Seuls au Monde. 

Deuxième jour. Ciel gris et bas. La mer n'est plus qu'une eau noire parcourue d'une écume crépitante. L'horizon est proche où se mêlent de façon indistincte le ciel et l'océan. Plus aucun navire au loin. Seul le vent s'engouffrant entre les containers vient rompre le monotone ronronnement des moteurs. Nous nous enfonçons dans le Pacifique Nord.

Ce soir encore nous perdons une heure. Neuf heures de décalage avec la France, onze heures avec le méridien de Greenwich. Plus qu'un fuseau horaire avant de basculer de l'autre côté...



Mercredi 27 avril. Avis de tempête.

Troisième jour. Je me dresse hors du lit. Une seconde. Puis retombe aussi sec. Cette fois-ci, la tempête est proche. Le bateau bouge franchement. Mais j'insiste. J'ai déjà raté le petit déjeuner depuis un moment et c'est bientôt le lunch de 11h30 qui risque de me filer entre les dents. Je me lève de nouveau, m'habille en équilibre. Retombe une fois. Me redresse. Finis de me vêtir. Étrangement, je ne me sens pas trop mal. Le sol oscille, emporte mon corps, mais mon estomac semble tenir. Je risque un oeil par le hublot. Les vagues ont grossi depuis hier. Une pluie, ou peut-être l'eau de la mer, vient cogner sur la vitre. Un vent puissant souffle au-dehors. En plusieurs endroits, la structure de la cabine émet des grincements métalliques inquiétants. Je descends me restaurer au mess des officiers.

Nous sommes à 170 degrés de longitude Est, 40 degrés de latitude Nord. Au milieu du Pacifique, loin de toute terre. Nous perdrons à nouveau une heure ce soir. Dix heures de plus sur Paris, douze sur Greenwich, et dix-neuf heures de décalage avec San Francisco. J'ignorais, jusqu'alors, que l'on pouvait être, sur la Terre, à plus de douze heures d'un autre point. Nous sommes également bientôt à l'exact opposé de la France, de l'autre côté du globe. Je découvre, à cette occasion, que l'on m'avait menti dans ma plus tendre enfance lorsque qu'un aïeul m'avait proposé de creuser un tunnel pour rejoindre les Chinois, car c'est bien en pleine mer que je serais parvenu.



Jeudi 28 avril (1e). Retour vers le passé.

Quatrième jour. Impossible de quitter le lit ce matin. Chaque tentative de redressement est un défi lancé à mon estomac. La mer est plus agitée que jamais. La nausée me gagne en ce troisième jour de tempête. Le vent ne cesse de souffler, dressant de grosses vagues menaçantes à la surface de l'océan. Le bateau cherche son équilibre. Et moi le mien. Je renonce au petit-déjeuner, puis au lunch. Je consens, l'après-midi seulement, à sortir de la cabine. Je m'aventure sur le pont, respire à plein poumons. Malgré le mal de mer, je monte au poste de pilotage. Un phénomène unique au monde m'attend.

Le GPS du navire indique une longitude de plus de 179 degrés à l'est de Greenwich. La mer est agitée. Nous sommes jeudi 28 avril. Il est 18h10. Dans quelques minutes, le bateau et ses occupants vont remonter dans le temps. Le cargo avance sur la mer noire, son long corps ballotté par les flots. Le ciel est gris, le vent déchaîné. La nuit est proche. Je garde les yeux rivés sur l'écran noir et vert indiquant la position du navire. Soudain, Le GPS affiche 180 degrés. Nous avons basculé. Il est 18h15, mais nous ne sommes plus jeudi 28 avril, mais mercredi 27. Nous avons traversé la ligne internationale de changement de date. Nous sommes revenus vingt-quatre heures en arrière. Demain sera, à nouveau, un jeudi 28 avril.



Jeudi 28 avril (2e). Nausée. 

Cinquième jour. Cette matinée est encore très remuée. J'en viens à compter les jours d'ici notre arrivée. Plus que six si aucun imprévu ne vient modifier le programme. Impossible, cependant, de travailler au reportage pour Libé. Tout juste parviens-je à lire quelques heures dans la journée. Klaus ne me voyant pas à l'heure du repas vient m'apporter l'après-midi quelques biscottes et des yoghourts. Je lui en sais gré, mais pars aussitôt me recoucher.



Vendredi 29 avril. Renaissance.

Sixième jour. Le réveil est un bonheur. La tempête est passée. La mer est lisse, recouverte d'un épais brouillard. Je ressuscite et profite du calme que je sais provisoire pour avancer dans mon travail.

Le soir, Heinrich, 3e ingénieur du bateau, vient boire quelques bières dans ma cabine. Il m'explique la dureté de la vie en mer, les longs mois sur le navire, sa compagne en Allemagne. Il me raconte également la dernière attaque des pirates, il y a six mois, dans le détroit de Malacca, juste avant Singapour. Une vingtaine d'ombres à l'assaut du cargo, à la nuit tombée, montant à l'abordage sur de longs bambous terminés par des crochets. Les membres de l'équipage ont rejeté quelques pirates à la mer, mais plusieurs ont réussi à se hisser à bord. Heinrich s'en est tiré avec un coup de couteau dans le bras, mais un marin originaire de Kiribati est mort. Les assaillants sont repartis avec quelques centaines d'euros.

La même scène me sera contée, le lendemain et les yeux humides, par les mousses de Kiribati. Ces durs à cuire plein de muscles et de tendresse, dont la vie sur ce navire, une année durant et loin de leur famille, relève de la galère moderne. Aucun des blancs sur ce bateau n'aurait accepté d'y demeurer plus de quatre mois d’affilée. Mais sans ces dévoués esclaves du transport maritime, point de commerce international. Le sort s'était acharné sur l'un d'eux. Que contenait ce navire qui valait la mort d'un marin ? Des ordinateurs Apple, des logiciels Microsoft, des baskets Nike ? Peu de choses, quoi qu’il en soit, que cet homme eut été en mesure d'acquérir lui-même, mais pour lesquelles sa famille ne le reverra jamais.



Dimanche 1e mai. Nuit et jour.

Huitième jour. Le décalage horaire pernicieux, à raison d'une heure perdue toutes les vingt-quatre heures depuis une semaine, a profondément bouleversé mon cycle de sommeil. Ma nuit s'est divisée en deux : je dors quelques heures jusqu'à 4 heures du matin, me réveille subitement, puis attends jusqu'à 6 ou 7 heures le retour de Morphée. Je me lève ensuite vers 11 heures, avant de me soumettre à une grosse sieste l'après-midi. Je sais ce rythme intenable une fois arrivé aux USA. Je tente, non sans mal, de me recaler sur des horaires terriens. 


Mardi 3 mai. Marée basse. 

Dernier jour sur ce bateau. Demain la terre, que je n'ai pas vue depuis dix jours, à nouveau l'errance, un long chemin encore le long du continent américain. Je contemple une dernière fois le coucher du soleil sur le Pacifique, prend mon ultime repas avec Klaus, passe un moment avec les marins de Kiribati, puis file dans ma cabine y dormir les yeux ouverts.



Publié le 31/12/2006 à 03:04, dans 94. Traversée du Pacifique, Tokyo
Mots clefs : traverséePacifique
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Commentaire sans titre

J'adore. c'est fantastique je dévore votre.. ton blog comme un roman. D'ailleurs, pour ce passage, j'écoutais de la musique et j'ai été bien servi. Durant la tempête puis jusqu'à l'incroyable remontée dans le temps, la musique (post rock) allait en s'amplifiant, accompagnant parfaitement la scène de tempête, puis pile au bon moment après le passage du méridien, le retour au calme, collant parfaitement avec celui de la mer.
Si vous avez un petit peu de temps, j'ai mis des photos intéressantes, incongrues,etc de londres, que je vois à travers mon regard de géographe (je suis étudiant, futur? urbaniste et assurément voyageur) www.yacinlondon.blogspot.com
Bah, sinon, juste un bravo pour le blog et pour le rêve qu'inspire votre roman-réalité.

Publié par yacetube à 00:43, 23/05/2009

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