Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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18. Nicaragua / Costa Rica




13 août. Nicaragua.

Nous roulons trois heures et cent cinquante kilomètres en territoire hondurien, juste assez pour y perdre 40 dollars à la frontière et, de peu, quelques autres billets dans les poches d'une flicaille corrompue.

Milieu d'après-midi. Nous n'allons guère à plus soixante-dix à l'heure lorsqu'un vague officiel nous indique le bas-côté d'un bras insistant à fendre l'air. « Excès de vitesse », marmonne sans conviction le grassouillet en uniforme, une fois parvenu à notre hauteur. Nous descendons de la Datsun et l'invitons, d'un geste désinvolte, à la contempler une seconde fois avec nous. Boris fait les sous-titres en espagnol, du genre : « Comment pouvons-nous dépasser la vitesse autorisée avec ce char ? » Le Hondurien transpirant examine les papiers du bolide, puis nos passeports, et à nouveau ceux du véhicule. Mais rien à en tirer. Le type sent la partie de corruption lui échapper. Abattu, il nous invite à remonter et au moment où le moteur ronronne, glisse sa main entre la porte et son encadrement. « Vous n'auriez pas quelques dollars ? », lâche-t-il soudain, sur un ton plus proche de la mendicité que de la légitime autorité. Nous sourions de surprise. « Si peu », répond Boris tout en faisant le forcing pour refermer la portière. Le bedonnant retire sa main et s'en retourne penaud sur son bord de Panaméricaine. Nous filons en douceur vers le Nicaragua, presque émus par la misère policière.

Deuxième frontière de la journée, une heure plus tard. Nous pénétrons au Nicaragua. Chinandega, grosse bourgade à une centaine de kilomètres du dernier douanier, nous servira d'étape pour la nuit. Nous courons vers le premier restaurant nous gaver de bananes frites et de frijoles, puis partons sans attendre tester la bière locale. Nous poussons la porte d'un bar proche de l'hôtel où trépignent sur leur siège tous les clients présents, l'œil rivé sur trois téléviseurs diffusant en direct un match de boxe survolté. « El loco », champion nicaraguayen, est sur le ring contre un Italien aux allures de looser. Nous soutenons secrètement la participation européenne, mais prenons garde de n'en rien montrer, tant l'hystérie de nos voisins de comptoir paraît démesurée. Pauvre Italien, défait et en sale état, à l'issue du douzième round.

Nous en ressortons, pour notre part, indemne, avant de suivre deux autochtones goûter le rhum de canne dans un dernier bar. Nous finissons KO vers les 4 heures du matin. Bienvenue au Nicaragua.



Dimanche 14 août. Errements.

Tant pis pour la côte Pacifique. La plage de Puerto Sandino est introuvable, fermée le soir et gardée par deux hommes armés, comme celle d'El Velero. En cherchant désespérément un accès à la mer, nous bloquons la voiture sur un terre-plein trop plein, démontons les pavés à grande peine pour libérer le véhicule, puis échouons, poussés par un violent orage, sur la terrasse d'un restaurant du coin. Rapidement, Goa, indien Miskito fortement alcoolisé, vient nous parler. Il a vingt-quatre ans, a été exclu il y a six ans de son village natal dans le Nord du pays pour s'être battu à coup de machette avec l'un de ses voisins. Je trouve la sentence un peu lourde. « Est-il mort ? » demandé-je à notre maestro du coupe-coupe. Il nous assure que non. Même pas blessé. Nous doutons de sa version des faits. Lui est couvert de blessures, dont un morceau de doigt en moins, ôté par la machette de son camarade de jeu. Nous compatissons, attristés par son exil sur cette côte désolée. Renié par ses proches, sa famille, son village indigène. Ici Goa boit. Il rit de tristesse. L'orage se calme. Nous repartons en direction de Managua.

Il fait nuit lorsque nous pénétrons dans la capitale. « El centro ? », demandons-nous à chacune des  ombres que nous apercevons. Regards médusés. « Le centre commercial ? », « Non, le centre de la ville, el corazon de la cuidad ». Silence. Nul ne sait vraiment. Quelques renseignements erronés nous conduisent d'un rond-point géant à un autre, d'un feu rouge à un feu vert. Nous errons sur de grandes artères désertes, avalons des carrefours circulaires. Une femme enfin nous indique le chemin de la cathédrale, « mais vous vous ferez arracher la tête ». Allons bon. Nous dénichons le monument, plongé dans une totale obscurité, poursuivons une rue plus loin, sur un macadam meurtri où s'agitent quelques ados dont plusieurs frappent la tôle de la voiture à notre passage. La vieille avait raison. Nous gardons notre vitesse. Surtout ne pas s'arrêter. Puis filons par la première rue un peu plus éclairée. Nous laissons derrière nous quelques ronds-points avant de garer la Datsun près du seul lieu animé de la ville : une succession de bars crasseux alignés le long d'une rue illuminée et crachant de puissants décibels. Il est 22 heures, nous avons passé la journée à chercher une plage introuvable entre deux usines, bloqué la voiture sur des pavés défoncés, subi un violent orage, échappé aux malfrats des bas-fonds de Managua, et nous voici dans une capitale sans visage, à mâchouiller une mauvaise pizza avec comme seul spectacle une bagarre entre deux hommes qu'une femme saoule, tenant son bébé dans les bras, essaye désespérément de séparer. La bière a également un goût amer, lorsque nous réalisons que les gamines de douze ou treize ans qui se dandinent sur la piste ne sont pas là pour s'amuser. Des enfants-prostituées, carburant à la cerveza en attendant le client. Dure journée, que nous achevons dans un auto-hôtel, enveloppés d'une chaleur moite et dévorés par les moustiques.

Demain matin à l'aube, nous quitterons Managua.



Lundi 15 août. Rêve contré.

Que reste-il de la révolution sandiniste ? Certes les Américains ne les avaient pas vraiment aidés, finançant et entraînant les « Contras », jetant l'huile de la guerre civile sur le feu du sous-développement. L'embargo commercial en avait remis une couche pour écraser cette révolution « marxiste », au cœur d'une Amérique latine aux ordres de l'oncle Sam. Vingt ans après, que reste-t-il de cette tentative socialiste ? Un pays aussi miséreux que les précédents, un Daniel Ortega corrompu et défait à chacune des dernières présidentielles et quelques anciens sandinistes désabusés, traînant leur amertume dans la vie civile retrouvée.


Mardi 16 août. Grenada. 

Nous respirons un peu mieux dans cette ancienne cité coloniale. La ville est belle et fait face au plus grand lac d'Amérique centrale. Nous profitons de ce havre de paix pour repeindre la voiture. Deux jours à gratter et poncer une carrosserie veille de vingt-cinq ans, avant d'y appliquer du noir, du jaune et du gris. Une nouvelle peau pour la Datsun mais de nouvelles fuites aussi, tant nous avons arraché une partie de l'isolant dans notre enthousiasme. Le volcan Masaya,  à proximité de la ville, nous livre son cratère fumant que nous explorons le dernier jour, en route pour le lac Nicaragua.



Vendredi 19 août. Volcan double.

Le chargement n'en finit plus. Des caisses de bières, des sacs de riz, des paquets, des bagages, disposés sur le pont faute de place dans la cale. Le rafiot est plein à craquer, et peut-être même à couler. Nous sommes sur le lac Nicaragua, en direction de l’île Omotepe. Nous nous calons comme nous pouvons sur les marchandises, prêts à plonger au premier signe de faiblesse du radeau. Un tuyau de poêle crache une fumée noire, le petit navire s'ébranle péniblement hors du port. C'est à peine si nous devinons son sillage dans l'eau troublée du lac tant sa vitesse est faible. Les passagers sont des locaux, hormis les deux Américaines qui ont pris place à nos côtés. Nous entretenons quelques minutes une conversation cordiale que nous avons la nette impression d'avoir déjà tenue mille fois depuis notre départ. Puis sous un soleil liquéfiant, nous cuisons une heure durant avant de rejoindre l'autre rive, pourtant nettement visible à l'œil nu.

 

La partie habitable de l'île se résume à une mince bande de terre entourant le volcan Conception et son frère Madera. Nous louons des vélos et nous perdons dans les bananeraies, plongeons dans un trou d'eau naturel, flânons sur la place centrale d'Altagracia. La vie est lente et douce, mais sous la menace permanente de ces deux grands cônes montagneux, dont l'un a grondé quelques jours avant notre arrivée.



Dimanche 21 août. Costa Rica.

Nos informations sur le contrôle technique étaient – heureusement – erronées et nous traversons sans aucun problème la frontière costaricienne. Changement immédiat de décor : la végétation est ici déchaînée. La jungle, la vraie, faite de grands arbres abritant un épais parterre de plantes constitue un bloc infranchissable. De grandes lianes dégoulinent sur la chaussée. Un vacarme incessant s'échappe de la nature, fait de tous les cris d'animaux aussi invisibles que bruyants. Nous poussons notre carrosse jusque sur la côte Pacifique, à la station balnéaire El Coco.  Nous trouvons la nuitée soudainement chère dans cette Suisse de l'Amérique centrale, pays épargné au cours de son histoire par les coups d'État et les marionnettistes Nord-Américains.

Drôle de petit pays que le Costa-Rica, qui ne connut presque aucun trouble dans son passé, et surtout abolit son armée en 1948, sut valoriser son patrimoine écologique et maintenir vivante une vraie démocratie. Revers de la médaille, nous y croisons une nuée de touristes, louant à prix fort des 4x4 flambant neufs qui nous snobent sur la chaussée. Nous quittons le lendemain cette côte de sable gris pour le centre du pays.



Lundi 22 août. La Fortuna.

La route est emmurée par la végétation. Nous embarquons à chaque croisement l'homme ou la femme à qui nous demandons notre chemin. Les bus sont rares et les quidams trop heureux de se faire convoyer. Cinquante kilomètres avant le village de La Fortuna, nous apercevons le volcan Arenal, le plus réveillé de toute l'Amérique centrale. Il fume la journée, expulse quelques roches, mais c'est la nuit qu'il se révèle le plus impressionnant. Nous dégotons une petite chambre dans cette bourgade sans âme et vers minuit remontons dans la Datsun en direction du cratère B.

Le spectacle est presque irréel. La montagne, rouge à son sommet, crache des coulées de lave qui dévalent puis explosent le long de la paroi. Le choc de la roche en fusion sur la pente nous parvient dans un bruit sourd et caverneux, presque couvert par les piaillements des habitants de la forêt. Deux heures durant nous observons, fascinés, le sang de la Terre jaillir de cette plaie rouverte après trois mille ans de cicatrisation.



Mardi 23 août. San José. 

Rapide passage dans la capitale costaricienne. Nous repartons dès le lendemain pour la côte Pacifique. La saison des pluies s'invite jusque dans la voiture et malgré le charme des forêts couvertes de brume, nous avons hâte de rejoindre le Panama. Nuitée dans un cabanon au village d'Ojucha, à proximité d'une rivière et de la faune, puis départ pour la dernière frontière avec la Datsun.


Publié le 16/12/2006 à 09:30, dans 99. Nicaragua Costa Rica, Managua
Mots clefs : costa rica
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