Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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19. Panama





Vendredi 26 août. Panama.

Portail entre l'Atlantique et le Pacifique, charnière entre l'Amérique du Nord et celle du Sud, ce pays est à la croisée des routes terrestres et maritimes. Nous traversons en fin de matinée le pont « des Américains » qui enjambe le canal. Nous pénétrons enfin dans cette ville mythique, repère de contrebandiers et de trafics en tout genre. Mexico-Panama en un peu plus d'un mois et quelque cinq mille kilomètres, détours compris : nous voici au terme de notre périple automobile.

Nous choisissons le quartier historique et déshérité pour nous établir à la « Casa grande ». Le reste de la ville n'est que buildings vulgaires dragués par d'insipides avenues. San Felipe, au contraire, est un village en soi, où se côtoient, à quelques rues de distance, le palais présidentiel et les immeubles insalubres. Nous collons en trois exemplaires un écriteau « se vende » sur la voiture avant d'en faire réparer la roue avant gauche. Reste à trouver un acquéreur, puis un bateau pour la Colombie ou l'Équateur, tâche semble-t-il aussi ardue que de rejoindre l'Antarctique à dos de chameau. À cent kilomètres d'ici, la route n'existe plus. Un mur de jungle sépare le Panama de son voisin colombien. Seule la mer, côté Atlantique ou Pacifique, permet d'atteindre le Sud du continent.



Dimanche 28 août. Canal d'eau douce.

Quels ignorants! Dix ans après la découverte du nouveau Monde par Christophe Colomb, ce dernier et les Européens pensaient encore qu'il s'agissait de l'Asie. Amerigo Vespucci décrocha le pompon, au tout début du 16e siècle quand, à force de retourner la carte asiatique dans tous les sens pour la comparer aux côtes américaines, il comprit l'ampleur de la découverte. Le nouveau continent porterait son nom, et tant pis pour Colomb. L'enjeu fut alors de trouver un passage entre les blocs du Nord et du Sud, et Balboa le premier rejoignit les deux océans par le plus court chemin terrestre. L'isthme de Panama, une soixantaine de kilomètres, constituait la bande de terre la plus étroite, mais quatre siècles devaient encore séparer cette découverte du premier coup de pioche. Entre temps, on transborda les marchandises à dos de mules puis par chemin de fer, avant qu'un Français, de Lesseps, ne se lance en 1880 dans vingt ans de travaux couronnés d'échecs. Le plus gros cependant était fait lorsque les Américains prirent le relais de ce chantier pharaonique. Le canal vit le jour quinze ans plus tard, inauguré au moment où tonnaient les premiers canons de la grande guerre.

Vingt-cinq mille morts, trente-cinq ans de travaux, l'ouvrage fut aussi un défi lancé aux moustiques et à l'hydrographie. Car si les deux océans sont à peu près de même hauteur, le canal, lui, culmine à vingt-six mètres en son centre, au niveau du lac Gatun. Les navires sont ainsi hissés puis redescendus, par un jeu d'écluses, d'un océan à l'autre. Une prouesse technique et commerciale sur laquelle les Nord-Américains établirent un droit de propriété jusqu'en 1999, entretenant un État dans l'État, un bout d'États-Unis au milieu du Panama, prétexte au maintien de forces armées dans la région pour la protection des différentes dictatures mises sur pied par la CIA.



Lundi 29 août. Panamoindri.

Nous sommes presque du quartier. Beaucoup savent, en tout cas, que nous vendons une voiture. On nous dit que Machin est intéressé et nous traversons la ville en trombe, brûlons de l'essence pour tomber sur un Panaméen atone jetant un vague regard compatissant sur notre voiture préférée. On nous assure que Truc va l'acheter mais nous ne verrons jamais la couleur de ses yeux désinvoltes. Nous filons à la douane nous renseigner sur les formalités et rencontrons des fonctionnaires amorphes dépourvus d'informations.

Panama, c'est aussi cela : une nonchalance absolue dans les rapports sociaux, un homme ou une femme qui regarde ailleurs lorsqu'on lui adresse la parole, qui ne dit mot quand on lui pose une question, qui répond à son voisin quand on entame la conversation. La ville est un melting-pot d'Afro-Jamaïcains, de métis descendant des Espagnols, de Blancs et d'indigènes, et de Chinois traités comme la lie de l'humanité. Chacun vit plus ou moins dans sa communauté et considère l'autre comme la dernière des sous-races. Nous, nous sommes pris pour des gringos, c’est-à-dire des Nord-Américains, et l'objet, parfois, du plus vil mépris. Nous avons cependant quelques bons voisins dans le quartier, avec qui nous entretenons de cordiales relations. Mais comme à tout bon Panaméen, ne leurs demandez jamais un renseignement ou une adresse exacte. Ils vous fourvoieront aussi sûrement que le scandaleux plan de la ville.



Jeudi 1e septembre. Stop-car ou encore?

Nous sommes convaincus, désormais, de ne pouvoir vendre la voiture. Deux solutions s'offrent à nous : l'abandonner ici en priant fort pour que le douanier de sortie ne repère pas le tampon-auto sur le passeport de Boris, ou la hisser pour 400 dollars sur un cargo en direction de Carthagène. Il nous faudra, de notre côté, embarquer sur un voilier pour quatre jours de mer vers la côte colombienne. Sur l'autre rive, un autre casse-tête nous attend : rejoindre le Pérou sans traverser l'Équateur, dont les formalités de passage en douane nous interdisent l'entrée. La solution, en elle-même, est un autre problème : corrompre, sans droit à l'erreur, les douaniers équatoriens, ou se rendre au Venezuela avant de parcourir trois mille kilomètres d'Amazonie brésilienne. La Datsun tiendra-t-elle le coup ? Pourrons-nous passer sur ce qui risque de n'être, par endroits, que de vagues pistes défoncées ?


Vendredi 2 septembre. Corps à pierre.

Nous remontons doucement la rue Sosa lorsque des piétons paniqués nous font signe de rebrousser chemin. Nous comprenons rapidement leur effroi : une cinquantaine de collégiens, en uniformes et armés de pierre, dévalent la rue en hurlant. Boris au volant fait crisser les pneus de la Datsun dans un demi-tour bien senti, manquant de percuter les autres véhicules au premier croisement. Les gosses approchent, déchaînés et hargneux. Nous déboulons dans l'avenue à contre sens, affolés à l'idée de devoir revitrer l'ensemble de notre bien. Bientôt toutes les voitures ronflent de panique, cherchant à fuir la pluie de cailloux. Nous parvenons jusqu'au commissariat voisin où nous garons le véhicule et ressortons en piéton apprécier l'émeute estudiantine. Mais bientôt le repère policier est lui-même l'objet des assaillants et c'est dans la confusion la plus totale que les fonctionnaires fuient une rue plus loin. Des hommes armés de fusils à pompes débarquent, tirent des balles en plastique dans la foule de gamins. Les collégiens répondent par de nouveaux assauts, réussissent à gagner une rue stratégique, prenant en otage un automobiliste et son véhicule comme bouclier. Les renforts tardent à venir. Les voisins se barricadent. La guérilla urbaine durera encore deux heures avant que nous ne reprenions la route. Les vitres de la Datsun intactes.


Samedi 3 septembre. Crasse.

Les deux battants s'ouvrent, puis s'entrechoquent à notre passage. Nous pénétrons dans la taverne, à quelques mètres seulement du port de pêche qui la journée abrite les pires épaves humaines. Il est tard. Nous sommes dans les bas-fonds de Panama et ce bar en est l'illustration la plus appropriée. Des néons roses jettent une lumière sucrée dans la salle, quelques ampoules colorées emplissent le lieu d'un air festif de mauvais bal. Nous nous posons au comptoir, assis sur des sièges usés par des générations de fessiers à louer. Car il s'y fait ici un commerce des corps, pas de premier choix, mais qui semble satisfaire la clientèle locale, bloquée au sous-sol de la hiérarchie sociale. Les filles sont afros ou métisses, qui frôlent les clients mâles, passent des mains sur les épaules, glissent un mot dans l'oreille, jettent un regard incendiaire. Nous ne sommes pas de bons clients, seulement des gringos, pleins de dollars mais pour la bière seulement. Les putains se lassent, retournent à leurs habitués. Nous assurons la réplique au barman, les coudes posés sur le comptoir où se faufilent des cafards affolés. Le juke-box hurle, les hommes passent et repassent, les filles de joie sont tristes. Le Panama vibre ici.


Dimanche 4 septembre. 

Chaleur humide. Nous devrons nous y habituer. Mais est-ce seulement possible ? L'immobilité la plus totale suffit à générer des flots de sueur. Le corps exsude, le linge colle à la peau. Les mains glissent sur chaque objet. Nous ne sommes plus que deux fontaines de restaurant chinois bon marché. Il nous faut pourtant agir, décider, sortir de ce trou panaméen, de ce cul-de-sac continental. Avec ou sans la voiture. Continuer la route qui ici passe par la mer.



Lundi 5 septembre. Pan-Pan.

Un coup, puis une rafale, puis le silence. Une arme automatique ? Sûrement. Où çà ? Juste à côté, à un ou deux numéros d'ici. Les flics débarquent, mitraillettes au poing, questionnent le chaland, pénètrent dans les allées avant de repartir bredouilles. « Le quartier est sensible », prévient Hector qui, à mot couvert, nous confesse son ancienne passion pour la gâchette. Des passages en prison, des activités pas très claires, « mais avec moi, pas de problèmes », nous rassure ce jeune qui escorte Boris jusqu'aux toilettes. À la « Marena », bar plutôt branché, nous sommes pourtant loin de nos bas-fonds du port. Mais toujours peligrosso,  insistent nos « amis ». Eux habitent trois rues plus loin, le « pire endroit », celui où nous  frayons la journée en voiture. Mais qui voit notre Datsun ? Qui pense « argent » face à nos barbes mal rasées et nos tee-shirts usés ? Nous entendons le danger sans le voir, nous le sentons sans le subir.


Mardi 6 septembre. 

Décision est prise, nous passerons la voiture en Amérique du Sud. Quatre cents dollars le cargo, pour un véhicule qui n'en vaut guère plus, le choix n'est pas rationnel. Mais nous y sommes désormais attachés et nous voyons mal renoncer à notre liberté automobile. En piétons, nous appareillerons sur un voilier une semaine plus tôt, pour quatre jours de mer jusqu'en Colombie. Continuer motorisés nous oblige également à suivre la route vénézuélienne puis brésilienne. C'est-à-dire l'Amazonie du Nord au Sud, de Caracas à La Paz. Nous achetons en prévision une pelle, un gros bidon et une longue corde.



Vendredi 9 septembre. Vers la Colombie.

Nous laissons la Datsun sur le parking portuaire de Colon. Reste deux jours avant notre départ,  que nous mettons à profit pour descendre le canal de Panama. Chaque voilier pour l'emprunter est contraint d'embarquer avec lui cinq membres d'équipage, chargés de retenir le navire dans les écluses agitées. Nous servons ainsi de mousses sur un catamaran en route vers l'Australie, occasion unique de parcourir gracieusement les quatre-vingts kilomètres entre l'Atlantique et le Pacifique. Retour en bus le lendemain vers Portobello où nous attend Claudio, propriétaire d'un voilier assurant à titre privé la liaison avec la Colombie. La ligne de ferry ayant fait faillite, plusieurs capitaines de voiliers occidentaux, en situation d'oligopole, se sont entendus sur des prix exorbitants pour convoyer les voyageurs.

Nous embarquons donc, avec deux Américains et un Espagnol, sur le onze mètres de ce Français, pour un voyage qui, de peu, manqua d'être le dernier.



Publié le 15/12/2006 à 09:32, dans 991. Panama, Panamá
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