Jeudi 15 juillet. Istanbul. Le train se traîne dans la banlieue d'Istanbul. Je suis impatient d'arriver mais la loco me fait saliver. Nous longeons des maisons délabrées, des cours d'immeubles où des fillettes s'activent à brosser d’immenses tapis. Les habitants fourmillent autour des bus et des taxis, les klaxons percent la rumeur générale. La ville est réveillée depuis peu. Soudain, la mer apparaît, calme et brillante, caressée par de gros paquebots paresseux. Un frisson m'envahit. La première étape de mon voyage est atteinte.
Mercredi 21 juillet. Attente.
Première semaine à Istanbul. Boris doit arriver dans quelques jours. Je commence à m'habituer à la ville, à la vue du Bosphore, aux klaxons incessants des taxis et à la douceur des maisons de thé. J’arpente les rues comme un jeune chien fou, remonte et dévale les collines avec ferveur. Je me perds dans les ruelles délabrées où grouillent des gosses hilares et joueurs. Je tremble à chaque appel à la prière chantée des minarets. Je regarde le soir le soleil enflammer la ville et ressors dans la nuit réchauffer mon âme dans les bistrots surpeuplés de Taksim.
J'ai commencé les entretiens. Les "jeunes Turcs rêvent d'Europe", c'est le thème que j'ai vendu à Cécile pour Libération. Dans quatre mois, la Commission doit se prononcer sur une éventuelle ouverture des négociations d'adhésion, et tout le pays s'attend avec certitude à une réponse positive. À l’issue de chaque interview, mes interlocuteurs me demandent s'ils ont raison d'espérer. Je n'ose leur avouer que les opinions publiques européennes ne partagent pas totalement leur enthousiasme. Tous les critères, économiques et géopolitiques, poussent pourtant dans leur sens.
Certes, cette mégalopole de 12 millions d’habitants n’est pas toute la Turquie, mais le dynamisme y court les rues et les salons d’entrepreneurs. Les « tigres anatoliens », ces entreprises familiales du centre du pays, constituent un puissant réseau de PME et l’union douanière qui, depuis 1995, lie la Turquie à l’Europe, en fait déjà un Etat économiquement intégré. Reste les mosquées, pleines à craquer, que côtoie une jeunesse stambouliote sans foulard ni préjugés, et qui ne demande qu’à partager nos valeurs occidentales pour peu que nous les acceptions parmi nous. Mais en cas de refus, ses 70 millions d’habitants pourraient bien basculer, pour partie du côté des islamistes, pour l’autre en faveur des américains.
Jeudi 22 juillet. 36 morts.
Je n'écoutais la télé que d'une oreille lorsque CNN cessa quelques instants de parler de la campagne électorale américaine pour prononcer le mot "Turkey". C'était bien de mon nouveau pays qu’il s'agissait, et c'était bien d'Istanbul que le train qui avait déraillé était parti. D'une dizaine de morts, le bilan s’alourdissait de minute en minute. Au moment où je quittai ma chambre, chargé de mon palm, de mon téléphone portable et d'un peu de nourriture, la chaîne US d'information en continu évoquait une centaine de victimes. Tous les journalistes en vacances. Juste ce type de l'AFP rencontré deux jours plus tôt et une journaliste-notable du Monde qui, selon ses propres dires, devait être devant ses fourneaux. C’est sûr, j'avais une carte à jouer, et qui ne sortirait pas deux fois. Je jaillis de l'hôtel en direction de la gare.
Un bateau m'emmena sur la rive orientale, à la station asiatique. Je joins entre-temps Libé en PCV et pris contact avec Le Figaro. Mais à la gare, il n'y avait que des journalistes. Les familles des victimes étaient introuvables et mes collègues turcs n'entendaient pas un mot d'anglais. J'errai de groupe en groupe, piochant ici ou là quelques infos peu fiables, dont le nouveau bilan de 139 victimes. Libé me rappela pour m'annoncer que son correspondant régional était en Turquie, Le Figaro pour me dire qu'ils avaient déjà bouclé. Je tentai un dernier coup avec France-inter qui me remercia chaleureusement mais m'informa que son contact était en route sur le lieu même de l'accident. Ce fut la douche froide. Je payai près de quinze euros mon rapatriement en centre-ville, avant de me glisser sous les draps sans manger. Seule consolation: le bilan au petit jour avait été divisé par quatre. Je n'avais pas participé au fourvoiement collectif.
Dimanche 25 juillet. Retrouvailles.
J’aperçois Boris de loin. Son sac à dos engoncé dans une toile de jute défraîchie, un « Marcel » blanc devenu gris et la démarche fatiguée. Nous faisons tout de suite le point sur les jours à venir. D'abord changer d'hôtel - celui-ci est trop cher - puis récupérer, pour lui, le visa iranien. Terminer rapidement le cycle des rendez-vous avant de filer à Ankara. « Le voyage commencera vraiment à partir de là », m’annonce-t-il. J'ignore ce qu'il veut dire, même s’il est vrai qu'Istanbul a tout d'une grande ville plutôt européenne. Nous sommes pour l'heure comme en vacances, encerclés par les touristes occidentaux. Au-delà de la Cappadoce débute un territoire que nous imaginons plus hostile.
Mercredi 28 juillet. Archi truc.
Ce matin, grosse fatigue. C'est à cause de Boris. C'est lui qui a commencé à parler à ce type au comptoir. Un loueur de voiture qui travaille sur l'aéroport. Archi de son prénom, c'est du moins ce que nous avons compris. Car hier soir, nous avons laissé ce jeune turc pour ivre mort dans les toilettes du bar. Nous n'avons pas osé le déranger, et encore moins le réveiller. Sa voiture l'attendait et nous préférions le voir somnoler plutôt qu'au volant d'un véhicule, tout loueur d'automobile qu'il fut. Archi était corpulent et sympathique. La virilité a fait le reste. Il a souhaité à l'évidence nous voir ivre avant lui. Il a perdu.
Nous avons terminé avec Boris sur une terrasse-bar pour jeunes stanbouliotes branchés. Celle-la même qui nous empêche de dormir depuis deux jours par la musique terriblement forte qui s'y joue. Ce lieu jouxte en effet l'hôtel où nous logeons. Les décibels qui s'en échappent, jusqu'à quatre heures du matin, dimanche inclus, ne sont pas les seules nuisances sonores qui nous obligent à vivre la nuit. La liste serait incomplète si n'étaient mentionnés les hurlements de la télévision du voisin de palier, la machinerie de l'ascenseur, le premier appel à la prière de la mosquée d'à-côté, le boulevard 2 fois 2 voies tout proche, l'amour immodéré des Turcs pour le klaxon et, pour finir, le couloir aérien juste au-dessus de notre chambre, elle-même située au dernier étage d'un immeuble au toit de carton-pâte. La semaine fut nocturne.
Dimanche 1e août. 22h00. Vers l'Asie.
Je quitte enfin le continent européen. Sur le bateau qui traverse le Bosphore, je regarde une dernière fois les lumières d'Istanbul. Le pont Galata et ses pêcheurs, l'embarcadère d'Eminomiü, puis, quelques minutes après, Sainte-Sophie et la mosquée bleue. Des silhouettes de cargos enveloppées de nuit flottent sur la mer calme, que la petite embarcation qui relie les deux continents évite majestueusement. Ces gros bateaux passent de la Méditerranée à la mer Noire par ce détroit qui sépare la ville en même temps que l'Europe et l'Asie. Je laisse Istanbul. J’ai aimé cette ville. Vingt jours. Je suis content d’en partir.
Lundi 2 août. 6h00. Ankara.
Je n'ai presque pas dormi dans le bus de nuit. L'arrivée dans la capitale turque est difficile. Le taxi ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre, l'adresse pourtant évidente de mon hôtel. À l'angle de deux des plus importantes avenues d'Ankara. Nous tournons en rond depuis un moment. Je suis fatigué. Le voyage a été éprouvant. Je réalise que le chauffeur me mène en taxi. Et bien que je réprouve cette méthode, et après avoir épuisé mes rares mots de turcs, je finis par adopter celle de Boris qui consiste à s'énerver très fort en français. Opération réussie. Je dormirai avant 7 heures.
Mardi 3 août. Bientôt chauve.
Depuis plusieurs semaines, je pressentais l'irrémédiable. C'est désormais une certitude. Je me suis offert quelques instants un sursis d'optique. Vite évanoui. La glace de l'hôtel a beau être de médiocre qualité, il n'en reste pas moins que je perds mes cheveux. C'est évident. L'apparition de ce phénomène biologique des plus naturels est en passe de me plonger dans une profonde dépression. Qu'il se révèle en voyage n'en rend que plus inacceptable le processus. Comme si rien ne me serait épargné en ce début de périple. Car à ma perte capillaire, je dois ajouter, à la liste de mes nombreux déboires physiques, l'apparition, non moins surprenante, d'une fêlure sur l'une des deux canines avant. Tout aussi inesthétique que le phénomène précité, cette altération de l'émail m'apparaît, par contre, plus dangereuse à moyen-terme. Et comme le moyen-terme devrait se situer en Iran ou en Afghanistan, je me résous à tester dès demain la dentisterie turque. Je dois avouer que c'est un charme de l'Orient dont je me serais passé. Car si mon intérêt pour les questions de soins collectifs et, plus largement, de couverture sanitaire, dans le cadre du vaste débat, en France, sur la réforme de l'Assurance maladie, eut trouvé ici à s'enrichir d'un élément de comparaison internationale, j'en aurais fait néanmoins l'économie, quitte à prendre mes distances avec la sacro-sainte curiosité professionnelle qui doit animer tout bon journaliste. Bref, j'ai la trouille.
Jeudi 5 août. Chez le dentiste.
J'y suis. Juste devant l'immeuble de mon futur bourreau. Je suis passé auparavant à la banque retirer une somme considérable, une jeune fille de l'ambassade m'ayant informé des tarifs prohibitifs des dentistes turcs. L'équivalent du tiers du salaire moyen. Devant la porte, j'hésite une dernière fois, peu de temps finalement, juste assez pour me remémorer, dans mon imaginaire, l'équivalent kurde ou afghan. Le doigt à peine ôté de la sonnette, je suis accueilli par une pulpeuse assistante qui m'invite à patienter dans l'antichambre. Mon heure arrive enfin et la surprise est totale. Un turc anglophone, coiffé de ce qui s'apparente à une paire de lunettes à visée nocturne, m'accueille chaleureusement, écorchant à peine mon nom, dans une pièce immaculée et au milieu d'un matériel flambant neuf. La séance est un plaisir. Dans ma lancée, je me rue chez le Kouafur qui, pour deux euros, me rend ma dignité capillaire, avec, lui aussi, une attention et une douceur qui font regretter que les cheveux ne poussent pas plus vite. Ce 4 août est un vrai bonheur. Je décide de filer à l'hôtel commencer mon article. Nul besoin de préciser que ma prose, à cet instant, m’apparaît admirable.
Vendredi 6 août. Ankara le bol.
Comment définir le Turc, si ce n'est pas sa gentillesse? Sûrement pas, de toute façon, par son physique. Car malgré la persistance de quelques moustachus trapus, il en est de toutes les sortes. Des bruns et des blonds, des grands et des petits, des gros et des maigres, des obèses et des squelettiques, des très beaux et des laids. Le genre féminin, pour sa part, n'a rien à envier aux belles Parisiennes. Là encore, la diversité est la règle, avec peut-être un point commun dans le regard, perçant autant que fuyant, et des cheveux ondulants et volumineux, quand ils ne sont pas couverts pas un foulard.
Mon enquête pour Libé est presque terminée. Reste un petit portait à faire, mais je n'ai personne sous la main. Et Boris qui n'arrive pas, coincé à Istanbul à attendre son visa iranien. Sans lui, je ne peux me lancer à la recherche de la perle rare. Que faire d'un portrait sans photo? Je crains également d'avoir épuisé tous les charmes d'Ankara. Même si une grande partie de mes journées se sont écoulées dans ma chambre d'hôtel à écrire le reportage. Nous tenterons notre chance en Cappadoce. Pour 1500 signes, nous devrions trouver quelqu'un.
Samedi 8 août. Goreme.
Le guide annonçait une nuée de touristes. Je découvre une Cappadoce plutôt sereine. La chaleur, il est vrai, est écrasante. Après une longue balade dans les dédales érodés du paysage, je file rapidement vers Avanos, dans une pension francophile, profiter du calme pour achever mon article.
Mardi 10 août. Vers l'Est.
J'ai retrouvé Boris cette nuit. À deux heures du matin, à Kayseri, dans le train en direction de l'Est. J'ai quitté la belle Cappadoce aux "cheminées de fées" dans un ciel sans nuages. Mauvaises nouvelles. Il n'a pu obtenir de visa iranien et m'annonce, dans la foulée, que la frontière avec l'Irak est fermée. L'information est à vérifier, mais il l'a lue sur le site des Affaires étrangères. Nous discutons rapidement d'une solution de repli: rester au Kurdistan turc pour un reportage sur la guérilla. Le matin même de son départ d'Istanbul, des attentats qui ont fait deux morts ont été attribués au PKK par le gouvernement. Peut-être la reprise de l'activité séparatiste kurde nous fournira-t-elle un sujet? Nous tenterons, quoi qu'il en soit, de traverser la frontière irakienne. Dernière mauvaise nouvelle: le train que nous avons pris ne sera pas, comme nous l'espérions, au Kurdistan turc au petit matin, mais bien en fin de journée. Quarante-huit heures pour traverser la moitié de la Turquie, nous nous faisons une raison.
Mercredi 11 août. Sur les rails turcs.
Fin d'après-midi. Le train serpente dans les montagnes de l'Est anatolien. Dans un bruit de moteur d'avion, il se penche à droite, puis à gauche, offrant une vue aérienne sur la vallée. Depuis le début du voyage, j'avais remarqué que l'une des vitres manquait au double-vitrage de notre compartiment. Je comprends enfin, en arrivant à Diyarbakir, la raison de cette absence. À peine le train s'enfonce-il dans les faubourgs de la ville que des gosses postés en bordure des rails s'emploient à nous jeter des pierres. Notre seule vitre sera épargnée, mais la caillasse vient frapper contre la tôle, avant et après notre compartiment. Nous nous regardons, médusés. Nous comprenons que nous avons changé de monde, que le cocon protecteur d'Istanbul, d'Ankara, ou même de Cappadoce est derrière nous. Ce ne sont que des gosses, mais le voyage, à partir d'ici, prend une autre tournure.
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