Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


Menu

» Accueil
» Qui suis-je ?
» Mon itinéraire
» Livre d'or
» Album photos
» Archives
» Mes amis

Rubriques

* Avant de partir
* Infos Amériques
* Infos Asie
* infos Moyen Orient
* Infos traversée du Pacifique
* Itinéraire
* Liens
* Musiques
* Vidéos par pays
** carnet sonore Paris 10e
***********************
1. De Paris à Istanbul
2. En Turquie
3. En Irak
4. En Iran
5. Au Pakistan
6. En Chine
7. Hongkong
8. Vietnam
9. Cambodge
91. Thaïlande
92. Malaisie
93. Singapour
94. Traversée du Pacifique
95. Etats-Unis
96. Mexique
97. Guatemala
98. Salvador
99. Nicaragua Costa Rica
991. Panama
992. Colombie
993. Venezuela
994. Brésil
995. Traversée Atlantique


2. En Turquie




Jeudi 15 juillet. Istanbul. Le train se traîne dans la banlieue d'Istanbul. Je suis impatient d'arriver mais la loco me fait saliver. Nous longeons des maisons délabrées, des cours d'immeubles où des fillettes s'activent à brosser d’immenses tapis. Les habitants fourmillent autour des bus et des taxis, les klaxons percent la rumeur générale. La ville est réveillée depuis peu. Soudain, la mer apparaît, calme et brillante, caressée par de gros paquebots paresseux. Un frisson m'envahit. La première étape de mon voyage est atteinte.


Mercredi 21 juillet. Attente. 

Première semaine à Istanbul. Boris doit arriver dans quelques jours. Je commence à m'habituer à la ville, à la vue du Bosphore, aux klaxons incessants des taxis et à la douceur des maisons de thé. J’arpente les rues comme un jeune chien fou, remonte et dévale les collines avec ferveur. Je me perds dans les ruelles délabrées où grouillent des gosses hilares et joueurs. Je tremble à chaque appel à la prière chantée des minarets. Je regarde le soir le soleil enflammer la ville et ressors dans la nuit réchauffer mon âme dans les bistrots surpeuplés de Taksim.


 J'ai commencé les entretiens. « Les jeunes Turcs rêvent d'Europe », c'est le thème que j'ai vendu à Cécile pour Libération. Dans quatre mois, la Commission doit se prononcer sur une éventuelle ouverture des négociations d'adhésion, et tout le pays s'attend avec certitude à une réponse positive. À l’issue de chaque interview, mes interlocuteurs me demandent s'ils ont raison d'espérer. Je réponds poliment, mais n'ose leur avouer que les opinions publiques européennes ne partagent pas totalement leur enthousiasme.

Tous les critères, économiques et géopolitiques, poussent pourtant dans leur sens. Cette mégalopole de douze millions d’habitants n’est pas toute la Turquie, certes, mais le dynamisme y court les rues et les salons d’entrepreneurs. Les « tigres anatoliens », ces entreprises familiales du centre du pays, constituent un puissant réseau de PME et l’union douanière qui, depuis 1995, lie la Turquie à l’Europe, en fait déjà un État économiquement intégré. Reste les mosquées, pleines à craquer, que côtoie une jeunesse stambouliote sans foulard ni préjugés, et qui ne demande qu’à partager nos valeurs occidentales pour peu que nous les acceptions parmi nous. Mais en cas de refus, ses 70 millions d’habitants pourraient bien basculer, pour partie du côté des islamistes, pour l’autre en faveur des Américains.

 


Jeudi 22 juillet. Trente-six morts.

Je n'écoute la télé que d'une oreille lorsque CNN cesse quelques instants de parler de la campagne électorale américaine pour prononcer le mot Turkey. C'est bien de mon nouveau pays qu’il s'agit, et c'est bien d'Istanbul que le train qui a déraillé est parti. D'une dizaine de morts, le bilan s’alourdit de minute en minute. Au moment où je quitte ma chambre, chargé de mon Palm, de mon téléphone portable et d'un peu de nourriture, la chaîne US d'information en continu évoque une centaine de victimes. Tous les journalistes en vacances. Juste ce morne type de l'AFP rencontré deux jours plus tôt et une journaliste-notable du Monde qui, selon ses propres dires, doit être devant ses fourneaux, occupée à recevoir une partie du gratin stambouliote francophone. Une occasion en or. Je jaillis de l'hôtel en direction du Bosphore, où un bateau m'emmène sur la rive orientale, à la station asiatique. Je joins entre-temps Libé en PCV et prends contact avec Le Figaro.

Mais à la gare, il n'y a que des journalistes. Les familles des victimes sont introuvables et mes confrères turcs n'entendent pas un mot d'anglais. J'erre de groupe en groupe, piochant ici ou là quelques infos peu fiables, dont le nouveau bilan de 139 victimes. Libé me rappelle pour m'annoncer que leur correspondant régional est en Turquie, Le Figaro pour me dire qu'ils ont déjà bouclé. Je tente un dernier coup avec France-inter qui me remercie chaleureusement mais m'informe que son contact est en route sur le lieu même de l'accident.

C'est la douche froide. Je paye près de 15 euros mon rapatriement en centre-ville, avant de me glisser sous les draps sans manger. Seule consolation : le bilan au petit jour a été divisé par quatre. Je n'ai pas participé au fourvoiement collectif.



Dimanche 25 juillet. Retrouvailles.
 

J’aperçois Boris de loin. Son sac à dos engoncé dans une toile de jute défraîchie, un « Marcel » blanc devenu gris et la démarche fatiguée. Nous nous embrassons, avant de faire rapidement le point sur les jours à venir. D'abord changer d'hôtel – celui-ci est trop cher – puis récupérer, pour lui, le visa iranien. Terminer rapidement le cycle des rendez-vous avant de filer à Ankara. « Le voyage commencera vraiment à partir de là », m’annonce-t-il. J'ignore ce qu'il veut dire, même s’il est vrai qu'Istanbul a tout d'une grande ville plutôt européenne. Nous sommes pour l'heure comme en vacances, encerclés par les touristes occidentaux. Au-delà de la Cappadoce débute un territoire que nous imaginons plus hostile.



Mercredi 28 juillet. Archi truc.

Ce matin, grosse fatigue. C'est à cause de Boris. C'est lui qui a commencé à parler à ce type au comptoir. Un loueur de voiture qui travaille sur l'aéroport. Archi de son prénom, c'est du moins ce que nous avons compris. Car hier soir, nous avons laissé ce jeune Turc pour ivre mort dans les toilettes du bar. Nous n'avons pas osé le déranger, et encore moins le réveiller. Sa voiture l'attendait et nous préférions le voir somnoler plutôt qu'au volant d'un véhicule, tout loueur d'automobile qu'il fût. Archi était corpulent et sympathique. La virilité a fait le reste. Il a souhaité à l'évidence nous voir ivre avant lui. Il a perdu. Nous avons terminé avec Boris sur une terrasse-bar pour jeunes stambouliotes branchés. Celle-la même qui nous empêche de dormir depuis deux jours par la musique terriblement forte qui s'y joue.

Ce lieu borde en effet l'hôtel où nous logeons. Les décibels qui s'en échappent, jusqu'à 4 heures du matin, dimanche inclus, ne sont pas les seules nuisances sonores qui nous obligent à vivre la nuit. La liste serait incomplète si n'étaient mentionnés les hurlements de la télévision du voisin de palier, la machinerie de l'ascenseur, le premier appel à la prière de la mosquée d'à-côté, le boulevard deux fois deux voies tout proche, l'amour immodéré des Turcs pour le klaxon et, pour finir, le couloir aérien juste au-dessus de notre chambre, elle-même située au dernier étage d'un immeuble au toit de carton-pâte.

La semaine fut nocturne.

 


Dimanche 1e août. 22h00. Vers l'Asie.

Je quitte enfin le continent européen. Sur le bateau qui traverse le Bosphore, je regarde une dernière fois les lumières d'Istanbul. Le pont Galata et ses pêcheurs, l'embarcadère d'Eminomiü, puis, quelques minutes plus tard, Sainte-Sophie et la mosquée bleue. Des silhouettes de cargos enveloppées de nuit flottent sur la mer calme, que la petite embarcation qui relie les deux continents évite majestueusement. Ces gros bateaux passent de la Méditerranée à la mer Noire par ce détroit qui sépare la ville en même temps que l'Europe et l'Asie.

Je laisse Istanbul. J’ai aimé cette ville. Vingt jours. Je suis content d’en partir.



Lundi 2 août. 6h00. Ankara.
 

Je n'ai presque pas dormi dans le bus de nuit. L'arrivée dans la capitale turque est difficile. Le taxi ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre, l'adresse pourtant évidente de mon hôtel. À l'angle de deux des plus importantes avenues d'Ankara. Nous tournons en rond depuis un moment. Je suis fatigué. Le voyage a été éprouvant. Je réalise que le chauffeur me mène en taxi. Et bien que je réprouve cette méthode, et après avoir épuisé mes rares mots de turc, je finis par adopter celle de Boris qui consiste à s'énerver très fort en français. Opération réussie. Je dormirai avant 7 heures.



Mardi 3 août. Fêlure. Ankara ne sera qu’une courte étape. Je dois débuter la rédaction du reportage pour Libé, rencontrer encore quelques universitaires, avant de filer sur la Cappadoce. Je dois également me soucier d’une légère fêlure sur l'une de mes deux canines avant. Une altération de l'émail purement esthétique, pour l’instant, mais qui pourrait se révéler problématique à moyen terme. Et comme le moyen terme devrait se situer en Iran ou en Afghanistan, je me résous à tester dès demain la dentisterie turque.

 
     
 
Jeudi 5 août. Chez le dentiste.

J'y suis. Juste devant l'immeuble de mon futur bourreau. Je suis passé auparavant à la banque retirer une somme considérable, une jeune fille de l'ambassade m'ayant informé des tarifs prohibitifs des dentistes ottomans. L'équivalent du tiers du salaire moyen. Devant la porte, j'hésite une dernière fois, peu de temps finalement, juste assez pour me remémorer, dans mon imaginaire, l'équivalent kurde ou afghan. Le doigt à peine ôté de la sonnette, je suis accueilli par une pulpeuse assistante qui m'invite à patienter dans l'antichambre. Mon heure arrive enfin et la surprise est totale. Un Turc anglophone, coiffé de ce qui s'apparente à une paire de lunettes à visée nocturne, m'accueille chaleureusement, écorchant à peine mon nom, dans une pièce immaculée et au milieu d'un matériel flambant neuf. Dans ma lancée, je me rue chez le Kouafur qui, pour deux euros, me rend ma dignité capillaire, avec, lui aussi, une attention et une douceur qui font regretter que les cheveux ne poussent pas plus vite. Ce 4 août est un vrai bonheur. Je décide de filer à l'hôtel commencer mon article. Nul besoin de préciser que ma prose, à cet instant, m’apparaît admirable.

.


Vendredi 6 août. Ankara le bol.

Comment définir le Turc, si ce n'est pas sa gentillesse ? Sûrement pas, de toute façon, par son physique. Car malgré la persistance de quelques moustachus trapus, il en est de toutes les sortes. Des bruns et des blonds, des grands et des petits, des gros et des maigres, des obèses et des squelettiques, des très beaux et des laids. Le genre féminin, pour sa part, n'a rien à envier aux belles Parisiennes. Là encore, la diversité est la règle, avec peut-être un point commun dans le regard, perçant autant que fuyant, et des cheveux ondulants et volumineux, quand ils ne sont pas couverts pas un foulard.

 

Mon enquête pour Libé est presque terminée. Reste un petit portait à faire, mais je n'ai personne sous la main. Et Boris qui n'arrive pas, coincé à Istanbul à attendre son visa iranien. Sans lui, je ne peux me lancer à la recherche de la perle rare. Que faire d'un portrait sans photo ? Je crains également d'avoir épuisé tous les charmes d'Ankara. Même si une grande partie de mes journées se sont écoulées dans ma chambre d'hôtel à écrire le reportage. Nous tenterons notre chance en Cappadoce. Pour 1500 signes, nous devrions trouver quelqu'un.



Mardi 10 août. Vers l'Est.
 

J'ai retrouvé Boris cette nuit. À 2 heures du matin, à Kayseri, dans le train en direction de l'est. J'ai quitté la belle Cappadoce aux « cheminées de fées » dans un ciel sans nuages.

Mauvaises nouvelles : il n'a pu obtenir de visa iranien et m'annonce, dans la foulée, que la frontière avec l'Irak est fermée. L'information est à vérifier, mais il l'a lue sur le site des Affaires étrangères. Nous discutons rapidement d'une solution de repli : rester au Kurdistan turc pour un reportage sur la guérilla. Le matin même de son départ d'Istanbul, des attentats qui ont fait deux morts ont été attribués au PKK par le gouvernement. Peut-être la reprise de l'activité séparatiste kurde nous fournira-t-elle un sujet ? Nous tenterons, quoi qu'il en soit, de traverser la frontière irakienne. Dernière mauvaise nouvelle : le train que nous avons pris ne sera pas, comme nous l'espérions, au Kurdistan turc au petit matin, mais bien en fin de journée. Quarante-huit heures pour traverser la moitié de la Turquie, nous nous faisons une raison.



Mercredi 11 août. Sur les rails turcs.

Fin d'après-midi. Le train serpente dans les montagnes de l'Est anatolien. Dans un bruit de moteur d'avion, il se penche à droite, puis à gauche, offrant une vue aérienne sur la vallée. Depuis le début du voyage, j'avais remarqué que l'une des vitres manquait au double-vitrage de notre compartiment. Je comprends enfin, en arrivant à Diyarbakir, la raison de cette absence. À peine le train s'enfonce-il dans les faubourgs de la ville que des gosses postés en bordure des rails s'emploient à nous jeter des pierres. Notre seule vitre sera épargnée, mais la caillasse vient frapper contre la tôle, avant et après notre compartiment. Nous nous regardons, médusés. Nous comprenons que nous avons changé de monde, que le cocon protecteur d'Istanbul, d'Ankara, ou même de Cappadoce est derrière nous. Ce ne sont que des gosses, mais le voyage, à partir d'ici, prend une autre tournure.

Publié le 13/01/2007 à 21:26, dans 2. En Turquie, Ankara
Mots clefs : diyarbakirgoreme
Ajouter un commentaire

Wouaw!!!

Super blog!!!
Rien à redire bravo...
Juste un petit détour en image vers:
http://un-oeil-dans-le-viseur.com/turquie.html

Publié par Anonymous à 14:10, 9/05/2009

Lien

<- Page précédente | Page suivante ->