Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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12. Singapour




Mardi 22 Mars. Singapour.

C'est le cœur serré que je quitte Malacca. Cette ville m'a plu, et l'abandonner pour me plonger dans Singapour la prétentieuse ne m'enchante guère. Mais je le sais aussi : ce n'est pas seulement un lieu aimé que j'ai du mal à quitter. Kuala Lumpur ne m'avait point fasciné et pourtant la décision d'en décoller fut longue. Non, il y a autre chose. Il y a que depuis plusieurs étapes, mon sac est difficile à faire, le chemin du bus ou de la gare, douloureux à prendre. Je traîne. J'ai du mal à repartir. Je cherche inconsciemment à me poser.

Singapour. 

Ville-État, chantre du libéralisme, Singapour ressemble en tous points à Hongkong. La démocratie en moins. Constitué en grande majorité de Chinois, l'ancien comptoir britannique abrite aussi 14% de Malais, 7% d'Indiens, des Sri-Lankais, des Eurasiens, et quelques touristes perdus dans les centres commerciaux géants. Un vrai mélange, comme en Malaisie, où un Chinois peut s'appeler Ali et sortir d'une église et un Indien s'engouffrer dans une mosquée, à deux pas d'un temple bouddhiste, jouxtant lui-même une synagogue. Mais tous semblent motivés par un but unique : faire de l'argent. Tout en respectant sagement les conseils d'hygiène de vie « préconisés » par leur gouvernement. Partout dans les rues, des affiches rappellent qu'il est interdit de faire ceci ou cela, de traverser en dehors des clous, de manger dans le métro, d'y transporter du durian (fruit exotique), de rester stationné en bas de l'escalator, de jeter ses papiers et mégots par terre, de mâcher des chewing-gums et, bien sûr, de transporter de la drogue, cette fois-ci sous peine de mort.



Par où la sortie?

Je suis désormais confronté au dilemme d'itinéraire le plus important depuis mon départ. Arrivé à Singapour après huit mois de voyage, mes possibilités de poursuite se réduisent drastiquement. Est-il raisonnable de dépasser l'équateur et de continuer la route vers le sud, en direction de l'Indonésie, puis de l'Australie, et de m'éloigner ainsi plus fortement encore des principaux axes maritimes ? Ou dois-je casser ma tirelire et accepter la proposition de cargo allemand partant dans quinze jours pour la Californie ? Le choix du projet est aussi suspendu à sa faisabilité, car l'un comme l'autre se trouvent en butte à la paranoïa des différentes autorités. Les Indonésiens ne m'accordent qu'un visa de trente jours, retirable à la frontière, en échange d'un billet de retour ou de continuation. Même chose côté US, où l'exemption de visa accordée habituellement aux Européens est inapplicable en dehors d'une arrivée par les airs. Un sésame spécial doit être demandé à l'ambassade, et je ne sais quel motif de refus le discrétionnaire pouvoir consulaire américain choisira entre ma nationalité française, mon métier de journaliste, et la présence sur mon passeport de tampons aussi peu engageants que ceux d'Iran ou du Pakistan.


Mercredi 23 mars. Singariche.

Certes, ma barbe n'a pas vu de rasoir depuis quinze jours, mes sandales vietnamiennes menacent de céder à chaque instant sous mon jean thaïlandais sale et râpé, mais j'ai revêtu pour l'occasion ma plus belle chemise, à peine froissée, et utilisée quatre ou cinq fois seulement depuis sa dernière rencontre avec un tambour de machine à laver. Bref, je suis sur mon trente-et-un du huitième mois de voyage et c'est ainsi que je me présente, en milieu de soirée, rue Mohamed Sultan, pour une étude socioculturelle de la jeunesse branchée de Singapour. L'adresse m’est indiquée par un vieux Guide du Routard déniché en Malaisie, et dont le rédacteur qualifie, sans retenue, la rue de « phénomène », tout en précisant, s'il restait encore des lecteurs routards de ce guide, « tenue correcte exigée ». Une mention qui m'avait un peu refroidi mais pas frigorifié. J'ai donc fait de mon mieux pour pénétrer ce milieu noctambule, mission, je le sens, indispensable à mon séjour dans cette ville.

Je fais connaissance avec le quartier par une gargote à frites, avant de repérer, toujours selon mon conseiller Routard, quelques bars « étonnants ». Ce qui m'étonne surtout, ce sont les prix, dignes d'une des places les plus courues du 16e parisien. Mais j'ai fait le chemin à pied, et fourni de gros efforts vestimentaires, je dois mener mon étude jusqu'au bout. J'entame la conversation avec un rabatteur de bars, lui confiant mon étonnement sur les tarifs du coin, et lui pose une question aussi bête que gênante : a-t-il, lui aussi, les moyens de fréquenter ces lieux ? Dans l'ambiance générale de frime régnant à Singapour, difficile, pour ce simple intermédiaire, d'avouer son infériorité sociale. Bien sûr qu'il peut entrer dans chacun de ces cafés et y passer la nuit. Je lui demande alors lequel lui semble le moins onéreux, avant de m'y engouffrer, un peu honteux d’avoir, malgré moi, humilié ce jeune homme.

Je m'installe au comptoir pour quelques « Tiger beer ». La salle est bondée de cette jeunesse singapourienne, où se mélangent filles et garçons aux traits chinois et indiens. Collés à leur portable dernier cri, ils se déhanchent sans retenue sur les récents tubes en vogue que crache la sono surpuissante. J'apprends que l'on est mercredi soir et qu’il s’agit, à ce titre, de la rituelle « night girl », dont les représentantes du genre bénéficient de l'entrée gratuite. Un peu plus tard dans la soirée, je fais répéter plusieurs fois sa question à la jeune fille qui vient m'accoster. Mais c’est bien une Tequila sunrise qu'elle m'invite à lui offrir. Il n'en est évidemment pas question. La Chinoise s'en va en maugréant. Je quitte les lieux peu de temps après, ne jugeant pas indispensable de renouveler ma dernière consommation.

Singapour mange de l'argent, de jour comme de nuit.



Samedi 26 mars. Le Monde à l'usage.

« Vous pensez que vous allez faire un voyage, mais bientôt, c'est le voyage qui vous fait. Ou vous défait. » Cette phrase des plus connues de Nicolas Bouvier, je l'ai méditée souvent, retournée plusieurs fois au creux de ma propre expérience. Qu'a fait de moi ce voyage pour l'instant ? M'a-t-il changé ? Suis-je différent ? Ou huit mois et quinze jours sont-ils encore trop courts pour apprécier l'exactitude des propos de ce grand baroudeur ? Bouvier était plus jeune, évoluait dans un environnement plus hostile au voyageur que ne l'est aujourd'hui la planète. Sûrement faut-il attendre le retour, se confronter à son pays et ses amis, retrouver une vie sociale et ses repères. Mais pour l'heure, je ne me sens point différent.


Dimanche 27 mars. Le choix de la mer. 

Boris ne viendra pas à Singapour. Il est parti pour le Japon. De mon côté, et après maintes hésitations, j'opte pour un changement de continent. J'entamerai dès lundi les démarches pour embarquer sur le cargo allemand. Il ne me reste que trois semaines pour réunir toutes les pièces du dossier. Le départ est prévu pour mi-avril, avant une arrivée début mai en Californie. Nous nous fixons avec Boris un nouveau rendez-vous fin mai à Mexico.



Lundi 28 mars. US embassy.

Pour la deuxième fois en trois jours, je repars bredouille de l'ambassade. Vendredi matin, déjà, c'est le gardien de permanence qui m'apprit que l'on était « Good friday », un obscur jour de congé à Singapour qui faisait fermer ses portes à toutes les administrations, et notamment au consulat américain. Ce n'était pas vraiment good pour moi qui, après deux lignes de métro et vingt minutes de marche, étais enfin parvenu au pied du monstrueux blockhaus flanqué de l'aigle américain. Ce lundi matin, où j'arrive plus tôt et mieux rasé encore que la semaine précédente, c'est la jeune employée de la cabine de contrôle qui m'informe des nouvelles règles du jeu « entrer aux USA ». Aucun formulaire n'est disponible sur place, il faut se rendre dans un café Internet, se connecter au site, remplir trois pages de formulaires, les imprimer, et revenir avec divers documents, dont un reçu de paiement de 85 euros sur le compte de l'ambassade et des photos d'identité au format 5x5 propre au standard américain. Le tout à rendre avant 10 heures du matin, délai impossible à respecter pour aujourd'hui. Je repars une fois de plus désemparé, près à filer sur l'Indonésie. Mais de retour au centre-ville, je me pose finalement devant l'écran et commence, avant de l'imprimer, à renseigner le formulaire ad-hoc. Aux classiques questions administratives, suit sur la deuxième page une série de demandes dont même le plus attardé des terroristes pourrait flairer le caractère tendancieux.

Les premières questions sont plutôt soft, du genre « Avez-vous été arrêté dans le passé pour crime, trafic de drogue ou prostitution ». Puis, entrant dans le vif du sujet, comme si la première question avait fonction d'endormissement, le formulaire me demande si je « cherche à entrer sur le territoire US pour y commettre des actes terroristes ou subversifs », et dans ce cas, si je suis « membre ou représentant d'une organisation terroriste telle que désignée par le secrétariat d'État ». J’hésite un instant. Dans le doute, sûrement faut-il vérifier si mon organisation terroriste est considérée comme telle sur la liste du gouvernement américain. Sinon, puis-je en déduire que même terroriste, je suis le bienvenu ? Le formulaire, enfin, veut savoir si j'ai « participé aux persécutions perpétrées par le gouvernement nazi », et si, pour finir, j'ai été complice d'un génocide. Au cas où le plus débile des prétendants à l'immigration américaine se risquerait à répondre par l'affirmative, une petite note en bas de page rappelle à l'intention des mal-comprenant qu'un seul « oui » à l'une de ces questions peut conduire au rejet de sa candidature.

Allons bon. Si les récents et conséquents crédits alloués par l'administration Bush à la lutte contre le terrorisme – au détriment de nombreux programmes sociaux – servaient à remanier de façon aussi pertinente leurs formulaires d'immigration, les USA étaient à l'évidence protégés contre toute nouvelle menace. Je m'en trouvais rassuré.



Mardi 29 mars. Crac-crac. 

J'apprends ce matin par le journal qu'un nouveau tremblement de terre a frappé cette nuit l'Indonésie. La secousse a été ressentie jusqu'à Singapour, peu après minuit. Sur les photos du Straits Time, des habitants évacués de quelques immeubles patientent calmement dans la rue. L'une des adresses indiquées est située non loin de mon quartier. Pour ma part, je n’ai souvenir d'aucune vibration. D'une amplitude de 8,5 sur l'échelle de Richter, enfoui à 30 km sous la surface de la planète, le mouvement de l'écorce terrestre n'aurait provoqué, pour l'heure, « que » quelques milliers de morts sur l'île indonésienne de Nias, au large de Sumatra. Réplique du tremblement de décembre, ou début d'une série plus forte de secousses sismiques générées par les modifications de la plaque terrestre à cet endroit ? Les experts s'interrogent.



Jeudi 31 mars. US back.

Difficile de postuler dans de pires conditions. Yvan, résidant français à Singapour, m'avait entraîné la veille, et jusqu'à 5 heures du matin, dans les bars de la ville. Après deux heures de mauvais sommeil, j'émerge difficilement, le corps endormi et la bouche pâteuse, pour mon troisième et je l'espère, dernier passage à l'ambassade américaine. Réveil automatique, toasts vite engloutis, poussés par deux grands bols de café. Je me mêle rapidement à la foule des Singapouriens matinaux et pressés. Deux métros, un bus, trente minutes de queue sous une pluie diluvienne et me voici à l'intérieur de la forteresse US.

Je patiente, mon ticket à la main, le dossier de candidature sur les genoux, que j'inspecte une dernière fois, tentant d'y déceler d'éventuelles pièces manquantes. Devant moi, des guichets aux vitres blindées accueillent les candidats. L'anxiété me gagne doucement. Je tente, sans y parvenir, de me concentrer sur la lecture du Straits Time acheté en chemin. Mes paupières sont lourdes et seule l’angoisse d’un éventuel refus me tient éveillé. Je regrette à cet instant la virée nocturne avec Yvan. Je fixe l'écran digital égrenant les numéros d'appel. Le 562 s'affiche enfin, suivi d'un petit « bip ». C'est mon tour. Je me rends un peu penaud devant le guichet indiqué, préparant mon esprit confus à un interrogatoire en règle.

C'est une fille. La trentaine. L'épaisse vitre qui nous sépare n'enlève rien à la sincérité de son sourire d'accueil. Je suis un peu rassuré. Elle feuillette mon dossier. « Vous êtes allés en Iran et au Pakistan. Hum... Que pensez-vous de ces pays ? » Je sens le piège. Qu'attend-elle de moi ? Une dénonciation en règle de l'axe du mal ? Un « Vive l'Amérique! » et son président ? Mais sa question s'accompagne d'un sourire plus complet encore. Je prends confiance et me lance, dénonçant les dictatures tout en soulignant la chaleur des peuples qui ont en sont les victimes. Je me concentre sur l'Iran, délaissant le problématique Pakistan, allié des États-unis. La fille est ravie, mais pas forcément pour la raison supputée. Elle-même s'est rendue en Iran et trouve ce pays formidable. Tout comme mon tour du monde, qu'elle rêve bien sûr de faire un jour, quand elle aura le temps. Je tombe des nues. Le visa semble accordé. Elle me tend un ticket. Je dois encore patienter pour le paiement, puis revenir lundi retirer mon passeport. De retour, soulagé, sur les sièges de la salle d'attente, j'observe le comportement des autres guichetiers. Tous les employés sont charmants, aimables, courtois. Les candidats repartent ravis, gratifiant à chaque fois leur interlocuteur d'un « thank you so much » sincère et appuyé. Je suis loin de la prison d'Abou Ghraib et de ses tortionnaires. Cette Amérique-là est souriante, polie, accueillante. Presque trop. Derrière la vitre blindée, ces employés sont l'Amérique, l'image de ce pays, le premier contact pour les prétendants à l’ « american way of life ». Ont-ils toujours été ainsi ? Je l'ignore, mais ne peux m'empêcher de comparer ces conditions d'accueil aux témoignages accablants sur les guichetiers français des consulats et préfectures.



Vendredi 1e avril. Little India.

Alis'Nest, la pension de la rue Roberts Lane, est une grande maison où vivent Ali, sa mère, sa fille, ses deux neveux, sa nièce, deux ou trois Chinois non identifiés... et moi-même. Je suis en effet le seul client, hormis, de temps à autre, quelques rares voyageurs de passage. C'est une maison familiale, remplie de Bouddhas, où les membres chinois qui l'habitent se parlent en hurlant, où l'on croise en pleine nuit la grand-mère éveillée en se rendant aux toilettes, où la bruyante télé du salon fait vibrer les minces cloisons des chambres, où chacun mange quand bon lui semble, et où j'habite depuis maintenant dix jours.

Ali est dépité. Les affaires tournent mal, les clients se font rares. Il erre dans le quartier, le Little India de Singapour, où il passe ses journées à guetter le voyageur. Il m'interpelle d'une terrasse de café quand il me m'aperçoit, m'offre un thé, et maudit le gouvernement de Singapour et le coût élevé de la vie qui font fuir les touristes. « Si j'aime cette ville ? » me demande-t-il un jour. Oui, lui réponds-je, du bout des lèvres, si peu convaincu par ma réponse qu'il y décela aisément une politesse forcée. Inutile de lui mentir, lui n'aime pas Singapour. Tout comme l'ensemble des jeunes que j'ai pu rencontrer. Tous tordent la bouche quand ils évoquent leur « pays », beaucoup souhaitent en partir et ne plus revenir.

 

Little India reste le quartier populaire de la ville, où se concentre la population issue du sous-continent. Restaurants à bas pris, commerces bon marché, et ouvriers indiens à 300 euros le mois occupent les trottoirs de l'avenue Sarengoon et des rues adjacentes. Musulmans et hindous y cohabitent sans problèmes apparents. Même si quelques coups de feu entendus un soir me rappellent que les comptes ne se règlent, chez les Indiens, qu'à la nuit tombée. Il n'empêche, le temple hindouiste côtoie ici la grande mosquée et l'autoritaire et redouté gouvernement singapourien n’est pas étranger à la coexistence « pacifique » entre communautés.

Car à plusieurs reprises, errant dans le quartier, j’ai été confronté à des contrôles d'identités d'immigrés indiens, assis côte-à-côte sur le trottoir, le regard inquiet porté sur le visage du policier. Plus loin, des camions où s'entassaient des ouvriers casqués et harassés déchargeaient leur contenu au bord de l'avenue Sarengoon. Singapour a tout d'un pays riche : elle a ses immigrés exploités, réguliers ou clandestins, transpirant sur les chantiers pour la gloire de la finance.



Samedi 2 avril. Big Brother. 

« Les 5 C ? » fais-je répéter. « Oui, les cinq C », reprend Berthylle, qui habite ici depuis deux ans. « Credit-card, Condominium, Car, Career, and Club ». Soit, en français, « Carte bleue, résidence de luxe, voiture, carrière et Club ». Ce sont, m'indique cette jeune Française responsable des affaires culturelles à l'ambassade, les cinq éléments déterminants pour une fille dans le choix de son futur mari. Je passe rapidement en revue les cinq critères. Mais hormis une carte bleue irrégulièrement alimentée, et plus souvent sollicitée qu'approvisionnée, j'en conclus rapidement que ma future femme ne sera pas singapourienne. J'échapperai ainsi à la « semaine de la courtoisie », à celle de la « gentillesse » et du « bon voisinage », organisées chaque année, aux multiples amendes pour tout et n'importe quoi, aux 40 caméras de la station de métro voisine, et aux dossiers secrets et détaillés du gouvernement sur ses administrés. Je termine tout juste la lecture de 1984 d'Orwel, que j'avoue ne pas avoir choisi complètement par hasard au rayon francophone de la librairie de la rue d'Orchad. Mais aucun « télécran », reconnais-je, n'habite encore les murs de ma pension chinoise.

Pour combien de temps encore ?



Mardi 5 avril. Attente.

Il pleut sur Singapour. Une pluie chaude et violente. Une à deux heures d'averse quotidienne qui ne rafraîchit jamais l'atmosphère. Un temps équatorial. Mon corps s'habitue peu à peu. Deux semaines que je suis ici et encore dix jours avant le grand départ. Le dossier du cargo est bouclé. Je pense me réfugier sur une île malaisienne pour attendre. Quitter quoi qu'il en soit Singapour. Je pense aussi à Malacca, à trois heures de route en bus. Retrouver Sun et Gabby, et leur merveilleuse demeure.

C'est aussi, bientôt, la fin d'un continent: l'Asie, que je parcours depuis neuf mois. Mes idées sont confuses. L'Amérique dans un mois. Si différente. Un changement radical tout juste atténué par trois semaines de mer. Mais pour l'heure, de ce côté-ci du Pacifique, la perspective d'une date fixe de départ annihile en moi toute curiosité. Je me sais en sursis ici. À quoi bon m'investir ? Ce sera l'attente. L'attente seulement.



Jeudi 7 avril. Malacca. 

À la station de bus de Johu-Bohru, ville frontalière côté malaisien, j'hésite un instant : île sous les cocotiers ou vieilles rues de Malacca ? Côté est ou côté ouest ? Je sais pourtant au fond de moi que le choix à faire n'épouse pas ces termes. Il s'agit plutôt de décider entre « plages touristiques impersonnelles » et « retour à la maison ».



En fin d'après-midi, sous un ciel équatorial menaçant, j'entame la remonté de la rue Tukang. Cent mètres avant le numéro 26, j'aperçois Sun, avachi sur son fauteuil en osier face à la pension. Retrouvailles retenues, à l'asiatique. Je récupère la chambre numéro 4, celle donnant sur la cour intérieure et son jardin exotique. Depuis neuf mois, cet endroit est le premier à me paraître familier. Le premier dans lequel je reviens. Plus tard dans la soirée, je marche jusqu'à l'entrée de la mosquée voisine, au minaret chinois trois fois centenaire. J'ose cette fois-ci y pénétrer, et le tour du bâtiment à peine terminé, je suis invité par l'imam et quelques fidèles pour un thé servi à même le sol. Des hommes à l'intérieur réajustent les tapis pour la prière du lendemain. Nous conversons chaleureusement. L'imam me demande si je suis musulman. Ma barbe, sans doute, celle-là même qui, il y a cinq mois, nous avait fait passer, Boris et moi, pour des Pakistanais avec de faux passeports français aux yeux des tatillons douaniers chinois. En ressortant, je croise le petit épicier malais du haut de la rue. Il m'a reconnu, il me salue. Je redescends vers la pension. Je sais que je vais retrouver Sun, pour une conversation interminable avec quelques-uns de ses amis, installés sur le trottoir face à la maison, une bière dans la main et saluant de l'autre de vieux Chinois sur leur vélo. Je marche doucement, dans la rue calme et la nuit chaude. Heureux de me sentir chez moi. À Malacca. 


Mercredi 13 avril. Crise tiers-mondiste.

Les Turcs s'en sortaient plutôt bien et les Kurdes-Irakiens avaient réussi un exploit. Mais les Iraniens sombraient dans la fracture sociale, les Pakistanais languissaient dans la misère, les Chinois s'éveillaient dans l'inégalité et les Cambodgiens pataugeaient dans la corruption. À ce stade du voyage, il me restait à découvrir, selon toute vraisemblance, une Los Angeles pleine de Homeless, une Amérique latine inégalitaire et, surtout, une Afrique noire saignée à blanc.

Dans tous ces pays, passés ou à venir, j'avais vu et je croiserai des touristes occidentaux, plus ou moins attentionnés, plus ou moins au fait du pays qu'ils visitaient. Beaucoup apportaient avec eux leur bonne conscience, leur mode de vie alternatif et leur rébellion vestimentaire. Moi, je ne cessais de traîner ma culpabilité. Et accessoirement celles des autres.

Car si les Irakiens, et notamment les Kurdes, avaient vécu des décennies de terreur, c'est aussi parce que les occidentaux avaient soutenu et armé Saddam Hussein. Si les Iraniens s'étaient massacrés huit ans durant avec leurs voisins précités, quitte à renforcer la mollahcratie, c'est aussi parce que nous avions, Européens et Américains, entretenu le conflit et le rapport de forces militaire entre les deux nations. Si la dictature pakistanaise n'était pas prête de s'attaquer à la misère de son peuple, c'est aussi parce que les USA soutenaient tactiquement ses dirigeants. Si le Cambodge se noyait sous la corruption, c'est aussi parce que nous fermions les yeux tout en laissant ouvertes les vannes de l'aide internationale. Si ce même pays subissait une crise de son industrie textile, expérience sociale unique dans un PMA, c'est aussi parce que les règles de l'OMC étaient ainsi faites. L'Amérique latine payait encore les décennies d'influence américaine et l'Afrique noire réussissait ce qu'aucune région au monde ne parvenait à faire : elle reculait dans son développement, incapable de se remettre, pour ce qui est des pays francophones, des ingérences des gouvernements français successifs depuis les décolonisations. De de Gaulle à Mitterrand, l'enjeu pétrolier ou économique en général, ou même parfois imaginaire, avait transformé ce continent en terrain de jeu préféré des services secrets occidentaux et des affairistes en tout genre.


C'est dans ce monde que j'évoluais et que je croisais tant de touristes. Mais c'est à Christina seulement, Anglo-Espagnole de passage à Malacca, que je demandai un soir si elle s'estimait responsable. « Bien sûr que non », me répondit-elle fort logiquement. La pauvre Christina n'y était effectivement pour rien. Elle qui ne souhaitait que le bonheur de l'univers et des planètes encore inexplorées. Et pourtant, je ne pus m'empêcher de penser – et de lui dire – qu'en réalité, si : elle, moi, tous ces touristes occidentaux, nous y étions pour quelque chose. Certes, les plus avertis devaient en passer par François-Xavier Verschave et sa Françafrique, Sylvie Brunel et la Faim dans le Monde, Joseph Stiglitz ou Naomi Klein, Denis Robert et sa dénonciation des « affaires », Éric Laurent et La guerre des Bush. Mais dans l'ensemble, qui voulait savoir savait. Et chacun devait bien sentir, au fond de lui-même, que nos gouvernements menaient à l'extérieur de nos frontières une politique étrangère contraire à tous les principes qui régissaient nos politiques intérieures.

Mais qui leurs demandait des comptes ? Les touristes responsables ? Les voyageurs alternatifs ? Les travailleurs humanitaires ? Personne. Les touristes voyageaient, puis rentraient, en se disant dans l'avion du retour que le pays riche qu'ils habitaient était finalement bien géré. Par des hommes responsables et démocratiquement élus. Et que malheureusement sur cette Terre, tout le monde n'avait pas cette « chance ». C'était ainsi, c'était bien triste, mais ils ne manqueraient sûrement pas, pour les plus aisés et les plus vieux d’entre eux, de contribuer à la prochaine quête pour les enfants du Zaziland, les réfugiés du Rabundi ou les affamés de Rectopie.

Jusqu'au prochain voyage. Jusqu'au prochain scrutin électoral

 

Je quitte définitivement Malacca. Je rejoins Singapour sous un orage déchaîné. Le départ est toujours programmé pour le 15 avril. Mais le cargo peut être au port un jour avant. Je dois me tenir prêt.



Vendredi 15 avril. Embarquement. 

Réveil douloureux. La phase de sommeil entamée tard dans la nuit est écourtée tôt ce matin par les hurlements de la famille d'Ali. Ses cousins, oncles et tantes venus de Chine, qu'il n'a pas vus depuis dix ans, produisent des décibels à rendre jaloux le marteau-piqueur du chantier voisin. Je fais rapidement mon sac, m'enfuis petit-déjeuner à l'extérieur, avant de m’élancer dans les shoppings centers de Singapour, en quête d’un appareil photo. Boris est toujours au Japon et la responsable des pages « voyages » à Libé, avec qui je n'ai encore jamais travaillé, me prendra peut-être un papier sur la traversée. Sûrement exigera-t-elle des photos. Dans le doute, je dois m'équiper.

Je m'épuise également à courir les échoppes indiennes du Boulevard Sarengoon à la recherche de vêtements chauds pour la haute mer. Mais difficile de dénicher un anorak ou une polaire dans ce pays caniculaire. Un simple tee-shirt est déjà insupportable et certaines nuits, c'est la peau elle-même qui semble de trop. Je finis, au fond d'une boutique chinoise, par marchander un gilet digne d'une sortie des poubelles, que je complète élégamment avec une veste imperméable verdâtre et un peu courte.

 

Il est déjà 18 heures. Je dépense mes derniers dollars singapouriens sur une terrasse chinoise du quartier et me poste devant la pension d'Ali, mon sac à mes pieds. Un type arrive, scrute la façade de l'immeuble, semble chercher le numéro, puis, interrogatif, rabat ses yeux sur les miens. « Louc Peyonne ? the passager for the ship ? »

C'est lui, l'homme que j'attendais et qui doit me conduire au bateau. Je charge mon sac dans la camionnette, puis nous traversons Singapour que je contemple une dernière fois. Une pluie timide laisse filtrer la luminosité équatoriale de fin d'après-midi. Je sens les choses s'accélérer. Après tant de jours à attendre dans cette région, des démarches administratives sans fin et les allers-retour à Malacca, voici enfin venu le moment d'embarquer. De quitter un monde. D'entrer dans un autre. Celui de la mer.


Après un laissez-passer vite délivré par le bureau de la police maritime, nous

franchissons l'entrée du port. Nous roulons un bon quart d'heure à l'ombre de cargos géants solidement amarrés au quai, nous nous faufilons entre d'étranges camions transportant les containers. Des grues démesurées aux bras fabuleux surplombent d'immenses navires, des montagnes de caisses métalliques jonchent le sol. Je me sens soudain minuscule, extrêmement vulnérable. Un copeau d'acier dans l'univers des machines, prélude à la sensation de n'être qu'une goutte d'eau dans le plus vaste océan du monde. Je ressens également l'excitation monter en moi. Lequel de ces monstres des mers va-t-il me conduire aux Amériques ? Sur lequel de ces navires vais-je passer les trois prochaines semaines ?

Puis soudain, sur l'avant latéral d'un des cargos apparaît un nom, en lettres blanches sur fond noir : « Punjab Senator ». La camionnette s'arrête. Ce sera celui-ci. Le chauffeur m'abandonne sur le quai détrempé où rugissent les grues et ronflent les camions. À moi de monter seul à bord.

Je gravis une soixantaine de marches sur la passerelle inclinée. À son extrémité, un type casqué et vêtu d'un bleu de travail m'attend. Dans un anglais à l'accent russe, sa voix tente de couvrir le bruit des machines. Je comprends qu'il faut le suivre dans la partie habitable du bateau. Je patiente quelques minutes dans ce qui s'apparente à une salle de réunion. Puis un autre type arrive. C'est le second officier. Je lui remets mon passeport. Il repart. Un troisième gars apparaît enfin. C'est le steward. Il me conduit à mes appartements, quatre étages plus haut.

 

Je savais les conditions de mon hébergement à bord plutôt agréables, mais la surprise reste forte lorsque je découvre cette cabine d'officier, qui pourrait aisément contenir deux fois mon ancien studio parisien. Un large salon avec canapé, table de travail, télé, chaîne hi-fi, frigo et vue sur l'arrière du bateau, une chambre avec lit double et hublot sur le côté, et une salle d'eau plutôt réduite mais parfaitement aménagée. Ce sera la plus luxueuse de mes résidences depuis mon départ.

 

À peine mon sac jeté au sol et les premières affaires extraites dans le plus grand désordre, je perçois, à l'extrémité droite de mon champ de vision, une masse imposante obscurcir la faible lumière provenant du hublot. Je m'approche, la joue collée à la vitre, les yeux obliquant en direction de l'apparition. C'est un container, emporté par des griffes géantes suspendues à un câble, et dont le chemin de déchargement ne se situe pas à plus de trois ou quatre mètres de ma cabine. Je me rue sur le pont arrière, et réalise que le stress de l'embarquement m'avait rendu inattentif au fabuleux spectacle qui se jouait autour de moi. Je suis aux premières loges du plus grand ballet mécanique qu'il m'eut été permis de voir. Dans la nuit déchirée par les projecteurs, de puissantes grues conduites par d'invisibles chefs d'orchestre arrachent les énormes cubes métalliques du ventre du cargo. Avec une précision étonnante, bien que situés à plus de soixante mètres du sol, ces pilotes, reclus dans leur cabine accrochée à des rails, balancent les containers sur des camions garés en contrebas. Dans un bruit de sirènes, de moteurs, de treuils et de câbles qui s'entrechoquent, les énormes caisses volent dans les airs, du bateau au quai, puis, quelques heures plus tard, du quai au navire. En glissant à chaque fois sous mon nez. À terre, les camions se relaient, dans un va-et-vient incessant et bruyant. Quelques hommes au sol, réduits à de petits points orange, évoluent autour des caisses devenues à mes yeux, et une fois descendues à quai, pas plus grosses qu'une boîte d'allumettes. Plus de 1600 containers seront déplacés ce soir-là.

Je reste tard dans la nuit, sur le pont arrière, fasciné par ce spectacle des machines dont je suis l'unique spectateur.



Publié le 2/01/2007 à 09:13, dans 93. Singapour, Singapour
Mots clefs : malacca
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