Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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8. Au Vietnam.

 



Mercredi 22 décembre. Hanoi.

Ultime contrôle et dernier test de température : nous sortons de Chine après deux mois de voyage, du désert du Taklamakan aux riches zones capitalistes de la côte Est. Le Vietnam est face à nous. Aucun transport public pour les premiers kilomètres. Les habituels chauffeurs de taxi frontaliers sont là, à nous réclamer des sommes délirantes pour rejoindre la première ville. Après une courte négociation, nous parvenons à Langson.

Le circuit attrape-touriste est bien huilé : un taxi jusqu'au minibus, un minibus jusqu'à l'hôtel, et l'hôtel qui renvoie sur l'agence pour les excursions. Nous changeons de taxi, échappons au minibus, mais atterrissons dans la même pension que tous les occidentaux rencontrés à la frontière. Nous fuyons dès le lendemain l'engrenage backpackers, non sans subir l'incompréhension démonstrative de nos hôtes féminines.



Jeudi 23 décembre. Motobike.

Hanoï ou la vraie vie. Après la Chine aseptisée, réglementée et bétonnée, la capitale vietnamienne nous accueille dans un bruyant désordre urbain. Des hordes de scooters déferlent sur la chaussée, dans un concert de klaxons et d'accélérateurs, se faufilent vivement entre les étals et envahissent les trottoirs pour s'y garer. Les deux-roues sont les maîtres de la rue. Sans casque ni prudence, leur chauffeur fonce sur les boulevards, s'engouffre à toute vitesse dans les ruelles, menace le piéton de leur roue avant et l'invective à coup de hurleur électrique assourdissant. L'attention du passant est de tous les instants pour survivre à cette dictature des motobikes.

L'architecture tranche elle aussi avec l'urbanisme moderne et destructuré des Chinois. De nombreuses façades coloniales ont survécu aux bombardements américains et l'ensemble du coeur historique offre au visiteur une chaleur urbaine disparue depuis longtemps chez leurs puissants cousins du Nord.

Le jour même, nous accueillons Stéphane, venu d'Éthiopie pour fêter le réveillon avec nous. Nina, de son côté, doit arriver le lendemain de Paris.



Vendredi 24 décembre. Escaliers. 


Les retrouvailles sont fortes. Même si revoir ces deux amis chers après cette longue traversée du continent eurasiatique me semble un peu surréaliste. Comment Nina a-t-elle pu, en dix heures d'avion, survoler ce que nous avons parcouru en cinq mois ? Quelle valeur reste-t-il à notre voyage quand celui-ci peut être réalisé de manière éclair ? Quel intérêt à prendre les escaliers quand l'ascenseur est si pratique ? Je saisis soudain l'archaïsme de notre démarche. Notre refus quasi-intégriste du transport aérien me semble dépassé, mais je n'envisage pourtant pas d'y renoncer. Cet élément fait partie de notre projet. Aussi longtemps que nous pourrons échapper aux réacteurs, je souhaite sentir la route et les rails, le temps du déplacement, l'engourdissement du corps fatigué par les kilomètres encaissés. Voir les hommes et leur milieu évoluer, d'un pays à l'autre, de ville en campagne, de montagne en littoral, appréhender les différences, saisir le point de rupture, c'est aussi cela qu'offre la Terre et ses chemins, quand l'immédiate route des airs réduit le temps et l'espace à une collection de cartes postales.



Samedi 25 décembre. Christmas. 

Noël dans un bar hier soir, au pied d'un vrai sapin en plastique, les cadeaux que nous avons échangés, entre la bière comme champagne, puis la discothèque comme veillée : ce 24 décembre vietnamien, même en tee-shirt, me rappelle à l'Europe. Une parenthèse dans cette série ininterrompue de dépaysements.



Dimanche 26 décembre. Grosse vague.

Nous l'apprenons par Internet. À mille cinq cents kilomètres d'ici, en direction du sud, – trois heures d'avion à peine – l'un des plus gros séismes du siècle vient de se produire. Au large de l'île de Sumatra, le craquement du sol marin a fait trembler l'échelle de Richter, qui n'avait plus assez de barreaux-chiffres pour le mesurer. Jusqu'à neuf, la roche s'est fissurée, provoquant un léger mouvement de la planète sur son axe. Le raz-de-marée géant a dévasté les côtes thaïlandaises, birmanes, indonésiennes, indiennes et sri-lankaises, engloutissant la vie de 150 000 de ses habitants. Nous hésitons à rejoindre les lieux du sinistre, mais le débarquement d'une nuée de journalistes et la présence de nos deux amis nous convainquent de rester au Vietnam.


Lundi 27 décembre. Croisière. 

Protégés du tsunami par le continent, nous maintenons notre croisière dans la baie d’Along : trois jours de bateau qui nous plongent dans un décor unique au monde. Depuis des siècles, la rivière dans le delta a grignoté la terre, laissant derrière elle de petites îles en forme de tour, sur plusieurs dizaines de kilomètres. Recouverts de verdure, ces « pains de sucre » figés dans l'eau forment un paysage presque fantastique quand, à la tombée de la nuit, l'obscurité donne à leur habit végétal l'aspect d'un sombre drap. Dans la brume du crépuscule, ces îlots deviennent autant de fantômes agglutinés sur l'eau, entre lesquels notre embarcation se faufile à faible allure, de crainte d'éveiller ces monstres de la nature, posés et sereins sur cette mer calme et verdâtre.




Jeudi 30 décembre. Celsius bas. Les Vietnamiens sont frigorifiés. Les dix petits degrés qui se sont abattus sur le Nord du pays font trembler ses habitants, qui n'ont plus assez de gants et de bonnets pour s'emmitoufler. De nature pourtant frileuse, je trouve leur appréhension du thermomètre largement exagérée. L'hiver, cependant, nous poursuit depuis trois mois, et dans notre descente au sud de la planète, nous sommes régulièrement talonnés par ce maudit froid. Mais cette fois-ci devrait être la bonne : le Vietnam méridional ne connaît pas l'hiver. Nous y filerons dès les fêtes de fin d'année honorées.
 
 
 
 


Samedi 1e janvier. La vie du rail. 

Ce lendemain de réveillon n'a rien de glorieux. La vodka vietnamienne à 30 centimes d'euro est aussi tenace que bon marché. Et à l'instar des précédentes, cette année débutera par deux Dolipranes. Mes liaisons synaptiques tentent désespérément de refaire surface dans Hanoï survolté. La fourmilière ne s'arrête jamais, et encore moins le premier jour de l'année.


Nous conduisons Nina sur la route de l'aéroport, puis bifurquons sur la voie ferrée qui traverse la capitale. Les rails dans ce quartier ont été posés au centre d'une ruelle densément habitée, sans séparation aucune avec le reste de la chaussée. Entre deux trains, les riverains, faute de place, s'installent sur les voies, pour ici se rincer les cheveux, là préparer le repas ou fendre du bois. Je m'accroupis un instant près d'une vieille occupée à laver son linge, face aux rails, dans cette rue étroite qu'un rayon de soleil illumine pour quelques minutes encore. Un air de musique latino s'enfuit d'une des maisons voisines. Il fait doux. Loin des deux-roues bruyants, la ruelle n'est que quiétude. Je tente d'imaginer la vie bouleversée de ce quartier au passage quotidien du train qui, à l'évidence, doit frôler chacune des habitations. La vieille au linge me parle. En vietnamien. Je lui réponds par un sourire, puis remonte sur quelques centaines de mètres la voie ferrée avant de replonger dans la mer déchaînée des motobikes.


Lundi 3 janvier. Debout.

Comme chaque matin, nous sommes réveillés dès 7 heures par un haut-parleur furieux que nous estimons, sans le voir, accroché à la façade de l'hôtel. Après un discours d'une quinzaine de minutes, retransmis à un volume tel que nous croyons le speaker dans notre lit, une musique aussi bruyante prend le relais. « Des informations locales », nous répondent presque gênés les Vietnamiens que nous interrogeons. De la propagande nationale, en conclus-je, dans un pays encore sous le joug d’un des derniers régimes communistes de la planète. Un réveil matin autoritaire qui nous rappelle immédiatement, à Boris et à moi, l'appel à la prière au Moyen-Orient...


Mardi 4 janvier 2005. Trois hommes à la mer. 

Vingt-sept heures de train séparent Hanoï de Nan Thrang, au Sud du pays. Face à la fraîcheur persistante du climat, nous poussons dès le lendemain deux cents bornes plus loin, à Mui Ne, où une série d'hébergements touristiques longent la baie sur plusieurs kilomètres. À quelques pas des premières vagues, nous optons pour un bungalow charmant envahi par les moustiques. La porte s'ouvre sur le sable blanc, les cocotiers et la mer puissante, dont les rouleaux venant mourir sur la plage génèrent un grondement sourd et permanent. Nous passons cinq jours à ne rien faire d'autre que de nous laisser emporter par le mouvement des vagues, sous un soleil enfin radieux et chaud. Pour la première fois depuis bientôt six mois, nous goûtons à la douceur d'un farniente mérité.


La série de baraques qui longent la côte à cet endroit est la propriété d'un Suisse-Allemand immobile et imbibé, autour duquel s'affairent, du matin au soir, de nombreuses Vietnamiennes. Nous peinons à deviner laquelle de ces actives femmes est la légitime moitié de ce Suisse échoué quelques années plus tôt sur cette plage, tant son détachement absolu à l'égard du monde qui l'entoure paraît profond. Le regard vitreux, la face rubiconde, et posté à la même table durant les cinq jours que nous passerons là-bas, l'homme-épave, semble-t-il, n’a pas vu la mer depuis des années, pourtant située à quelques mètres seulement de son habitation.


Mardi 11 janvier. Ho chi min ville.

Saigon nous replonge dans la fureur urbaine des Vietnamiens. L'ancienne capitale du Sud, forte de ses huit millions d'habitants – et de ses quatre millions de motobikes – a longtemps suscité la méfiance d'Hanoï la communiste. Restée sous le joug des occidentaux vingt ans de plus que sa rivale du Nord, la ville a hérité d'une tradition libérale qui en fait aujourd'hui le poumon économique du pays. Son caractère méridional lui confère également une atmosphère plus décontractée. Plus encore qu'à Hanoï, ses habitants, et surtout les femmes, enfilent le pyjama dès la fin de l'après-midi. Revêtues de leur tenue de sommeil, elles n'en continuent pas moins de vaquer à leurs occupations. Même si celles-ci nécessitent de rester dehors. Puis, très tôt dans la soirée, comme l'ensemble du pays, elles partent se coucher. Rarement nous ne sommes ainsi revenus à l'hôtel au Vietnam sans avoir réveillé le gardien, et ce parfois dès 21 heures.


Mercredi 12 janvier. Six mois. 

Six mois aujourd'hui que nous avons quitté la France. Six mois, 28 000 kilomètres et 350 heures de train, bus, pousse-pousse et taxi, à travers le Moyen-Orient et l'Asie. Et comme je l'ai déjà écrit, dans des pays merveilleux aux peuples chaleureux. Mais également 28 000 kilomètres de semi ou franche dictature, de peuples sous tutelle, de minorités opprimées, de conflits ouverts ou larvés, de pauvreté immense, de femmes soumises et infériorisées. Il est possible sur cette Terre d'en parcourir la moitié sans ne jamais croiser de démocratie, de presse libre, ou de femmes épanouies et maîtres de leur destin.



Vendredi 14 janvier. Delta mer line.

Stéphane qui nous quitte ce matin s'est réveillé de lui-même. L'alarme du téléphone portable est restée silencieuse. Elle n'a pas sonné car il n'y a plus de téléphone. Disparu. Certaines affaires ont également changé de place pendant la nuit. La porte de la chambre est pourtant fermée de l'intérieur et la petite terrasse donne sur trois étages de vide. Seule possibilité pour ce qui nous apparaît comme un vol : le balcon de l'immeuble mitoyen, facile à enjamber. Nous penchons d'autant plus pour cette thèse qu'une grosse partie de mon argent vietnamien a également disparu. Informée, la propriétaire des lieux fait venir deux policiers aussi éveillés qu'un lendemain de réveillon. Nous expliquons notre mésaventure aux uniformes, puis nous nous séparons : Stéphane file sur la Thaïlande prendre son avion pour l'Éthiopie, Boris reste quelques jours de plus à Saigon, tandis que je choisis de mettre le cap au sud, dans le delta du Mékong.

 

Sortir des circuits organisés est presque un tour de force au Vietnam. Moins chers et plus directs, les transports et visites réservés dans les agences permettent un gain de temps et d'argent appréciable. J'opte cependant pour les bus locaux, fatigué de ne frayer dans ce pays qu'avec des occidentaux.

Trois véhicules différents, sans compter le motobike final, me seront nécessaires pour parcourir les 130 bornes qui me séparent de ma première étape. Après soixante-dix kilomètres jusqu'à My Tho, seule une grosse fourgonnette permet de poursuivre la route. Je hisse mon bagage sur le toit, ainsi que les sacs de riz que me tend le chauffeur amusé. Je me sens à cet instant côtoyer, sans pour autant le comprendre, le Vietnam populaire.

À peine monté dans le bus, une trentaine de paires d'yeux écarquillés, la plupart surmontés de chapeaux coniques en paille, m'accueillent dans un fou rire général. Je m'interroge quelques secondes sur les raisons de cette hilarité grégaire : je passe ma main sur mes cheveux, jette un coup d'oeil discret sur ma braguette de pantalon chinois que je sais paresseuse, tâte rapidement mon torse... Mais rien, à mes yeux d'Européen, ne justifie cette joie collective. Je suis le seul Blanc. C'est tout.

Je prends place sur le strapontin central, et rapidement des mains viennent me tapoter le dos. Une bouche édentée m'interpelle en vietnamien, une autre me crie des phrases incompréhensibles. Seul mon voisin, à l'anglais approximatif, me permet d'échanger avec les passagers. Mais peu de temps, finalement, avant que la petite télévision vissée au plafond ne se mette à hurler un sitcom vietnamien inepte et assourdissant, dans une indifférence générale.

Entre rivières et rizières, entre le vert fluo des cultures et le vert gris des eaux, le bus s'enfonce lentement dans le delta. La télé a fait place à la musique. Le paysage bucolique défile sous mon regard rêveur. La région, traversée par neuf bras du Mékong, rendue fertile grâce aux alluvions déposées par la lente et sinueuse échappée du fleuve vers la mer de Chine, est un monde à part : mi-terrien, mi-aquatique, où le sol semble vouloir se dérober à chaque instant. Je change une dernière fois de bus pour quelques kilomètres encore, avant d'enfourcher un motobike jusqu'au centre de la ville.



Samedi 15 janvier. Vinh Long.

Épuisé par Saigon, et par la noce que nous y avons faite, je ne sors pas de l'hôtel, même pour manger, avant le lendemain. Vers midi seulement je consens, les yeux encore lourds de sommeil, à risquer un regard mi-clos sur cette grosse ville du delta. L'asphalte défoncé dans ce premier quartier me surprend tant les Vietnamiens mettent un point d'honneur à entretenir leur bitume. Plus loin, le marché tient le pavé : des fruits exotiques, du tabac en bloc, des poissons séchés et puants. Étrange atmosphère de misère dans cette région des plus fertiles du pays. Je glisse jusqu'à la première terrasse au bord du Mékong avaler un ca-phé sur une table maculée par les consommations précédentes. Les embarcations filent sur le fleuve et sous mes yeux, à coup de moteur pétaradant ou à force de rames silencieuses. La navigation est intense. Je savoure cet instant, sur la plus merveilleuse terrasse jamais fréquentée pour un petit-déjeuner.


Dimanche 16 janvier. Sur l'eau.

Hier après-midi, pendant plus d'une heure, j'ai attendu ma petite vieille francophone qui le matin même m'avait proposé, sous le manteau, un tour de bateau sur le Mékong. Mais l'heure du rendez-vous est passée et nulle mémé édentée ne s'est montrée. Dommage, car elle semblait en connaître un rayon sur la vie mouvementée de ce fleuve gigantesque. Ce matin, à l'aube, c'est avec un couple de Parisiens que j'embarque sur une grosse pirogue un peu plus officielle. Quatre heures durant, nous flânons sur les bras du Mékong, dans les petits canaux et les arroyos, autour du marché flottant et près des pépinières. Nous goûtons à tous les fruits autorisés : au jacquier, à la goyave, au pamplemousse, aux lichies et au longan. Au centre du fleuve, dont la largeur, par endroit, ne mesure pas moins de deux kilomètres, des jacinthes d'eau flottent, emportées par le courant. Nous croisons de grosses embarcations transportant le riz encore enveloppé dans sa fine écorce. Des bateaux-bus conduisent les enfants à l'école. Le Mékong est un fleuve vivant. Deux fois par jour, la marée augmente son niveau d'un mètre et demi.

Le soir même, je file à Can Tho, à trente kilomètres, soit plus d'une heure de bus. En chemin je croise le sixième accident de motobike en moins d'un mois. Le type allongé au sol ne bouge plus. La flaque de sang est déjà sèche sur le bitume surchauffé.



Lundi 17 janvier. Politique. Mon visa viet expire bientôt. Et depuis quelques jours, je désespérais de rencontrer un Vietnamien me parlant librement de son pays. Cet après-midi, alors qu'avec Marta, une Anglaise rencontrée au petit-déjeuner, nous lavions au bord du Mékong notre raisin fraîchement acquis, Treeh, commercial saigonnais de trente-quatre ans, est venu s'asseoir ostensiblement près de nous. Est-ce les 1m79 de Marta, dont près de la moitié en jambes, ses longs cheveux blonds ou ses doux yeux bleus qui ont délié la langue de ce jeune Vietnamien ? Je l'ignore. Mais l'homme s'est livré comme jamais je n'ai pu l'observer sous les multiples dictatures que nous avons traversées jusqu'alors.

Au classique questionnaire asiatique que le jeune homme nous adresse sur notre âge, notre métier, notre salaire et notre situation maritale, je lui demande en retour ce qu'il pense de son pays. M'attendant à une réponse convenue sur la beauté de ses campagnes et la puissance de son peuple, ce Vietnamien me surprend par son franc-parler. Oui, son pays est pourri par la corruption, dont chaque strate de pouvoir profite au détriment du développement économique. Non, ce n'est pas le pays idyllique comme le voient les touristes, mais bien une solide dictature communiste, verrouillant la vie politique comme l'information. Treeh s'en sort avec 80 euros par mois, mais le salaire moyen ne dépasse pas les 25 dollars. L'homme est amer, son pays a des ressources, mais les responsables jouant aux communistes-capitalistes laissent dans la misère le reste de ses compatriotes. À quoi bon toutes ces guerres de libération, contre les Français puis les Américains, si l'ennemi est à l'intérieur ?

Nous le quittons après qu'il nous eut livré les quatre voeux des Vietnamiens : une femme japonaise, une voiture allemande, de la nourriture chinoise et une maison française. Le tout, bien sûr, au Vietnam. Il nous salue chaleureusement. Mais a-t-il aperçu l'homme étrange à nos côtés qui nous écoutait si attentivement ?



Mardi 18 janvier. Chao Doc. 

Que craignent donc toutes ces Vietnamiennes couvertes de la tête aux pieds, un chapeau conique sur la tête, un foulard devant le visage, les mains et les bras recouverts de longs gants remontant jusqu'aux épaules ? Les moustiques ? Le regard des hommes ? La poussière ? Non, juste le soleil. La peau brune est mal vue, la peau très blanche, à l'inverse, est synonyme de noblesse. Quitte à s'emmitoufler sous 35 degrés.

 

La chambre de ce soir est un bouge. Un cadenas ferme timidement la porte. La douche est un vague tuyau percé. Les toilettes fuient sous une lunette plastique qui a divorcé depuis longtemps de la cuvette. Le lavabo coloré a conservé la pilosité de mon prédécesseur. Des lézards – les gékos – courent sur la partie supérieure des murs. Les verres crasseux collent à la table. La fenêtre baille éperdument malgré le morceau de ficelle usée. Ma moustiquaire sera indispensable cette nuit dans cette région impaludée. Je suis à Chao Doc, près de la frontière cambodgienne.



Jeudi 20 janvier. Vers Phnom-Penh.

Le bateau se traîne sur le Mékong. Plusieurs heures de remontée du fleuve me séparent encore du Cambodge. La température est intenable dans cette embarcation tout en métal et dont le toit agit comme un four. Je rejoins Mike, un Anglais croisé ce matin à l'hôtel, sur le minuscule ponton en ferraille. Notre péniche longe les rizières ou s'affairent quelques femmes, croise de superbes bateaux de bois au corps bombé, semblables à l'arche de Noé, évite les fermes à poissons dont l'odeur âcre de la nourriture mitonnée dans les fours nous arrache quelques grimaces. Le soleil cogne. Nos pieds balancés par-dessus la balustrade frôlent l'eau saumâtre du Mékong. Nous sommes bien. Juste bien.

Publié le 6/01/2007 à 21:55, dans 8. Vietnam, Hanoï
Mots clefs : saigon
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