Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact mail: luc.peillon@gmail.com


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10. En Thaïlande.

 



Mercredi 9 février. Bangkok (Thaïlande).


Lever à 6 heures. Départ en bus à 6 h 30. Arrivée au poste frontière de Poïpet sept heures plus tard. Les derniers mètres cambodgiens sont jonchés de mendiants difformes ou amputés. Ceux qui ont perdu leurs jambes sur une mine restent les plus chanceux. À côté d'eux traînent des hommes qui n'ont d'humain plus que le nom. Des membres retournés, des moignons de bras collés à l'épaule, des corps squelettiques et recroquevillés. Et un être pour lequel David Lynch eut nourri le plus vif intérêt, tant sa diformité surpasse celle des autres: l'arrière du crâne coulant dans le dos, sans distinction aucune avec la colonne vertébrale, recouvert d'une peau pileuse et brune. L'étroit passage pour rejoindre le poste frontière oblige à les côtoyer. Le soleil cogne tout ce qu'il peut, la chaleur est étouffante. Le corps transpire. La vision de ces monstres rend plus lourde encore l'atmosphère caniculaire.

Quelques mètres seulement après le premier douanier thaï, la « Suisse » de l'Asie jure avec le Cambodge et ses allures de western africain. Infrastructures modernes, bus climatisé, routes parfaitement asphaltées, la Thaïlande proprette et bien élevée me fait basculer dans un autre monde asiatique. Quatre heures d'autoroute plus tard, le car déverse son contenu dans Khao San Road, le parc à touristes de Bangkok. Des centaines de backpackers, pour la plupart anglo-saxons, y traînent leur concupiscence au milieu de jeunes Thaïes aguicheuses. Abreuvés de bière, arborant des tee-shirt aux couleurs des équipes de foot britanniques, quelques-uns se battent entre eux avec une violence décuplée par l'alcool. Leur « ange gardienne » thaïlandaise crie, tente de les séparer, les retient impuissamment par le bras. Mais leur rage hooligan est plus forte et d'un revers de la main, ils poussent sans ménagement leur frêle accompagnatrice pour se ruer ivre mort sur leur compatriote.

Où est la Thaïlande ? À cette heure avancée, je me résigne à passer la nuit dans ce quartier insolite, que je déserte le lendemain à la première heure. Mes parents arrivent dans trois jours, pour deux semaines de visites. Je leur réserve un hôtel avec piscine quelques rues plus loin.



Dimanche 20 février. Gènes en stock.

Depuis une semaine maintenant, nous parcourons toutes les vieilles pierres que compte le royaume de Siam. Levé chaque matin à 8 heures, je suis finalement victime du décalage horaire que j'imaginais, à tort, s'abattre sur mes parents. À soixante ans passés, après dix heures de vol, six de décalage horaire, et trente degrés d'amplitude thermique, ils restent étonnement increvables. Le Routard et le Guide Bleu en poche, nous sautons ensemble de palais royaux en temples bouddhistes. Les versions assises, couchées, debout statiques et debout marchantes des grands et petits Bouddhas n'ont plus aucun secret pour moi. Je traîne la patte derrière mes géniteurs. Je négocie âprement des levers matinaux plus tardifs, des demi-journées de repos, puis finalement des journées entières de travail pour Libé.

Dans les montagnes du Nord, nous louons les services de Kum, chauffeur prudent et professionnel, qui nous conduit à Paï, puis à Mae Han Song, près de la frontière birmane. De nombreuses ethnies vivent dans cette partie reculée de la Thaïlande, qui ont su conserver leur propre culture et dialecte. Kum lui-même est le fruit d'un père réfugié birman et d'une mère d'une tribu du Nord, dont ni l'un ni l'autre ne parlent thaïlandais. Je profite de Kum pour l'interroger sur le bouddhisme, très implanté en Thaïlande. J'apprends ainsi que la frontière entre vie religieuse et civile n'a rien d'imperméable. Pour de nombreux jeunes, l'engagement est un moyen de financer ses études. Pour d'autres, une façon de passer ses vacances. Kum fut ainsi moine bouddhiste quatre étés de suite pendant un mois. Avant de reprendre à chaque fois sa vie normale, dont le houblon et la cigarette constituent deux éléments majeurs...

Le séjour parental et culturel s'achève par trois jours de repos à Kho Samui, une île du Sud-Est thaïlandais. Ses plages paradisiaques en ont fait un des coins les plus touristiques du royaume, où se côtoient jeunes backpackers, familles modèles et touristes sexuels.



Lundi 21 février.

Boris est encore dans le Nord du pays. Parti après moi du Cambodge, Il a rencontré à Phnom Penh un ancien intermédiaire maritime, chargé, il y a quelques années, d'immatriculer des pavillons de complaisance. Il doit le solliciter pour une improbable cabine sur un non moins hypothétique cargo traversant le Pacifique. J'attendrai sa réponse à Kho Samui. Nous savons les possibilités de traversée infimes, et les tarifs prohibitifs. Mais plus nous descendrons au Sud de la planète, plus nos chances d'embarquer se réduiront. Je ne souhaite cependant pas m'éterniser en Thaïlande. Et sans nouvelles d'ici une ou deux semaines, je partirai seul sur la route de l'Australie.



Mardi 22 février. Pourquoi pas.

Pourquoi pas, finis-je par me dire, en observant ces couples mixtes thaïs-occidentaux, dont le ciment à prise rapide passe avant tout par le porte-monnaie. Leur liaison s'inscrit dans le temps. Elle ne se limite pas à une passe, ni même à une nuit. L'homme est heureux, la fille fait mine. Elle lui jure qu'elle n'aime que lui, reçoit parfois de l'argent, en gage de sa fidélité, une fois le rêve du blanc suspendu jusqu'aux prochaines vacances. Pourquoi pas, donc, cette prostitution de long ou moyen terme. Sauf que l'observation un tant soit peu attentive de ces couples laisse perplexe. Aux terrasses des cafés, aux tables des restaurants, ils se regardent sans se voir. Peu ou pas d'échange. Chacun devant son cocktail attend que les longues minutes s'écoulent. La fille souvent regarde ailleurs, semble scruter de potentiels clients que sa liaison du moment lui interdit d'appréhender autrement que comme des occasions manquées. Le type est paisible, relaxé, un monsieur tout le monde d'Europe ou d'Amérique du Nord, généralement allemand, au revenu moyen supérieur, permettant de financer le voyage et la dame de compagnie. Un bon gars, que les codes sociaux de son pays, la paresse, un agenda de travail surbooké, ou les trois à la fois, ont réduit à l'état de simple consommateur sexuel pressé. L'amour est devenu un produit comme un autre, « marchandisé » dans la globalisation, que les lignes aériennes bon marché permettent de consommer sans trop de difficultés.


Jeudi 24 février. Kho Samui.
 

Emilia a bientôt cinquante ans. Mais son visage comme son corps en affichent quarante à peine. Italienne échouée à Kho Samui, fraîchement divorcée d'un médecin napolitain, elle cherche ses mots d'anglais entre ses bières, dans un accent de « R » roulés à la Arafat. Elle est seule, attend un de ses amis italiens parti à Bangkok sur un coup de tête, rejoindre une jeune thaïe qui lui a tant promis. J'écluse quelques « Singha beer » en sa compagnie. Elle connaît une plage de rêve un peu plus loin, où l'eau est plus verte et transparente encore, le sable plus fin et les cocotiers plus beaux que partout ailleurs. La Silver beach. Nous passons plusieurs jours sur son scooter à parcourir cette île aux paysages de carte postale.

 


Jeudi 3 mars. Fuck off. 

« -Can you have a look on my bag, please ?

-Why ?

-I would like to go to bathroom.

-Take it with you! », me répond cet enfoiré, une cannette de bière à la main.



Assis sur le perron de la gare, je dois comprimer ma vessie. Pour la première fois depuis le début du voyage, pour la première fois de ma vie depuis que je voyage, un routard refuse de surveiller mon sac le temps de me rendre aux toilettes. Quelques jours plus tard, c'est une Israélienne qui s'opposera à ce que j'emporte une chaise inutilisée à sa table de café. Ces expériences, certes anecdotiques, sont révélatrices du type de touristes en Thaïlande. Qui sont-ils ? Pourquoi voyagent-ils ? Pourquoi la Thaïlande ?

Recouverts de vêtements de marque, et parfois de tatouages fort laids, le crâne surmonté de lunettes de soleil, même en pleine nuit, ils se donnent rendez-vous au Starbuck café, mangent à la pizzeria ou au Burger King, avant d'étancher leur soif au pub irlandais. Ils finiront dans la boîte de nuit aux tubes occidentaux, se trémousseront au milieu de leurs semblables américains ou européens. La journée aussi, ils ne frayent qu'entre western people, de préférence anglo-saxon. Car le backpacker anglophone a cette particularité de maîtriser la langue la plus répandue sur la planète, que nous autres Latins bredouillons avec peine, mais pour n'en faire, finalement, qu'un usage assez limité dans sa découverte du monde et des autres. Parler anglais avec ses compatriotes est tellement plus aisé, sur des sujets de conversation si convenus qu'ils rassurent autant qu'ils reposent. Si par chance vous éveillez quelques secondes sa curiosité, n'espérez pas lui faire répéter ses paroles débitées à toute vitesse. Il se lassera assez vite. Au Thaïlandais également, il impose le même débit, que l'autochtone ne comprend pas plus que le Latin moyen. L'anglophone alors s'exaspère, répète un ton plus haut sa commande, sans songer une seule seconde que la planète entière ne parle pas couramment son unique idiome. Il s'en va alors dans les cafés Internet écrire pendant des heures ses insipides vacances à ses compatriotes.

Chapeau, cependant, aux Thaïlandais qui, dans leur ensemble, ont su garder leur sourire et leur amabilité face à ce tsunami de touristes aussi imbibés qu'insupportables. Plus d'un pays sur cette Terre n'aurait pas survécu à cette concentration de vulgarité qui se déverse continuellement sur cette partie du monde asiatique. Sûrement est-ce pour cela qu'ils reviennent, ces « Dupont-Lajoie » du monde occidental, ces jeunes branchés « marqués » des pieds à la tête, ces miséreux sexuels qui font sauter les petites thaïes sur leurs genoux. Parce que les Thaïlandais ont une capacité d'abstraction, sinon de compréhension, qui dépasse l'entendement moyen des autres pays du globe. Quelle représentation de l'Occident doivent-ils cependant avoir ? Cela, je ne suis jamais parvenu à le savoir.



Samedi 5 mars. Hat Yei.

Je m'en vais demain rejoindre le monde musulman. Certes, ce ne sera que la Malaisie, porte de l'islam asiatique pour qui vient du Nord, périphérie du plus grand pays musulman qu'est l'Indonésie. Il n'empêche, depuis ma sortie du Pakistan, le réveil à 5 heures du matin par l'appel à la prière et la prohibition de l'alcool ne n'avaient point vraiment manqué. On dit l'islam asiatique différent, plus tolérant. Dans ce Sud de la Thaïlande, pourtant, les violences à l'encontre des bouddhistes ont provoqué la mort d'un millier de Thaïlandais depuis plus d'un an, par le biais d'attentats plus ou moins ciblés. Un mélange de « Jama islamia », filiale supposée d'Al Quaeda importée de Malaisie, et de séparatistes sud-thaïlandais, sévit depuis quelques années dans la région, excité par la bêtise du gouvernement de Bangkok qui, jusqu'à peu, ne savait que donner du bâton en réponse aux aspirations des musulmans du Sud. Un comportement qui compte aujourd'hui pour beaucoup dans l'alliance présumée entre islamistes et séparatistes. Depuis peu seulement, les autorités thaïlandaises multiplient les plans de développement économique pour ces villages. Mais déjà plusieurs analystes prévoient une escalade de la violence jusqu'à la capitale et dans les coins les plus touristiques du royaume de Siam. Le Jihad asiatique n'a peut-être pas fini de faire parler de lui.

Publié le 4/01/2007 à 12:25, dans 91. Thaïlande, Bangkok
Mots clefs : kho samui
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