Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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17. Salvador




Mardi 9 août. El Salavador.

Nous franchissons ce matin la frontière salvadorienne. Nous découvrons à l'occasion que la plaque d'identité du véhicule est à moitié arrachée. Seule la première partie des numéros est lisible. Les douaniers salvadoriens ne s'en formalisent pas mais quid des autres frontières ? Nous payons cinq dollars pour la Datsun, laissons l'Anglaise à un arrêt de bus et fonçons en direction du lac Coatépèque. La route est des plus belles, qui se faufile entre les volcans, encadrée par une végétation tropicale que des centaines d'hommes au bord de la chaussée se cassent le dos à défricher. Nous bifurquons au village El Congo, et après cinq kilomètres, descendons tous deux admirer l'un des plus beaux spectacles du voyage : le lac, niché dans l'immense cratère du volcan, brille sous le soleil de fin d'après-midi. D'une eau bleu-noire et parfaitement circulaire, comptant cent vingt mètres de profondeur en son centre, il tolère quelques habitations sur son rivage. Nous dormirons cette nuit dans l'une d'entre elles, sur pilotis au-dessus de l'eau, après une baignade fraîche interrompue par un orage diluvien.


Mercredi 10 août. Maras. 

Salvador, cent mille morts en une décennie, occis pour la plupart par des militaires entraînés par les États-Unis. Cent mille morts sur cinq millions d'habitants, pris en tenaille entre l'armée régulière et la guérilla marxiste. Le sous-sol de cette région est riche, plein de cadavres illégitimement inhumés et dont les parents proches ne retrouveront jamais la trace. El Salvador, petits pays en ruine, dollarisé en 2001 et toujours sous pression américaine. Plusieurs sénateurs à Washington menacent de boycott ce confetti d'État en cas de victoire électorale des anciens guérilleros, au moment même où Condoleezza Rice, secrétaire d'État américaine, donne des leçons de démocratie au Venezuela.



Salvador, cent mille morts en une décennie, occis pour la plupart par des militaires entraînés par les États-Unis. Cent mille morts sur cinq millions d'habitants, pris en tenaille entre l'armée régulière et la guérilla marxiste. Le sous-sol de cette région est riche, plein de cadavres illégitimement inhumés et dont les parents proches ne retrouveront jamais la trace. El Salvador, petits pays en ruine, dollarisé en 2001 et toujours sous pression américaine. Plusieurs sénateurs à Washington menacent de boycott ce confetti d'État en cas de victoire électorale des anciens guérilleros, au moment même où Condoleezza Rice, secrétaire d'État américaine, donne des leçons de démocratie au Venezuela.

Nous entrons dans la capitale assez tôt dans la journée. Les affaires déposées dans une posada édifiée en château fort, je repars sur le champ pour le centre-ville. Je suis à nouveau le seul Blanc. Les plaques d'égouts manquent ici ou là et à l'instar du Pakistan, je surveille le sol avant chacun de mes pas. Un hélico tourbillonne au-dessus de la ville. Les bus foncent sur la chaussée défoncée, le klaxon hurlant au milieu d’une traînée de gaz âcres et noirs. Devant chaque commerce stationne un homme puissamment armé, d'une mitraillette ou d'un fusil à pompe. Des barbelés en double rangée ornent tous les bâtiments. Une patrouille de police officielle passe en trombe dans la rue, composée de six ou sept hommes entassés à l'arrière d'un pick-up, le canon de mitraillette dirigé vers l'extérieur. J'abandonne l'avenue centrale pour une ruelle bordée de commerces exploités dans des cahutes en bois. Des ados courent en surveillant leurs arrières, comme dans une fuite aux raisons incertaines. L'ambiance est électrique. Je sens soudain la présence d'un jeune dans mon dos. J'accélère et repars vers l'avenue. Je continue vers le centre. Des gosses dorment sur le sol, une femme est écroulée sur un perron, le bras pendant et la main inerte. Plus loin, un homme mange dans les poubelles, un tee-shirt noir de crasse collé sur le torse. Ma mission initiale était de retirer de l'argent. J'ai oublié ma carte bleue. Je repars vers l'hôtel, presque soulagé par cette étourderie.

Je retourne dans le centre-ville l’après-midi, accompagné cette fois-ci de Boris. Il fait chaud et un calme relatif s'est emparé de la ville. L'hélicoptère a disparu et l'ambiance tendue du matin s'est dissipée. Nous apprendrons dans le journal du lendemain qu'une émeute avait éclaté quelques rues plus loin dans la matinée. Nous restons cependant sur nos gardes, tentant de percer les intentions de chaque regard s'écrasant lourdement sur nos silhouettes de blancs. Nous errons dans les rues cabossées, passons aux pieds des pompes funèbres « La résurrection », croisons le magasin de photocopies « La divine providence » et frôlons l'épicerie « Le jour de Dieu ». L'amour du seigneur qui guide chacun des bus se retrouve jusque sur Internet, où une version locale du célèbre moteur de recherche ne s'appelle pas autrement que « Saint Google », dont le logo multicolore est entouré de deux ailes d'anges sur la page d'accueil du site. Nous échouons dans un vague entrepôt surmonté de l'écriteau « café » et prenons possession de l'une des deux tables longeant un mur verdâtre et sale. Notre voisin est d'abord guitariste qui à notre arrivée se met à chanter en anglais, roulant de grands yeux pleins de complicité à notre égard. Puis le musicien est rapidement remplacé par deux vendeurs d'eau avec qui nous discutons gentiment. Les types abattent de grosses et harassantes journées pour 10 dollars qui les font passer pour presque riches dans le quartier. Nous opinons du chef à chacune de leurs informations et prenons note des endroits les plus risqués de la ville. Ceux tenus par les redoutées maras.


La mara, ou « Bande » en français, est une spécialité méso-américaine à côté de laquelle les plus dangereux loulous du 9-3 parisien font figure d'enfants de chœur. Née précisément au Salvador, elle regroupe les mareros en bande criminelle, organisée à l'échelle du sous-continent. Ses origines la font remonter à Los Angeles, lorsque les gamins perdus des guerres civiles centro-américaines se retrouvèrent nez à nez avec les Noirs dans les prisons californiennes. Le besoin d'unité les fit se regrouper, et à leur retour dans leur pays d'origine, leur expérience dans les geôles US leurs conféra le statut de caïd des quartiers. Jusqu'alors limitée géographiquement, la clika ou pandilla, aidée par le téléphone portable et le laxisme des autorités, se transforma en mara, créant des liens et des réseaux du Sud du Mexique jusqu’à la Colombie. Un monstre était né qu'aucune politique, jusqu'alors, n'a réussi à endiguer.

Les deux plus importantes, la Mara Salvatrucha et la M18 regrouperaient ainsi plusieurs milliers de membres, dont la violence n'a d'égal que leur imagination sadique. Les étapes d'intégration à la bande sont simples : violer une femme, se couper les veines, se battre avec un confrère, tuer un homme et rester coucher 13 secondes sur une route à fort trafic. La carrière peut ensuite commencer, faite de meurtres, rackets et tortures en tout genre. Ces derniers jours, six chauffeurs de bus de la « routa 6 » sont morts pour ne pas avoir payé la « taxe ». Il y a quelques années, le président hondurien, dont la fille avait été enlevée, violée et tuée par les mareros, fut le destinataire privilégié de messages menaçants laissés dans les parcs publics, accompagnés d'une tête humaine enveloppée d’un sac plastique. Les différents gouvernements manient aujourd'hui le bâton, rédigent des accords inter-étatiques sans résultat probant, et délaissent toute politique de réinsertion, seule à même de sauver les gamins perdus des rues.



Vendredi 12 août. Vers le Honduras. 

Nous quittons la capitale pour Suchitoto, village aux façades coloniales que nous rejoignons en longeant les volcans du Nord de San Salvador. À trente kilomètres seulement de la ville bruyante et dangereuse repose ici un petit bourg calme et charmant. Nous y flânons la journée et parvenons le soir à San Minguel, à une heure de la frontière hondurienne. 



Publié le 18/12/2006 à 08:24, dans 98. Salvador, Salvador
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