Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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20. Colombie




Dimanche 11 septembre. En danger.

Huit heures du matin, cap sur les San Blas. Cet archipel au ras de la mer a tout d'une carte postale de fantasme occidental. Les cocotiers ploient au-dessus des plages de sable blanc que lèche une eau verte et transparente. Les barrières de corail agissent comme des remparts contre les mouvements de la mer, assurant le calme à la surface de l'océan et une protection naturelle contre les requins. Le coin est habité par les Kunas, des Indiens au sourire fixe qui arrachèrent à Panama une large autonomie dans la gestion de leurs affaires. Le tourisme y est proscrit et seuls les voiliers sont tolérés. Survivants grâce à la pêche et au commerce de noix de coco, ils se déplacent d'île en île sur des embarcations taillées d'un seul tenant dans des troncs d'arbres. Nous les croisons sur l'eau et parfois sur les îles, vivant dans des cabanes rudimentaires, isolés les uns des autres et coupés du reste du monde. Deux jours durant, nous pataugeons ainsi dans le bonheur, grillons quelques poissons sur une plage déserte de Robinson, et oublions le rafiot de notre compatriote.

Car rapidement, le voilier de Claudio se révèle être une épave. Les deux cabines arrière, voisines du moteur, reçoivent en continu les émanations de gasoil, imprégnant les vêtements comme le cerveau du dormeur. La salle de bains abrite les plus étranges effluves, mélange d'eau usagée moisie et de particules fécales. L'eau de la douche ne s'écoule pas et il faut écoper le sol après chaque passage dans cet antre diabolique. Le papier toilette se coince dans les canalisations et l'évier est un témoignage vivant d'au moins trois traversées. La cuisine est un musée dédié aux stratifications organiques et le garde-manger une réserve protégée de blattes et de cafards. Les draps cultivent une race peu amène de polgas, de féroces puces exotiques dont Eduardo l'Espagnol sera le premier à se plaindre. Les exploits culinaires de notre capitaine, enfin, pour qui ressentirait un minimum d'appétit dans ce festival d'odeurs, n'ont rien à envier à ceux des pires cuistots pakistanais. Nous vivons sur le pont et  ignorons notre hôte, contre qui nous nourrissons le plus vil mépris. Mais après deux jours de cabotage permettant une certaine émancipation de ce marin d'eau douce, nous quittons l'archipel pour trente-cinq heures de traversée en haute mer. L'équipage doit de resserrer autour de son capitaine, isolés désormais que nous sommes sur ce vingt mètres carrés perdu sur les flots agités.

Dès les premiers heures, le navire subit la houle de l'océan, de grosses vagues peu élevées mais épaisses comme un tsunami. Nous ne savons plus où donner de la main, tantôt sur le cœur, tantôt sur l'estomac, cherchant dans les rares moments de position verticale un appui poisseux pour éviter la chute. Je cogne violemment chaque partie de mon corps contre la boiserie intérieure et mon crâne manque de peu la baume capricieuse sur le pont. Je reste la plupart du temps alité, forçant mon imagination à me télé-porter sur la terre ferme pour laquelle je ressens soudain la plus profonde nostalgie.

Ma carrière de marin est scellée : je suis un terrien et rien d'autre.


Le matin du dernier jour marque le début des vrais ennuis. La réserve d'eau douce lâche la première, suivie de peu par le frigo. Plus de vaisselle ni de douche, même si cette dernière ne concerne plus, à cette heure, que les seuls courageux se risquant encore dans le réduit puant. Le GPS principal nous abandonne en début d'après-midi, forçant notre capitaine à manier le compas avec fébrilité. Les vagues grossissent progressivement, jusqu'à devenir violentes au moment où jaillissent les premiers éclairs. Nous sommes encore à quinze miles des côtes et la nuit tombe doucement sur la mer bientôt déchaînée. Nous rentrons les voiles et Claudio fait partir le moteur. Le bateau est violemment ballotté et un bruit sourd fait jurer notre capitaine. Le second GPS vient de chuter de son irresponsable emplacement et nous voici sans repère fiable au pire moment de la tempête. Claudio affiche cependant un optimisme confondant, nous mitraillant de formules aussi peu rassurantes que « tout va bien » ou « rien de grave ». Boris et moi sommes prêts à le croire, mais les deux Américains qui n'entendent rien à la langue de Kersauson commencent à pâlir dans la cale. Le moteur donne tout ce qu'il peut contre les vagues, ronflant à n'en plus pouvoir dans la nuit légèrement éclairée par la lune. Nous sommes maintenant tous rassemblés près de la barre, assis en deux rangées se faisant face, les yeux rivés sur l'océan. Les éclairs illuminent la mer démontée. Soudain j'aperçois une fumée dans la faible lueur provenant de l'intérieur du bateau. J'en informe le capitaine, hurlant pour me faire entendre dans la tempête. Mais Claudio ne réagit pas, persuadé qu'une cigarette mal éteinte finit de se consumer. Qui donc, depuis deux heures que nous manquons tous de rendre à chaque instant par-dessus bord, aurait-il eu l'envie d'allumer le moindre clope ? J'insiste furieusement, rejoint dans ma protestation par mes compagnons d'équipage. Claudio réalise son erreur et crie à l'instant où la fumée s'affirme comme un nuage d'incendie. Le moteur s'arrête subitement. Nous nous précipitons en toussant vers l'escalier brûlant qui abrite la machinerie. Pas de flamme, mais le moteur est hors d'usage. Nous devons ressortir les voiles malgré la tempête. Le bateau bouge plus que jamais. Les Américains affolés fouillent le navire à la recherche d'introuvables gilets de sauvetage. Nous ne sommes plus qu'à cinq miles des côtes. Eduardo engage une violente polémique avec le capitaine sur l'opportunité d'appeler les secours. Ce dernier s'y refuse et nous nous interrogeons sur l'état de marche de la radio. Je pars m'allonger à l'intérieur, épuisé et malade. L'Américain me suit, mais ne peut atteindre la banquette. Il vomit brutalement en chemin. Je reste sans force, incapable d'esquisser le moindre mouvement. Un bruit de vagues me parvient de la salle de bain. Je prie Peter de jeter un oeil et son visage se décompose lorsqu'il découvre la masse d'eau remontant par l'évier. Il faut écoper. Eduardo et lui se passent les seaux. À la barre, Claudio maintient le navire comme il peut.

Une heure plus tard, à nouveau rassemblés sur le pont, nous scrutons, silencieux, les lumières de la côte. Et après un long moment, interminable, nous exultons tous de joie à la vue de la Baie de Carthagène. Les deux premières bouées sont franchies. Nous sommes sauvés.



Jeudi 15 septembre. Réveil.

Il est presque 7 heures lorsque j'entrouvre un oeil vaseux sur mon environnement direct. Boris est allongé sur ma gauche, Eduardo un peu plus loin. Nous sommes sur le pont du bateau qui mouille à quelques mètres seulement de la marina de Carthagène. L'eau est calme dans le port. La tempête est passée.

Des joggers courent sur le quai, dissipant avec force leur cellulite matinale. Des klaxons, de la musique, le bruit des voitures. Des ménagères au loin chargées de provisions : la vie terrestre est devant moi, comme une réalité encore inaccessible. Je descends avec précaution dans l'habitacle. L'intérieur du bateau n'est qu'un champ de bataille navale que nous aurions perdue. La vaisselle sale est renversée sur le sol, des paquets de nourriture gisent à terre, des objets ont été projetés ici ou là, tout comme les deux Américains, vautrés sur la banquette centrale. La puanteur des lieux m'est rapidement insupportable et je remonte en apnée sur le  pont.

Je secoue Boris et Eduardo encore endormis. Il faut partir, trouver ce capitaine de mes deux et mettre les voiles. Surtout ne plus le voir, ni lui ni son radeau. Ne plus sentir ces effluves sordides qui nous soulèvent le cœur plus fortement encore que la pire des tempêtes. Mes deux compagnons émergent difficilement, à l'instant où Claudio, sortant d'une des cabines saturées de gasoil, nous salue d'un air jovial. Nous l'ignorons superbement, exigeant seulement un dépôt à terre des plus rapides. L'homme se départit de son sourire bon marché, conscient de l'effort inutile. Quinze minutes plus tard, nous sommes sur le quai. Le cauchemar de série B est terminé.

 

Le sol semble bouger lorsque nous accomplissons nos premiers pas. Notre oreille interne s'est adaptée aux mouvements du bateau et quelques minutes lui sont nécessaires  pour retrouver le sens de l'équilibre. Nous n'avons également dormi que trois heures, trop peu pour récupérer physiquement et psychologiquement de la veille. Nos corps sont épuisés, mais nous sommes en Amérique du Sud, dans les rues de la plus belle cité coloniale de Colombie. Le bitume retrouvé suffit à nous tenir éveillés. Une farouche envie de marcher nous fait oublier notre fatigue.


Depuis l'Irak, nous n'avions plus croisé autant de militaires. Par petits groupes, ils arpentent les rues et les places, mitraillette au poing, contrôlant passants et automobilistes. Les soldats évoluent au milieu des nombreux touristes locaux et des quelques étrangers occidentaux, dans cette région pourtant épargnée par la guérilla. Une présence armée et visible, comme pour rappeler, contre toute évidence, l'appartenance de cette ville à l'un des pays les plus violents du monde.

Armée régulière, paramilitaires d'extrême droite, Farc d'obédience pseudo-marxistes, ELN, EZL, narcotrafiquants : les acteurs du bain de sang colombien ne manquent pas. L'exercice du pouvoir alterne depuis toujours entre conservateurs et libéraux, dans une parodie de démocratie. À la violence des factions illégales est venue s'ajouter celle de l'État qui, en dix ans, a éliminé physiquement les membres socialisants de l'Union patriotique, émanation politique de guérilleros qui au milieu des années 80 avaient tenté un retour dans la vie civile. Quatre mille militants, députés ou élus locaux de l'UP, sont ainsi morts sous les balles de paramilitaires restés impunis. Un génocide politique qui n'a pas refroidi les Nord-Américains dans leur soutien inconditionnel au régime, finançant armes et conseillers auprès de l'armée colombienne.

Bilan plutôt honnête pour ce pays : trois cents mille morts en un demi-siècle. Mais bilan provisoire seulement, car la plus ancienne guerre civile d'Amérique latine a de l'avenir, relancée à la fin des années 90 par les mêmes USA et leur « plan Colombie ». Le pays reste aujourd'hui le premier exportateur de cocaïne, malgré le plan « zéro coca » et l'appui militaire des États-Unis, dont les fosses nasales de ses citoyens constituent le plus grand réceptacle mondial de poudre blanche.



Vendredi 16 septembre. Gosses.

Ancien port d'importance pour les Espagnols, Carthagène se protégea des pirates en érigeant de massives fortifications. Des remparts encerclent la vieille ville qui abritent de grandes maisons aux façades colorées flanquées de longs balcons boisés. Nous logeons dans l'une d'elles en compagnie d'Eduardo, devenu notre ami depuis Panama. Nous voyons également le soir Brandie et Peter, les deux Américains rencontrés sur le voilier de Claudio. Nous passons une semaine dans cette cité douce et agréable, si ce n'est le harcèlement presque violent d'adolescents-clochards livrés à eux-mêmes dans les rues de la ville. Les enfants sans ressources sont ici délaissés, vivant dans un dénuement total qui les rend presque fous. Nous ratons de peu, avec Eduardo, un tesson de bouteille qu'une jeune fille proche de la folie brandit comme une arme au-dessus de nos têtes. Nous payons quotidiennement notre dû en cigarettes ou en nourriture, seul moyen de se débarrasser de ces jeunes devenus incontrôlables.


Mardi 20 septembre. Bomba.

La voiture est enfin arrivée. Mais une journée entière de formalités nous est imposée avant de pouvoir, à nouveau, honorer ses sièges râpés et son volant fissuré. Quand enfin, vers les 21 heures, les tatillons fonctionnaires du port commercial nous laissent reprendre possession de notre limousine, il est trop tard pour quitter la ville. Nous la garons sur une placette éclairée et lorsque nous revenons le lendemain, un clochard habitué des lieux nous apprend que la police l'a fouillée tôt dans la matinée, suspectant notre voiture d'abriter des explosifs. La Datsun, voiture piégée ? Nous rigolons, un peu moins lorsque nous constatons le fouillis à l'intérieur et surtout la porte avant droite voilée parce que forcée par les démineurs.

Nous prenons aussitôt la route pour Santa Marta, petite ville côtière en direction du Venezuela. La chaussée est en bon état mais nous n’avançons pas. Chaque demi-heure, une mitraillette nous indique le bas-côté d'un geste menaçant. Passeports, permis de conduire, papiers de la voiture, puis une demande que nous faisons répéter deux fois au jeune soldat lors de notre premier contrôle : « Seguro! » « Assurance ? Quelle assurance ? » Aucun douanier au port, durant les dix heures que nous avons passées en leur compagnie, ne nous a informés de ce détail devenu pour nous bureaucratique. Je sors fébrilement mon contrat français santé-rapatriement et sous les yeux du militaire souligne de mon doigt la rubrique accident, donnant au mot une intonation espagnole et au texte qui suit une compétence imaginaire pour tous les types d'accidents automobiles. L'appelé à peine pubère nous laisse reprendre la route et nous devons inventer à chaque barrage suivant une nouvelle fable lorsque jaillit des bouches disciplinées le mot « seguro ». Nous finissons, en fin de journée, par atteindre Santa-Marta, plus épuisés par les contrôles stressants de l'armée que par une éventuelle embuscade de la guérilla.



Jeudi 22 septembre. Santa Marta.

Bourgade assez laide au bord de l'océan, Santa Marta a l'extrême désavantage de se situer en dessous du niveau de la mer. Le soir de notre arrivée, un orage inonde la ville, transformant les rues en mini-torrents, emportant avec eux les égouts débordants. Nous devons patauger dans cette eau immonde et puante, sautillant autant que possible d'un lieu moins immergé à un autre. Nous passons la journée du lendemain cinq kilomètres plus au nord, où un ensemble de criques ravissantes ne se donnent qu'au marcheur. Les montagnes plongent à cet endroit dans la mer, et c'est par un chemin escarpé que nous atteignons l'une des plages, occupée la journée par des pêcheurs côtiers.

Je termine ici Pour qui sonne le glas. « La mort de tout homme me diminue, parce que je suis solidaire du genre humain. Ainsi donc, n'envoie jamais demander : pour qui sonne le glas ? Il sonne pour toi ». Hemingway est allé chercher son titre dans ce sermon du poète anglais John Donne. Combien de glas avons-nous entendus depuis notre départ de France ? Combien d'hommes sont-ils morts en Irak durant notre séjour, combien de Pakistanais ont explosé dans les mosquées de Silkot et de Lahore, combien de Chinois ont-ils péri dans le Henan, combien de Centro-Américains furent assassinés durant notre passage, combien de Colombiens ont-ils disparu aujourd'hui ? La proximité des évènements nous rend-t-elle plus solidaire ? Plus forts ? Pour l'instant seulement plus calmes.



Vendredi 23 septembre. Papiers. 

Nous approchons de la frontière vénézuélienne. Les contrôles se multiplient dans cette région soupçonnée par Bogota d'abriter des guérilleros assurant la navette entre le pays de Chavez et la Colombie. Les militaires également se lâchent, qui à la fin de chaque inspection tentent de nous soutirer quelques pesos. Nous jouons les imbéciles face à ces jeunes appelés qui nous réclament un refresco. De l'argent pour un soda ? « En voici un », faisons-nous en extirpant notre bouteille d’eau de sous le siège crasseux de la Datsun. L'un d'eux, au dernier barrage, se montre plus coriace. Il tient dans sa main, comme un jeu de cartes, l'ensemble de nos papiers et tourne autour du véhicule depuis plus d'un quart d'heure. Nous nous jetons avec Boris un regard par dessus son épaule. Le signal de la dernière cartouche : la carte de presse. « Nous travaillons sur le tourisme en Colombie, revenons de Bogota où nous avons croisé maintes éminences... » Le type se fige et Boris et moi, situés de part et d’autre du bonhomme, effeuillons, l'un après l'autre, son éventail de carte grise, passeports et autres permis de conduire.  La scène est comique et je réprime un fou rire qui risque de tout remettre en cause. Nous remontons aussitôt en voiture et quittons la Colombie, regrettant de ne pouvoir nous enfoncer plus au sud du pays.

La faute à l'Équateur.





Publié le 14/12/2006 à 01:46, dans 992. Colombie, Carthagène
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