Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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21. Venezuela




Samedi 24 septembre. Las.

Corro hier soir nous a fait souffrir. Deux heures durant, nous avons cherché un hôtel dans cette ville où toutes les pensions affichaient complet. Arrivés exténués vers minuit, après une nouvelle série de barrages vénézueliens, une heure d'errance dans Maracaibo à la recherche de la sortie et de longues heures de routes éclairées par des phares aussi puissants qu'une lampe de poche, nous avons échoué à 2 heures du matin sur une literie sordide dans une pièce sans fenêtre. Rares, chères et pouilleuses, telles seront les chambres durant notre séjour dans ce pays.

Corro est une jolie bourgade coloniale, mais vaut-elle, dans le style espagnol du même genre, San Cristobal au Mexique ou Antigua au Guatemala ? Ses maisons basses aux façades colorées affichent un air de déjà-vu. En moins bien. Les Vénézuéliens, de leur côté, ne débordent pas d'amabilité. Avons-nous, après presque quinze mois d'errance, rassasié notre curiosité de voyageurs ? Que nous faut-il pour relancer l'intérêt du voyage ? L'Amazonie ?



Vendredi 25 septembre. Caca-racas.

Une odeur de brûlé, indéniablement. Et qui, cette fois-ci, ne vient pas du dehors. L'habitacle empeste. La fumée sort du vide-poche. Nous sommes dans la capitale depuis quelques minutes et Boris est parti faire la tournée des hôtels. J'ouvre le capot et libère un nuage inquiétant. Un petit homme, genre Roland Magdane en fin de carrière, me rejoint aussitôt. Il est là, semi-clochard, qui travaille un peu pour le restaurant d'en face, mendie ici quelques bolivares. Je suis ses conseils et nous inspectons ensemble l'huile et le radiateur. Chacun des réservoirs affiche un niveau dramatiquement bas. Nous avons poussé trop fort la Datsun aujourd'hui et celle-ci manque de rendre l'âme. Il faut remettre de l'eau, acheter de l'huile et faire la vidange. Encore quelques kilomètres et la voiture nous lâchait, assure mon conseiller-mécanique dans une gestuelle de pantin désarticulé. Je le paie en cigarettes et Boris revenu, nous investissons l'hôtel Capri, accueillis, antennes dressées, par des dizaines de cafards surexcités.

La joie exagérée et surfaite de nos hôtes nous pousse rapidement dans les rues de la ville. Le pétrole a fait bien des victimes dans ce pays et en premier lieu sa capitale. Bétonnée à souhait dans les années cinquante, lors du boom pétrolier national, Caracas est aujourd'hui un monstre urbain. Des immeubles aux façades gris-sale, la plupart ornés de publicités géantes, trônent d'est en ouest sur une vingtaine de kilomètres. La pollution noircit chaque jour le ciel urbain, que les embouteillages interminables donnent le loisir d'apprécier au plus près des pots d'échappement. Les voitures sont démesurées, de grosses cylindrées américaines déglinguées consommant du quinze litres au cent. Qu'importe, l'essence vaut ici vingt fois moins cher que l'eau minérale, et nous remplissons le ventre de la Datsun pour deux dollars. Le cinquième producteur mondial de pétrole offre son essence à ses habitants, qui s'en gavent à en suffoquer.

 

Le Venezuela est aussi la patrie du président Hugo Chavez, animal politique unique au monde. Nous revenons à l'hôtel à l'heure de son talk-show hebdomadaire, « Alo presidente », devant lequel nous finissons par nous endormir. Des heures durant, face à une assemblée triée sur le volet, Hugo fait son cinéma à la télé, poussant la chansonnette, vilipendant ce « brave con » de George Bush, détaillant tel plan de développement rural, sautant d'un sujet à un autre dans un monologue seulement interrompu par les mimiques bienveillantes du public. Où veut-il en venir ? Le sait-il lui-même ? Depuis bientôt sept ans qu'il occupe le pouvoir, ses réalisations paraissent modestes. Son alliance avec Castro lui a permis d'échanger du pétrole contre vingt mille médecins cubains qui sillonnent la campagne. Quelques expropriations de grands propriétaires terriens, fortement médiatisées, peinent à aboutir, et la criminalité – douze mille homicides en 2003 – bat des records dans le pays.

La pauvreté est pourtant tenace au Venezuela. Sur plusieurs kilomètres, au bord de la route qui mène à la capitale, nous avons longé ce matin des baraques insalubres, les pieds dans l'eau croupie, où des familles entières s’entassent au milieu des ordures. La misère comme nous ne l'avions plus vue depuis longtemps. L'or noir coule à flot au Venezuela, mais la redistribution de ses dividendes, à la fin du deuxième mandat chavézien, paraît plus que discutable.

La personnalisation du pouvoir prend également une tournure inquiétante. Le Venezuela est une démocratie que le militaire Chavez habille comme une dictature. Au-delà de son show télé hebdomadaire et interminable, le président est omniprésent dans les journaux comme sur les murs de la ville. Telle réalisation a pu se faire grâce à Chavez et un écriteau ne manque jamais de le souligner.



Vendredi 30 septembre. Oeufs brouillés.

Nous fuyons ce matin avec peine la capitale saturée de voitures. Vers Barcelona, nous quittons la côte pour le centre du pays. J'ignore encore, à cet instant, mon destin d'assassin de volaille. La route est droite. Quelques maisons de chaque côté. La Datsun va vite. En face, un 4x4 tout-terrain roule sagement sur sa voie. Nous allons nous croiser dans quelques instants, dans la plus commune des conventions automobiles.

Soudain une rousse, plutôt jeune, la patte alerte, le cou flexible, heureuse de vivre au bord de cette nationale bucolique, excitée en cette matinée qui s'annonce comme un jour sans nuage, soudain donc, cette poule promise à briller lors des prochains comices agricoles, livrant à coup sûr des oeufs de première qualité, soudain cette poule quitte le bord de la chaussée pour jouer à saute-voiture (1). Elle traverse la voie de droite, court vers le 4x4 lancé à toute allure et, mue par un instinct de survie, freine subitement avant de rebrousser chemin. Sauvée. Mais sur la voie du retour, il y a nous. La Datsun, elle aussi heureuse en cette matinée ensoleillée, libérée de Caracas polluée, tentée par une accélération sur cette ligne droite sans embûche, va être l'exécutante mécanique d'un homicide involontaire. Le bruit est sec. Un petit bruit de petits os qui se brisent, broyés sur le bitume par le pneumatique. Le véhicule subit une légère turbulence. Je jette un oeil dans le rétroviseur. Une masse rousse est plaquée sur le macadam. Quelques plumes s'envolent. La poule n'est plus. Je ressens un léger pincement au cœur. Nous ralentissons à peine, trop angoissés à l'idée de croiser, au mieux le regard, au pire la machette, de son propriétaire indigène.

 

Est-ce l'esprit de la poule qui nous poursuit ? Le soir venu, la batterie donne des signes de fatigue bien connus. Les phares déclinent, puis le moteur s'arrête. Nous nettoyons les fils, astiquons les bornes et poussons la Datsun sur le bord de la chaussée. Je me jette sur le siège avant, enclenche la seconde et tourne la clé d'un geste vif. Le moteur repart. Mais quinze kilomètres plus avant, l'asphalte disparaît à nouveau sous les phares épuisés. La voiture cale. Aucun espace pour se ranger sur cette route très fréquentée. Les camions nous frôlent à toute vitesse, invisibles que nous sommes dans la nuit noire. Nous manquons de nous faire écraser à chaque seconde. Je pense à la poule. Puis, dans une ultime poussée, nous parvenons à réveiller le moteur qui tiendra jusqu'à notre point d'arrivée.

 

(1) « saute-voiture » : expression empruntée à Paul Auster dans son roman Tombouctu.



Samedi 1e octobre. Nature. 

Ciudad Bolivar, dans le centre du pays, marque le début du désert vert : plus de mille kilomètres de savane et de forêt avant la première ville moyenne de Boa-Vista au Brésil. Nous parvenons à Santa-Elena deux jours plus tard, bourgade logée à proximité du poste frontière. Une heure avant l'entrée du village, nous nous arrêtons, en pleine nuit, sur le bord de la route. Épuisés, les jambes tremblantes, le corps endolori par la journée entière passée dans la Datsun, nous nous extirpons groggy du véhicule. Le ciel est clair, rempli d'étoiles inconnues qui brillent sur la savane vénézuélienne. Des milliers de lucioles scintillent de part et d'autre de la route. L'air est chaud mais supportable. Nous restons là un moment, à écouter la nature dans la nuit.



Publié le 13/12/2006 à 01:49, dans 993. Venezuela, Caracas
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