Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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22a. Brésil-Amazonie




Dimanche 2 octobre. Tudo bem. Brésil.

La frontière brésilienne est la plus décontractée que nous ayons jamais traversée. Je remplis avec une précipitation naturelle le formulaire d'immigration lorsque la fonctionnaire observatrice me lance un « tranquillou » qui paralyse ma main. Je lève les yeux sur un sourire qui aussitôt m'en arrache un. Plus loin le préposé aux véhicules est embarrassé. Les papiers existent. Où sont-ils ? L'ordinateur ne fonctionne plus. Quelle est la procédure ? Il faut consulter les archives. D'une écriture enfantine, il remplit la liasse de documents, sans même jeter un oeil sur la Datsun. Il connaît quelques mots de français et s'empresse de nous les faire partager. Entre deux rudiments de l'idiome de Molière, à peine compréhensibles, il reprend son stylo. La procédure n'en finit plus. Mais nous sommes bien. Pas d'inquisition ici, pas de suspicion, nous sommes les bienvenus. Bienvenus au Brésil. « Tranquillou ».

 

C'est ensuite la savane. Deux cents kilomètres désertiques jusqu'à Boa-Vista. Nous crevons de soif, oublieux que nous sommes d'avoir acheté de l'eau à la frontière. Une baraque sur le bord de la route, une heure plus tard, nous sauve de la déshydratation. Nous y rencontrons nos premiers Indiens, « civilisés par l'alcool ». Chaque voiture qui passe est un spectacle que le regard vitreux des indigènes suit scrupuleusement jusqu'à sa disparition. L'ennui est ici total, mortel. La plupart traînent dans les hamacs, terrassés comme nous par la chaleur.

 

Boa-Vista nous héberge le soir dans un déprimant hôtel cerné par les églises évangélistes. La ville est minuscule, mais regorge de temples où se donnent à « Dieu » des fidèles enthousiastes, sous l'œil attentif d'un vigile suspicieux. Pas d'autres lieux ouverts en ville ce dimanche soir, nous partons nous coucher de bonne heure.



Lundi 3 octobre. Rorainopolis. 

Mes yeux sont lourds, très lourds. Mes paupières luttent. Fixer un point. Non, regarder partout. Penser. Penser à quelque chose, à quelqu'un. Ouvrir les yeux. Secouer le cou. Secouer la tête. Changer de vitesse, même si c'est inutile. La route est droite et nous sommes seuls. Boris est à ma droite, silencieux. C'est mon tour de conduite. Début d'après-midi. Je ne tiens plus. Nous allons droit à l'accident. Arrêt au premier village : Rorainopolis. Seulement deux cents kilomètres parcourus aujourd'hui. Serons-nous à temps en Bolivie pour le reportage ?



Mardi 4 octobre. Au feu.

La forêt, enfin. Depuis le Sud du Venezuela nous l'attendions. Mais seule la réserve indienne nous permet de la voir de près. Sur plus de cent kilomètres, interdiction de s'arrêter, et plus encore de sortir de voiture. Nous sommes en « zone humaine protégée », celle des Waimiri-Atroari, qui comptent parmi les derniers groupes indigènes du Brésil. Étrange sentiment que de se voir interdit de contact avec un autre groupe humain. Interdit en raison de notre faute, de notre obsession à détruire la faiblesse et la diversité. Nous en longeons rapidement quelques-uns, des hommes équipés de machettes, des femmes aux seins nus et des enfants au milieu. Je ralentis et nos regards se croisent, comme deux étrangers qui se jaugent, comme deux mondes coupés l'un de l'autre pour que l'un d'eux survive. La voiture continue sa mauvaise route, fuyant ces silhouettes qui déjà disparaissent dans le rétroviseur, laissant là ces hommes et ces femmes au plus loin de notre civilisation prédatrice.

Car s'il nous a fallu attendre la réserve pour côtoyer la forêt, c'est parce que celle-ci disparaît. Le drame de l'Amazonie. Un peu partout elle brûle, sous la main incendiaire de l'homme, laissant derrière elle un paysage désolé, des champs d'herbe disparate parsemés de souches calcinées. Régulièrement et sur des centaines de mètres, la ligne de feu grignote les arbres, dégageant un rideau de fumée jaunâtre qui s'élève dans le ciel comme la plainte silencieuse de la forêt assassinée. Près de 25 000 kilomètres carrés sont détruits chaque année. L'Amazonie, déjà, a perdu 20% de sa superficie d'origine.

 

Nous traversons également, ce jour-là, la ligne de l'équateur. « Zéro-virgule-zéro degré de latitude », peut-on lire sur le monument qui, au bord de la route, marque la séparation du globe terrestre en deux. Nous sommes à équidistance des pôles Nord et Sud, posés sur cette ligne imaginaire que survole à cet instant un couple de perroquets. Un reste de rhum traînant sous le siège passager nous accompagne dans cet évènement, dans la chaleur écrasante de la mi-journée, puis nous basculons, pour la première fois du voyage, dans l'hémisphère Sud.



5 octobre. Manaus. 

Arrivés. Nous le sommes. Nous l'ignorons encore mais c'est ici un tournant du voyage. Le dernier. Aucune réponse positive des rédactions en France sur le sujet de la coca bolivienne, nous ne travaillerons pas. Nous ne travaillerons plus. Convaincre Paris par Internet interposé est une épreuve insurmontable que je ne surmonterai plus. Nous n'avons rien publié depuis Mexico et les finances connaissent une baisse qui compromet la poursuite du projet. Nous sommes également dans un cul-de-sac routier et seuls les fleuves, vers l'Est ou le Sud du pays, permettent de continuer. Le coût du passage du véhicule est plus élevé que la voiture elle-même. Il nous faut vendre la Datsun et changer d’itinéraire.



Jeudi 6 octobre. Oasis.

Nous sommes à l'hôtel Kimar les seuls clients réguliers. Les seuls à passer plus d'une heure dans la chambre. Les filles sont jeunes et vieilles à la fois, belles sous leurs rides prématurées, ravagées par la bière qu'elles s’envoient dès 8 heures du matin. C'est ici le quartier rouge de Manaus où pullulent les hôtels bons marchés. Plus loin, la rue Bocaiuva se termine par un pont qui dessert une curieuse partie de la ville. Les maisons pauvres, construites sur pilotis, bordent le lit sec et large d'une rivière fuyant vers le Rio Negro. La terre est fendue, craquelée, déshydratée par la sécheresse. Des silhouettes errent sur le sol déchiré, un sac plastique à la main, les yeux à l'affût d'un trésor abandonné par le retrait des eaux. Le reste du quartier, en hauteur, surplombe le cours marron du fleuve, affluent de l'Amazone et déjà large comme plusieurs fois le Rhône. Les bateaux en contrebas ont été tirés sur le sable. Des hommes s'affairent autour des embarcations. Une musique rythmée remonte de la plage. Le ciel chargé de pluie menace. À l’horizon s'enfuit la forêt infinie.

Tout dans cette cité arrive et repart par bateau. Les marchandises comme les êtres humains. Les containers sont stockés jusqu'au cœur de la ville, tel un mur de métal le long du boulevard côtier. Les cargos mouillent un peu plus loin, sous les grues de déchargement érigées en bordure du fleuve. Manaus est un port international, à mille cinq cents kilomètres de la mer, relié par la route au seul Venezuela. Ancienne capitale mondiale du caoutchouc, concurrencée au début du siècle par la Malaisie, la ville doit sa renaissance au statut de zone franche accordé dans les années 60. Elle compte désormais un million d'habitants, encerclés par des millions d'hectares de jungle.

Nous vendons la Datsun pour une bouchée de pain au propriétaire d'une agence de voyage. Fini la voiture qui, depuis Mexico, nous a conduits sur près de 10 000 kilomètres, d'Amérique du Nord au cœur du Brésil. Nous redevenons piétons, tributaires des bus et des taxis. Et, pour l'instant, d'un bateau, sur le Rio Madeira pour Boris et sur l'Amazone pour moi. Il s'en va vers le sud, peut-être en Bolivie, je rejoins la côte, sûrement jusqu'à Sao-Paulo.

Après un an et quatre mois de voyage en commun, nous nous séparons définitivement.



Mercredi 12 octobre. Abordage.

Il faut traverser la plage et ses détritus, éviter le petit égout qui serpente dans le sable, suivre les porteurs qui, à dos d'homme, déchargent les marchandises. L'embarcadère est au bout, sur ce ponton métallique où une petite foule attend déjà. Le navire doit arriver, dans une heure ou deux. Peut-être plus. Les marchands ambulants font des affaires, les amoureux jouent les prolongations, les mères calment les plus petits. Chacun tue le temps et la chaleur comme il peut.

Puis la foule subitement se rassemble. Un navire va accoster : le « Nilho Correa », deux étages de fer surmontés d'une terrasse protégée. Une sorte de bateau à vapeur du Mississipi, en plus petit et sans la roue. Soudain, c'est l'assaut. L'abordage. Le chacun pour soi. La passerelle métallique est envahie de toutes parts. J'attaque de mon côté le flanc est, repoussant l'avancée, au sud, d'un gamin placé en première ligne par sa mère. Le gosse est coriace, surentraîné. Je vacille et m'appuie, pour éviter la chute, sur l'épaule d'un vieux qui manque de tomber dans le rio. Je capitule face à la famille, préférant lui emboîter le pas et profiter de sa percée. Au plus vite il faut monter, accéder aux meilleures places pour fixer le hamac.

Peine perdue. Le type à l'entrée réclame mon passeport, simple formalité qui fait fondre mon avance. Je rejoins le pont supérieur parmi les derniers et échoue entre deux hamacs déjà collés l'un à l'autre, tendant ma toile au maximum pour me placer au-dessus d'eux. C'est le début de cinq jours de navigation. Cinq jours magiques sur l'Amazone.

À la nuit tombée, le navire quitte le port. Les lumières de Manaus meurent doucement à l'arrière du bateau, une mélodie joyeuse se perd dans l'obscurité, relayée à l'étage supérieur par la stéréo de la buvette-restaurant. La vie commence sur le pont, où chacun s'affaire pour passer au mieux la première nuit sur le fleuve.



Jeudi 13 octobre. Sur l'eau.

La matinée commence par un sourire. Celui de la petite vieille sur ma gauche qui, toute la nuit, n'a pas cessé de me  flanquer des coups de pieds. Je lui rends son rictus, que je prolonge à l'attention de mon voisin de gauche. Son corps doit conserver le souvenir de mon coude, impossible à placer ailleurs qu'entre deux de ses côtes. Chacun s'étire douloureusement. Il faudra ce soir régler les hamacs, même si la marge de manœuvre est des plus limitées.

Je fais rapidement la connaissance de ma voisine de droite, jeune journaliste brésilienne parlant  couramment l'espagnol. Nous rejoignons ensemble, vers 11 heures, la file d'attente du déjeuner. Une table de vingt couverts, longue d'une dizaine de mètres, est déjà occupée par plus prévoyants que nous. Des places se libèrent mais interdiction de s'asseoir avant que tous aient terminé. Je ressens alors, une fois attablé, la pression de ceux qui désormais patientent debout, le regard dans nos assiettes, espérant que nous terminions au plus vite. Il faut engloutir la nourriture, invariablement composée de riz, haricots rouges et d'un morceau de poulet, puis quitter la place au plus vite pour ne pas être le dernier, celui que le regard des affamés fusillera pour sa lenteur.

La journée s'étire doucement. Sur les hamacs, le pont supérieur, à l'avant du pont, à l'arrière, puis à nouveau sur les hamacs. J'adresse la parole au petit vieux, blanc et courbé, qui se déplace si voûté qu'il semble s'écrouler à chacun de ses pas. Il est américain, soixante-dix ans, une barbichette filasse sous le menton, voyage depuis dix mois en Amérique latine et s'exprime dans un accent texan de bouche si édentée que je renonce à poursuivre plus avant la discussion.

À deux emplacements sur ma droite, une mère ravissante et délaissée – comme tant d'autres au Brésil – par son mari, a tendu une toile au-dessus d'elle pour son fils de deux ans. L'enfant fait un cauchemar. Il pleure. « Mamâââ », soupire-t-il au milieu des sanglots, lorsque la jeune femme, dans un geste saturé de tendresse, le saisit sous les aisselles pour le lover contre son corps. L'enfant se calme, il s'endort, petit bout d'homme au bout du monde, qui débute sa vie, seul avec sa mère, dans l'impitoyable Brésil.

Plus loin débattent trois jeunes sourds très bavards, dont l'un d'eux est mon voisin. Je n'entends rien au portugais, et encore moins à celui des signes, mais réponds poliment, par un hochement de tête, aux propos enjoués qu'il me tient plusieurs fois par jour. Je contribuerai plus tard, à la fin du voyage, à la mini quête organisée au bénéfice du cercle des malentendants brésiliens.

« Vito, Vito, venga! »  Il y a aussi Vito, six ou sept ans, à qui sa mère interdit de s'éloigner de plus d'un mètre du hamac maternel. L'enfant est sage, trop sage, condamné à errer autour de sa génitrice, scrutant avec envie les autres gosses qui jouent avec ferveur sur le pont du bateau. À l’heure du repas, elle lui donne la becquée, trois cuillerées pour elle, une demi pour lui, et Vito et ses grands yeux souriants mais plein de tristesse, dépassant à peine de la table, se perdent dans les regards vitreux des adultes affamés.



Vendredi 14 octobre. SuperNature. 

Deux rangées d'arbres escortent le fleuve depuis notre départ. Deux murs de verdure, de chaque côté, qui enferment le regard. Sous la coque du navire, les eaux marron s'écartent, si sombres et denses qu'elles en paraissent crémeuses. Le ciel est d'un bleu pâle, que des nuages dodus et irréels traversent nonchalamment. La nature ne possède ici que trois couleurs, mariées à l'infini sur des centaines de kilomètres. Le soir venu, la cime des arbres se dessine dans la pâleur de la lune, la surface de l'eau devenue noire scintille, quelques cris d'oiseaux retentissent en bordure du fleuve, la forêt s'éveille tandis que le bateau s'endort. 



Samedi 15 octobre. Préchi-précha.

Le Lévitique me fatigue. Yahvé est d'une violence inouïe et ses listes répétitives des différentes interdictions trahissent une rédaction bien trop humaine de la parole divine. Lire la bible est le plus sûr moyen, pour qui l'a, de perdre la foi. C'est pourtant le seul ouvrage francophone qu'il me reste, et ses 2200 pages doivent durer jusqu'à ma prochaine rencontre avec un compatriote. C'est un hasard pour moi de lire ici ce livre, au milieu d'une dizaine d'autres passagers chargés du même ouvrage. Tous doivent m'imaginer d'une piété exemplaire, penché sur le texte sacré plusieurs heures par jour. Je souffre pourtant depuis la Genèse et attends avec impatience le Nouveau Testament. Je peste, par ailleurs, à l'encontre d'une veille bourgeoise, logeant dans l'une des dix cabines, et venant jusqu'à tard le soir prêcher auprès des pauvres dans les hamacs. Son prosélytisme nocturne m'est insupportable et dans un « portugnol » hésitant, je libère chaque nuit mes compagnons d'insomnie de cette empêcheuse de somnoler en groupe.



Dimanche 16 octobre. Fausse arrivée. 

Nous ne serons pas ce soir à Bélem. Un moteur a cassé et le bateau se traîne. Tant mieux, car les abords du fleuve sont aujourd'hui merveilleux. La forêt débute dans l'eau, les arbres plantés dans l'Amazone, entourant ça et là une maison isolée bâtie sur pilotis. Une femme lave son linge, une gamine saute d'un ponton, une barque emmenée par le chef de famille dérive un peu plus loin. Le soleil bientôt couchant brille sur les eaux sombres du fleuve. Des dauphins roses font les intéressants. Le paysage est un film qui défile sous nos regards.

Nous faisons rapidement une halte imprévue au bord de trois maisons. L'Amazone est trop basse, il faut attendre la marée. Nous trépignons tous sur le pont, trop heureux de pouvoir mettre un pied à terre. Mais le bateau est appuyé contre un autre navire qu'il faut traverser dans sa largeur pour atteindre le quai. La grosse barque transporte plusieurs centaines de troncs d'arbres, petite montagne de bois bientôt assaillie par la foule des passagers. Nous escaladons les rondins, puis basculons de l'autre côté.

Les trois baraques sont reliées les unes aux autres par un ponton en bois. L'une d'elles abrite un débit de boisson, vide à notre arrivée et désormais plein à craquer. La bière coule à flot. Les verres s'entrechoquent. Une excitation collective règne dans ce cabanon planté en bordure du fleuve. Au milieu de nulle part. Nous savons l'arrivée proche. Sûrement au petit matin. Et après quatre jours d'un voyage éprouvant, la perspective de mettre fin à cette promiscuité ravit chacun de nous.



Lundi 17 octobre. Bélem.

Cinq heures du matin. Les fermetures-éclair grincent autour de moi. Les sacs se referment, les passagers font leurs bagages. La plupart des hamacs ont disparu, laissant au pont son allure métallique, vide, triste. Les gosses errent autour de leur mère, les yeux embués, pleins d'un sommeil trop vite interrompu. Je suis le mouvement général et saute sur le quai. Quelques adieux rapides à ceux encore présents. Mais déjà les passagers s'éparpillent. Je remonte l'avenue qui longe le port. Bélem est plongée dans le noir. Après cinq jours de vie communautaire, comprimé entre 140 personnes, me voilà seul, le long de cette rocade triste à se rendormir. Un taxi freine. Je négocie à peine. Hôtel Fortaleza. Il est trop tôt. Gilda me fait patienter sur le canapé. Je m'endors.

Bélem, ancien point de départ des missionnaires portugais, est pour moi un point d'arrivée. L'Amazonie est derrière moi. Je suis sur la côte brésilienne, face à l'Atlantique, d'où je quitterai d'ici un mois et demi le continent sud-américain. Aucun cargo direct pour l'Afrique noire, plus de travail en vue, je choisis de rentrer directement en Europe. L'Afrique, sûrement une autre fois, un voyage en soi, le prochain peut-être. Pour l'heure je découvre le Brésil côtier, dont Bélem constitue la plus septentrionale des villes. Je tente de m'y reposer, de récupérer un peu de ces cinq jours de navigation fluviale, merveilleux mais éprouvants.




Publié le 12/12/2006 à 01:52, dans 994. Brésil, Manaus
Mots clefs : Amazonie
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22b. Brésil côtier

 


Mardi 18 octobre. Blême Bélem.

 

Nous sommes cinq. Cinq Français. Il y a Nicolas et Yoan, routards dans la vingtaine, Laurent et Gwenaëlle, mariés dans la trentaine. Nous nous sommes rencontrés la veille à l'hôtel et ce soir nous rentrons d'une soirée arrosée. L'avenue Vargas est calme, presque déserte. Nous marchons sans autre souci que de rire sans tomber.

Tout va très vite. Je ne vois d'abord pas les trois jeunes qui arrivent de côté. Le temps de me retourner, Laurent est fermement serré par un bras, un couteau sous la gorge. Yoan est dans la même position, tandis que le troisième agresseur fouille nerveusement ses poches. Gwenaëlle pousse un cri. Nicolas recule. Je sors mon portefeuille, en extirpe les trente derniers reals. Un des types se rue sur moi, arrache les billets et repart en courant. C'est terminé. Trente secondes seulement. Nicolas et Laurent sont saufs. Nous rentrons dégrisés à l'hôtel.

 


Mercredi 19 octobre. La rua.

 

De vieux immeubles, certains délabrés, d'autres restaurés, que l'on observe le soir, lorsque les marchands ambulants qui masquent les façades ont plié bagages. Bélem a un passé, une histoire, liée au fleuve et à la mer, à la forêt. C'est une ville, à la vie diurne surexcitée. C'est un port, un grand et un petit, avec ses bateaux de pêche, ses marins noirs qui se lavent dans l'eau sombre et sale où mouillent leurs embarcations. C'est un marché, le « Ver o peso », dont les stands défilent le long du quai fluvial, avec ses odeurs de fruits, de comidas sur place, de poissons fraîchement retirés à la mer. C'est aussi le début du Brésil injuste, des hommes et des femmes qui ont faim, des gosses qui mendient, de ce type, sûrement sous crack, qui se jette sur un autre, le couteau à la main, avant de préférer lui assener tous les coups de poing que la vie lui a déjà donnés.

 


Samedi 22 ocobre. Sao-Luis.

 

Une mauvaise nuit de bus et nous voici à Sao-Luis. Je suis avec Nicolas et Yoan, dans cette ville au décor de théâtre abandonné. Les pavés du centre cuisent sous un soleil silencieux. Les fenêtres sont closes, les maisons inhabitées. Un pas résonne quelque part, invisible, qui s'enfuit déjà dans une ruelle ombragée. Les façades sont belles, mortes, certaines flanquées d'azuleros, abritant un jardin sauvage au milieu des décombres.

Parfois la ville se réveille, à la nuit tombée. C'est alors de la musique, des tambours, et des filles qui arrivent, vêtues de jupes tombant sur les chevilles, des jupes multicolores qu'elles font voler au-dessus de leurs cuisses, au rythme lancinant d'une peau de bête frappée dans les coulisses. Et trois mots, quatre, répétés à l'infini, par une rangée d'hommes tenus à l'écart, comme les gardiens de ces filles noires qui tournent, piétinent le sol, regardent la foule et sortent du cercle, épuisées, rassasiées. Heureuses.

 


Mardi 25 octobre. Alcantara.

 

À une heure de bateau somnole Alcantara. Six mille autochtones, une dizaine de ruines, autant de voitures : ce village aux habitants discrets est une énigme. Nous partons sur la barque d'un pêcheur au milieu de la mangrove, accompagnés tout le long du trajet par des poissons sauteurs. Quelques singes au-dessus de nos têtes, des ibis rouges dans les airs, des crabes d'un rouge écarlate qui nous fixent du regard : le petit monde de la lagune se laisse observer sans broncher. Nous ramons dans ces eaux saumâtres deux heures durant, guidés par notre pêcheur édenté et noir de peau.

 


Dimanche 30 octobre. Comacim.

 

La guigne des transports nous colle aux tongs. Nous arrivons à Comacim, par des chemins détournés, quarante-huit heures après notre départ de Sao-Luis. Nous sommes à cinquante kilomètres de Jerrycoacoara, notre objectif depuis deux jours, mais la route traverse des dunes de sable et seul un « buggy » au tarif prohibitif permet de rejoindre le village paradisiaque. Je laisse Nicolas et Yoan à la buvette de la gare routière, et pars en quête d'un transporteur moins cher.

La rue qui conduit vers le fleuve est lourde de pavés mal joints. J'avance sans en voir le bout, marchant à l'inconnu dans cette bourgade sans âme. Il fait chaud. Nous avons (mal) dormi cette nuit dans l'autocar et le sommeil me manque. Je me traîne sous le soleil brûlant. Épuisé. Que fais-je ici ? Où est le paradis que nous convoitons ? J'ai soif et je transpire. Un chauffeur de taxi s'arrête. Je le reconnais, celui qui tout à l'heure me promettait un Buggy moins cher. Je cède et glisse dans sa pogne calleuse quelques billets contre la promesse d'un chauffeur au tarif raisonnable. Je rencontre l'homme. Marché conclu. Dans un quart d'heure à la gare routière.


Début d'après-midi. Le soleil est encore haut dans le ciel. Je rejoins Nicolas et Yoan dans cette gare désolée, sur cette place triste d'un dimanche brésilien. Quinze, puis trente minutes s'écoulent. Je ne vois rien venir. La petite télé de la buvette, pleine de parasites, diffuse en saccadé un match de la ligue brésilienne. Nous mangeons de mauvais salgados, accompagnés d'un café réchauffé. Je m'assieds sur la place. Le soleil décline. Je guette. Je sais qu'il ne viendra pas, que nous attendons pour rien. Mais je reste. Je veux croire que nous pourrons fuir ce village aujourd'hui. Le banc face à moi est occupé par trois jeunes filles, la main sur la bible et les yeux ahuris, fredonnant en état de quasi-transe un chant religieux. Deux autres jeunes au tee-shirt « J'aime Jésus » me tendent un prospectus. Une voiture traverse la place, crachant une musique rythmée à plein volume. Ma voisine de gauche déborde de son soutien-gorge, un gosse affamé traîne de banc en banc. J'ai le sentiment d'avoir sous les yeux un résumé du Brésil. Le soleil se meurt. Aucun buggy à l'horizon. Nicolas et Yoan ne ratent rien du match de première division. Il fait bientôt nuit lorsque nous investissons la triste posada face à la gare routière. Journée perdue, au bout du Brésil, au bout du voyage. Au fond de moi-même.

 


Lundi 31 octobre. Jericoacoara.

 

Nous découvrons ce matin l'existence d'un pick-up traversant les dunes pour 20 reals. Seize entassés sous la bâche, cinq accrochés debout à l'arrière, un sur le toit avec les bagages et quatre à l'avant : nous sommes vingt-cinq dans ce Toyota qui parcourt la route entre Camocim et « Jeri ».

C'est d'abord un chemin de terre rouge, défoncé, entre les vaches à bosse et les cochons, au milieu de hameaux isolés aux habitants impassibles. Puis la route se poursuit à travers les dunes de sables, désertiques, blanches, qui annoncent la mer toute proche, la mer qui se découvre au sommet de l'une d'elles, d'un bleu sombre et lacérée d'écume, à l'instant où le soleil entame sa descente finale pour embrasser l'océan. Nous sommes heureux, tous, dans cet inconfort absolu, sur ce pick-up surchargé, heureux d'atteindre « Jeri » après trois jours d'un voyage qui s'achève comme un rêve.


Un village aux rues de sable. Des chevaux, des ânes, des poules, qui traînent entre deux maisons. La mer sur la gauche, dans laquelle vient s'effondrer une dune plus haute que le coucher du soleil. Des habitants chaleureux, malgré les touristes de plus en plus nombreux, venus investir au fil des ans ce qui n'était à l'origine qu'un village de pêcheurs. La route pour y parvenir fut rude, mais la récompense est devant nous, autour de nous.

Nous faisons, dès le premier soir, la connaissance d'un autre Français. Damien, opticien bas-normand, partage sa vie entre Alençon la semaine et le foyer parental le week-end, en banlieue parisienne. Avec la même régularité, il semble organiser son existence entre son activité professionnelle et sa passion de wind-surfeur. Il est seul ici, comme toujours lors de ses vacances sportives. Il connaît tous les « spots » de surf de la planète, en parle, comme de chaque chose, avec un engouement contenu. Il m'explique la scission entre wind-surfeur et kite-surfeur, il y a quelques années, dont j'ignorais tout jusqu'alors. Il passe deux semaines au Brésil, dans ce village uniquement, sur sa planche tout l'après-midi. Il a les cheveux courts, le tee-shirt impeccable. Il est un peu de droite, gentil, ennuyeux. Il a bientôt quarante ans et une vie millimétrée.

 


Samedi 12 novembre. Olinda

 

Nous poursuivons, les deux semaines suivantes, notre inspection méticuleuse de la côte Nord-Est du Brésil : Fortaleza, riche métropole entourée de la plus grande favela du pays, Canoa-Quebrada et ses plages surmontées de falaises de terre rouge, Olinda et ses façades coloniales intactes et colorées. Je sais, d'ores et déjà, que je ne n'irai pas à Rio. Ma route sur ce continent s'arrêtera à Salvador, avant de rebrousser chemin en direction de Fortaleza, mon port d'embarcation début décembre vers l'Espagne. Je préfère prendre le temps pour ces dernières semaines, quitte à sacrifier cette ville mythique, à mille sept cents kilomètres encore de Bahia.

 


Lundi 14 novembre. Recife.

 

Que se passe-t-il dans ce pays ? Comment ce sous-continent lusophone, qui a su conserver son unité géographique, peut-il être à ce point divisé socialement ? Comment la corruption et le libéralisme ont-ils réussi à générer une telle horreur sociale ? Car une fois de plus, les grands argentiers de ce monde n'y sont pas pour rien. Le dernier plan du FMI, en 1999, a permis de juguler la crise. Il a également accru, un peu plus encore, le terrible fossé social. Aux 10% des plus riches, la moitié des revenus, aux 20% des plus pauvres, 2% du total.

Il y a d’abord l'Histoire, celle de la conquête, lorsque la Couronne du Portugal accordait des terres aux puissants du royaume. Une colonisation par les grands propriétaires dont les héritiers d'aujourd'hui, les fazendeiros (1% de la population), détiennent 50% des terres, et dont 40% restent inexploitées. À l'autre bout, des millions de Brésiliens sans terre, parfois chassés illégalement de leurs champs, s'entassent dans les favelas des grandes villes. Trente millions d'entre eux mangent mal, pour ne pas dire qu'ils ont faim. Sept cent mille enfants de sept à quatorze ans travaillent, et plus de la moitié ne termine pas l'école primaire. Mais que fait Lula ? « Il rame, il est coincé, entre le Fonds monétaire et les grands propriétaires. Il ne peut rien faire », me répondent les Brésiliens progressistes.

À Bélem, Sao-Luis, Fortaleza ou Recife, la misère est pourtant accessible. Elle est sale et odorante. Elle est faite de ces gosses qui ont faim, de ces hommes cassés, de ces femmes hystériques, titubant de folie, parfois enceintes et souvent saoules. Elle est grise, noire de crasse. Elle est pieds nus, elle pue et elle dérange. Elle côtoie la richesse avec peu d'élégance. Ou l'inverse. Alors ils boivent, les habitants de ce pays, ils dansent, font du bruit, beaucoup de bruit, et sourient, énormément, tout le temps, ils répondent à un regard, se mettent en quatre pour vous aider, ils débordent de gentillesse quand la vie les tord dans tous les sens. Ils vivent tout ce qu'ils peuvent, tout ce qu'ils ont, au jour le jour, à cent à l'heure. Ils font tourner ce Brésil qui a déjà perdu la tête.

 


Mercredi 16 novembre. Bruit.

 

Le Brésil, c'est aussi la télé. Partout chez les gens, dans la rue et dans les bars, sur l'étagère du moindre boui-boui, elle bourdonne, du petit matin jusqu'à tard le soir. Les Brésiliens la regardent sans la voir, un peu plus peut-être à l'heure des telenovelas, ces sitcoms atrocement niais et surjoués. Ça s'aime comme dans une pub pour assurance, se sépare comme dans Dallas et pleure comme dans un film Hollywoodien. Les vedettes en moins.

Mais le plus souvent, personne n'entend, car le niveau sonore moyen au Brésil empêche de percevoir, à peu près où que ce soit, autre chose que du bruit. Généralement de la musique, à très haut volume, toujours plus forte que celle du voisin, rendant impossible, même si chacun tente de faire sauter l'ampli, la distinction entre les différents groupes ou morceaux. Comment font-ils pour se parler ? Nous nous hurlons souvent la question.

 


Vendredi 18 novembre. Moins chers les bus.

 

Recife vit aujourd'hui son deuxième jour d'émeutes. Selon un rituel vieux de quarante-huit heures seulement, la manifestation débute pacifiquement dans le quartier de Boa Vista, à cent mètres à peine de notre hôtel, arpente la ville jusqu'en milieu d'après-midi, puis se fait soudainement violente à la vue du premier bus. Les passagers en sont évacués, parfois non, avant qu'une pluie de pierres ne vienne s'abattre sur le véhicule. Les pneus sont dégonflés, les parois taguées, et le bus immobilisé pour bloquer la circulation. La cible privilégiée reste les transports urbains, dont la baisse des tarifs constitue la revendication d'origine.

Le premier jour fut bon enfant et les autorités dépassées par les évènements. Les forces de l'ordre observèrent la pagaille urbaine sans broncher, si ce n'est quelques timides interventions lancées en début de soirée. Aujourd'hui fut par contre celui de la répression, celle de la policia militar, des « choque » (l'équivalent de nos CRS) et de la police montée. Une trentaine d'arrestations, des charges violentes, plusieurs étudiants en sang, la poursuite du mouvement s'annonce compromise.

 


Dimanche 20 novembre. Gosses perdus.

 

Ils ne sniffent pas, ils aspirent. Ils sont là, face à nous qui buvons notre bière devant l'hôtel Brasil, une vieille bâtisse où nous louons pour 30 reals une chambre aux murs lépreux. Le plus âgé a peut-être quinze ans, le plus jeune six ou sept ans. Ils ont la bouteille plastique coincée entre les dents, comme un biberon permanent. Une petite fiole qui ne quitte jamais leur mâchoire. À l'intérieur une pâte, de la colle sûrement, qu'ils respirent par la bouche. Il est 2 heures du matin et aucun d'entre eux ne dort. Ils se couchent quelques instants sur le bitume, se relèvent puis se recouchent, partent soudainement en courant. Puis reviennent. Ils sont pieds nus, vêtus d'un tee-shirt déchiré. L'un d'eux, huit ans à peine, nous réclame une cigarette, puis du feu. Nous nous exécutons. Il repart, faisant alterner entre ses lèvres la colle et le tabac. Ils ont les yeux mi-clos, le visage bouffi. Ils restent en groupe de sept ou huit. Par sécurité. Ils craignent la police, les autres bandes. Ce sont les gosses abandonnés du Brésil.

 


Nous sommes heureux ici à Recife. Les habitants de l'hôtel nous ont adoptés et nous menons depuis quelques jours une vraie vie de quartier. Le trottoir de la rue Hospicio, large de trois ou quatre mètres, accueille sur son sol plusieurs baraques faisant office de bar, restaurant ou épicerie. Nous sommes constamment fourrés dans l'une ou l'autre, généralement avec l'un de nos co-résidents.

Car l'hôtel Brasil héberge, essentiellement sur le moyen terme, plusieurs semaines ou mois, une population qui semble sélectionnée, en secret, sur le critère de l'anormalité. Excepté nous bien entendu.

Il y a le premier jour Claudie, quarante ans, jolie brune usée par la vie, enceinte à en éclater, qui déboule dans notre chambre à la recherche d'une cigarette. Elle parle allemand, un peu français, s'en va utiliser nos toilettes, commençant devant nous à se déshabiller. Elle revient fumer, s'installe sur l'un des lits, raconte sa vie, son retour d'Allemagne, il y a quelques mois, avec son mari invalide. Elle part chercher ce qu'il reste de son « man », un être cassé, épais comme une feuille à cigarette, à la démarche hasardeuse et à la diction inaudible. Le lendemain apparaît Fernanda, vingt-six ans, ravissante Brésilienne aux cheveux clairs et jeune mère d'un petit bout de chou qui passe dans tous les bras valides que compte l'hôtel. Elle vient de Sao Paulo, habite ici avec son mari, un grand gaillard musicien et chaleureux. Fernanda se situe, au choix, entre l'état d'hyperactivité et la douce folie. Ses amis, Ulysse, jeune homosexuel sans le sou, Flavia, petite brune voisine de l'hôtel, et un jeune couple, forment une joyeuse bande avec qui nous sortons le week-end. Il y a aussi un être étrange, avec qui nous n'échangeons que de strictes politesses. Vêtu chaque jour de la même manière une panoplie crasseuse de chasse à cour britannique, passablement usée, la cravate de travers il traîne un attaché-case dans la main gauche et sillonne les couloirs de l'hôtel en affichant une dignité exagérée. Il y a également Tadéo, la cinquantaine, presque normal, qui exhibe sans retenue les photos de ses filles, et que sa femme, taillée comme une paysanne normande, vient chercher avec une fureur non feinte, les bras croisés et le regard noir, à chaque fois que celui-ci s'attarde avec nous en terrasse. L'établissement est tenu par Maria, vieille noire bedonnante et alcoolique, et dont la fille, treize ans et demi, chaude comme le soleil de Recife, se morfond de ne pouvoir sortir en ville chaque soir où nous quittons les lieux. La comptabilité, enfin, est assurée par un cul-de-jatte respectable et l'ensemble du bâtiment envahi par une dizaine de chats, dont deux aux yeux crevés. Tout ce petit monde s'aime, se dispute, boit, rit et pleure, dans la chaleur de Recife, devant cet hôtel déglingué de la rue Hospicio.

 


Lundi 21 novembre. Salvador de Bahia.


Je suis venu à Bahia comme l'on va vers un fruit, plein d'un désir sucré et de rafraîchissement. Je la quitterai soulagé et blessé. Rarement dans ce voyage, je n'ai senti deux pôles, deux mondes aussi éloignés, l'un salivant devant l'autre dans une tension extrême. Le centre de Salvador est beau, il est aussi insupportable. La misère, retenue à bout de bras par des policiers omniprésents, explose ici à la face de l'Occident. Les vendeurs de tout et de rien harcèlent l'Allemand ou le Français. Les ados réclament à manger, se tortillent devant vous et finissent par s'énerver. Les plus aisés veulent des cigarettes, les gosses un peu d'argent et les plus entreprenants votre portefeuille dans la rue isolée. La tension est parfois électrique, qu'un sourire hypocrite parvient tout juste à apaiser. Il n'y a pas assez de place ici pour le riche et le pauvre, pas assez d'espace pour appréhender la misère. Elle guette, observe et se faufile, crasseuse et en guenilles, entre les shorts immaculés des touristes occidentaux, qui feignent de ne rien voir, trop déçus qu'ils seraient de ne point reconnaître le poster alléchant de l'agence de voyage.

Mais on ne voit jamais les pauvres sur les cartes postales.

 

Si je trouve le monde beau, me demande Nicolas de retour à l'hôtel ? Je réfléchis. Il n'est ni beau, ni laid. Il est. Il est sale, pauvre, puant, laborieux, joyeux, aimable, chaleureux, injuste. Il est fait de cette humanité qui souffre sans toujours le savoir, de ces hommes et femmes qui triment du matin au soir, de ces Chinoises qui refont les routes, de ces Vietnamiennes qui se cassent le dos, de ces Pakistanais désœuvrés et de ces Cambodgiens mutilés, de ces gamins qui poussent dix fois leur poids dans les rues de Lahore, de Mexico ou de Bélem, et qui n'iront jamais à l'école. Il est fait de ces riches qui les côtoient, de cette élite peu partageuse qui vit dans des camps retranchés. Le monde est-il beau ? Je n'en ai aucune idée. Aucune prétention. Il est autour de moi et je ne fais que le traverser. Partout je suis un étranger. Je suis là mais je suis ailleurs. Je suis présent et pourtant si loin. Qu'ai-je en commun avec un Kurde, un Chinois ou un Salvadorien ? Je suis un Européen. Je suis unique sur cette planète. Je fais partie d'un peuple immensément riche, qui sait encore un tant soit peu partager, mais uniquement à l'intérieur de ses frontières. Et pour combien de temps encore ?

Qui va mourir demain ? La femme pakistanaise ? Mes amis kurdes-irakiens, mon étudiant iranien, mon syndicaliste chinois, mes Homless californiens, mes gamins shootés brésiliens ? Qui veut gagner des millions ? Qui veut souffrir en silence ? Qui veut voir la misère de ce monde ? Qui veut partager ? Qui veut continuer à vivre ? Moi je retourne dans ma forteresse. Mais à tous les tenants du libéralisme comme horizon indépassable de la politique économique, à tous les partisans du détricotage des filets sociaux, à tous les militants de la privatisation des services publics sous l'étendard de la modernité, à tous les promoteurs d'une fiscalité injuste sous prétexte de stimuler une croissance qui ne profite qu'à vous, faites le tour de la planète, à distance des hôtels quatre étoiles et des aéroports. Traînez loin de vos délégations officielles. Venez respirer les bas-fonds de ce monde. Ça pue.

 

 


Mardi 22 novembre. Partir.

 

Nous sommes tous les trois écœurés par Bahia et ne songeons plus qu'à fuir au plus vite cette cité interdite. Impossible de s'écarter des sentiers touristiques, de se faufiler dans les rues un peu moins restaurées. Au risque de finir dépouillés. Nous regrettons Recife et nos amis, où la misère, si présente soit-elle, n'est pas encore excitée par l'industrie touristique. Que devient la liberté du voyage lorsque celui-ci doit se faire sous escorte ? Que reste-t-il à voir lorsque l'on ne peut regarder ailleurs ?

 


Jeudi 24 novembre. Vers Fortaleza.

 

Nous rejoignons ensemble la gare routière de Salvador. Nicolas et Yoan partent se réfugier à l'intérieur des terres, je retourne à Fortaleza prendre mon bateau pour l'Espagne. Nous nous quittons après un mois passé ensemble, sur la route de Bélem à Bahia.

 

Une malédiction, depuis mon arrivée sur la côte et mon assujettissement aux bus brésiliens, me plaçait systématiquement, dans les cars de nuit, à proximité immédiate des toilettes. Un emplacement où les odeurs chimiques et humaines, la climatisation poussée au maximum, et le va-et-vient permanent des passagers constituent le cocktail le plus efficace pour qui redouterait de s'endormir. Mais cette fois-ci, j'avais été attentif, lors de ma réservation, à l'écran du vendeur sur lequel s'affichait le plan intérieur du bus. D'un doigt autoritaire, j'avais pointé le siège numéro 20, forcément éloigné des sanitaires.

 

L'heure d'embarquer arrive. Nous attendons tous devant la porte lorsque j'aperçois un passeport français dans les mains du colosse qui me précède. J'engage la discussion, sans me douter, à cet instant, que je commets une terrible erreur qui me coûtera ma nuit de sommeil. C'est une masse, plutôt sympathique, arborant un gros tatouage sur l'épaule gauche et deux à la naissance du cou. Nous échangeons quelques mots convenus sur le Brésil, qu'il honore de sa présence pour la quinzième année consécutive, puis nous montons à bord. Je m'assieds avec une joie à peine contenue à la place numéro 20, respirant un air sain, tout juste troublé par le parfum de ma voisine, dont le seul défaut est d'avoir sur ses genoux sa petite fille déjà grande et d'occuper ainsi une place presque et demi à deux. J'ai en effet, à cet instant, les petites baskets enfantines calées sur ma cuisse droite, et sûrement dois-je m'attendre à récupérer une partie de la gosse durant la nuit. Mais que représente cette gêne en comparaison de la guerre chimique à laquelle je viens d'échapper ? Les vingt-et-une heures de trajet s'annoncent comme un vrai bonheur et j'offre, en consécration de ma victoire sur le complot des compagnies de bus brésiliennes, un biscuit à la gamine surnuméraire mais calme. J'entends alors une voix m'interpeller en français. C'est mon forçat qui arrive du fond du bus. Il a installé ses affaires et revient faire la causette, campé dans la rangée du milieu, la main appuyée sur le dossier qui me fait face. Une crainte m'envahit. Je le vois embrasser du regard l'entassement de nos trois corps, cherchant sûrement, et malgré moi, à me délivrer de cette mêlée humaine. Le malheur tant redouté arrive. Il me propose de le rejoindre, le siège jumeau du sien étant inoccupé. Je tremble, bafouille un refus poli mais ferme. Il insiste. « Et l’on pourra causer », conclut-il de façon péremptoire. Je sens la malédiction revenir au galop. Je cherche une excuse, mais le géant est plus rapide. À ma voisine, il annonce déjà en portugais que je vais libérer ma place, qu'avec sa fille elle sera plus à l'aise. La mère se tourne vers moi, me sourit, pleine d'un infini remerciement dans le regard, auquel, piégé, je finis par répondre. Je me lève. J'ai perdu. Je m'en vais rejoindre la place numéro 32. En face des toilettes.

 

La nuit fut aussi blanche que mon visage au lever du jour et je consacre la journée du lendemain à végéter aux côtés de mon forçat. Nous arrivons le soir à Fortaleza où nous sommes accueillis, la main tremblante et l'œil vitreux, par un ami brésilien d'Hercule. L'homme est ivre mort, mais la gare routière est loin du centre et j'accepte sans trop de manières qu'ils me déposent à l'hôtel. Je monte à l'arrière du pick-up, couché sur mon sac pour tromper la police. Pendant près d'une heure, je suis ballotté sur la plate-forme, le chauffeur alcoolisé conduisant sa machine avec autant de douceur qu'un pilote iranien. Après un ultime arrêt dans une rue sombre, où les deux hommes font le plein de cocaïne, la voiture freine brutalement devant l'hôtel. Je serre la main de mon forçat, soulagé, et durant quelques instants, suis du regard le bolide-cercueil qui emmène ces deux pieds nickelés vers une nuit des plus risquées.

 


Samedi 26 novembre. Fortaleza.

 

C'est ici le début de la fin. Ma dernière ville non-européenne. Je me réveille consterné par l'acharnement des moustiques, les aboiements des deux chiens de l'hôtel et le fou qu'héberge gracieusement l'établissement et qui hurle « baby » du matin au soir en sillonnant les couloirs. Je n'ai encore pas dormi cette nuit. Mais je fais ce matin la connaissance de Michel, sympathique musicien belge en voyage d'étude au Brésil, en compagnie d'une troupe de danse contemporaine. Nous partons tous ensemble l'après-midi même sur la plage d'Iguape, et le soir assister à une démonstration de danse « Coco ». J'avais vu le Forro, la Samba et la Salsa, mais rien, jusqu'alors, d'aussi impressionnant. Nous sommes regroupés en cercle, assis sur de mauvais sièges d'écoliers, dans une salle de plain-pied avec la rue et éclairée par des néons blafards. Un vieux Brésilien édenté, clope au bec, retient entre ses tibias une grosse caisse recouverte d'une peau tendue. Il se penche, fait claquer ses paumes contre l'objet. Le rythme est lancé. Les danseurs, essentiellement des hommes, sautent sur leurs talons, entremêlent leurs jambes dans un curieux mouvement des reins, tournent sur eux-mêmes, reviennent, frappent des pieds sur le sol, en maintenant les jambes inclinées vers l'intérieur, comme deux baguettes de tambour s'abattant sur une caisse claire. Ils se tordent les chevilles, qui à elles seules soutiennent leur corps, virevoltent avec légèreté, se cassent les pieds avec enthousiasme. Ils dansent sur le carrelage de cette petite salle municipale, dans ce village de pêcheurs, entraînant rapidement avec eux la petite troupe de danseurs bruxellois.

Nous terminons la journée dans un restaurant japonais de Fortaleza, puis la nuit sur la plage jusqu'au lever du jour, sirotant la Cachaça en admirant le soleil crever les nuages s'élevant au-dessus de la barrière de buildings.



Publié le 11/12/2006 à 03:03, dans 994. Brésil, Recife
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