Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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3. En Irak



Jeudi 12 août. Good evening Irak.

Nous avons quitté Diyarbakir depuis maintenant trois heures. Nous longeons la frontière syrienne. Les miradors turcs, espacés de cinq cents mètres les uns des autres, défilent au bord de la route. Plus ou moins occupés, plus ou moins désertés. Le soleil amorce sa descente. Dans une heure, il fera nuit. Tout juste quand nous serons à la frontière irakienne. Doit-on attendre de ce côté-ci le lever du jour ou tenter un passage en pleine nuit ? Nous en discutons avec Boris quand un homme nous aborde dans le bus. Il est kurde-irakien, parle couramment anglais, et vit en Suède depuis plusieurs années où il exerce le métier d'interprète. Il nous propose de partager un taxi pour traverser la frontière. L'affaire est entendue : nous dormirons en Irak ce soir.

 

À quarante kilomètres du premier douanier, il nous faut descendre. Les taxis se prennent ici, qui nous emmènent de l'autre côté. Le soleil a disparu. Une nuée d'hommes et d'enfants nous entourent à notre sortie du car. Ils nous sollicitent presque violemment : « Taxi, taxi », en anglais, en kurde. Nous laissons faire notre « guide ». Mais lui-même paraît dépassé. Les hommes parlent fort, se disputent, téléphonent, préviennent d'autres personnes. Des gosses tendent des mains, s'agitent autour de nos sacs. Le car est reparti. Nous sommes seuls au milieu de cette petite foule, coincés sur ce parking à quarante kilomètres de l’Irak. À la merci de ces chauffeurs, de leurs prix exorbitants et de leur mauvaise volonté. Le « Suédois » aurait-il été berné ?

La situation finalement se débloque. Un accord est trouvé sur le prix de la course. Ce sera 10 dollars pour nous trois. Mais une fois les sacs chargés, plus question de partir. Notre chauffeur ne veut pas démarrer. Le deal avec ses collègues n'est plus valable et nous devons ressortir du véhicule. Une nouvelle demi-heure s'écoule avant que l'un des types surexcités ne vienne lui glisser un billet supplémentaire dans la poche. Nous décollons enfin. À grande vitesse, nous filons vers la frontière. Le retour en arrière est impossible.


La nuit est totale. Le taxi traverse une ville sans âme, la dernière avant l'Irak. Nous nous arrêtons, le temps de photocopier nos passeports. La voiture redémarre. Le chauffeur est nerveux. La frontière est proche. Nous longeons une file interminable de camions-citernes stationnés au bord de la route. Premier arrêt. Chez les Turcs. Contrôle des passeports, tampon de sortie. Nous repartons. Nouvelle pause quelques centaines de mètres plus loin. L'attente est plus longue. Trois quarts d'heure, avant une nouvelle fouille des sacs, un autre contrôle des passeports, et un ultime regard suspicieux du dernier douanier turc. Le chauffeur se détend. De l'autre côté du pont, nous sommes en Irak, où nous attend un accueil chaleureux des douaniers kurdes.



Vendredi 13 août. Zakoh. (Kurdistan, Irak).


Premières impressions en pays irakien, à la sortie de l'hôtel, à dix kilomètres de la frontière. Nous avons quitté l'alphabet latin. Tout est en arabe. Impossible de retenir une adresse, il nous faudra nous repérer à l'architecture. La chaleur est aussi plus étouffante. Soudainement orientale.

Les habits ont changé. Les vêtements occidentaux ont fait place à des pantalons bouffants. De grandes combinaisons vertes, ceinturées à la taille par une large étoffe, habillent les corps masculins, la tête coiffée d'un turban. Le regard est profond, le haut des lèvres encombré d'une pilosité foisonnante. Les femmes, presque toutes, sont voilées dans cette région Nord du Kurdistan, bien plus pieuse que celle du Sud. Elles portent de longues tuniques partant du sommet du crâne pour terminer aux chevilles : le tchador. Elles emmènent un enfant à l'école, reviennent des courses, portent un seau d'eau ou un sac. Rien d'inutile qui ne saurait justifier une sortie dans la rue.

Le besoin de devises irakiennes nous pousse jusqu'au marché voisin, où officient plusieurs dizaines de changeurs, reclus dans des baraques collées les unes aux autres. Nous sommes surpris, mais devrons nous y habituer : la kalachnikov ici se porte aussi simplement qu'un sac en bandoulière. Les armes sont visibles, pointées vers le sol ou l'interlocuteur, dépassent d'une épaule ou se glissent sous l'avant-bras. L'exotisme irakien a ses contraintes, la guerre ses nécessaires outils.


Nous troquons quelques euros contre des milliers de dinars après avoir accepté le thé et le taux de notre changeur, puis filons rapidement à Dohuk, première ville importante à une cinquantaine de kilomètres. Plusieurs contrôles à l'entrée de la ville nous obligent, de nouveau, à sortir nos sacs. Les deux Arabes de Mossoul, montés dans le taxi avec nous à Zakoh, semblent ravis : les Kurdes s'intéressent davantage à nous. Ils n'en mènent pas large, pourtant, quand l'un des hommes armés semble les interroger sur la raison de leur visite. Je les sens hésitants. Le regard fuyant. Les Arabes ne sont pas les bienvenus dans la région. Mais le garde est fatigué, exténué par la chaleur. Le contrôle s'achève. Nous pouvons pénétrer dans la ville.


Nous sommes désormais les seuls étrangers. Et, par là même, l'objet d'une intense curiosité. Que viennent donc faire deux occidentaux en Irak ? Tous se le demandent, mais peu nous interrogent. L'annonce de notre nationalité leur suffit. Boris m'offre un narguilé pour mon trente-et-unième anniversaire.



Dimanche 15 août. Dohuk. 

Le Figaro est le premier à nous avoir répondu. Il nous prend un papier sur le retour des Chrétiens au Kurdistan irakien. Trois feuillets à rendre dès que je peux. Le soir même, nous fêtons la nouvelle autour d'une pipe à eau. Mais maintenant, au travail. L'évêque de Dohuk rencontré la veille ne suffit pas. Nous partirons mardi dans les montagnes visiter les villages chrétiens, avant de poursuivre notre traversée du Kurdistan jusqu'à Souleimaniye. La route risque d'être longue et sinueuse : pour éviter l'Irak « arabe », nous sommes obligés à de nombreux détours.



Mardi 17 août. Sur l'enfer des routes.

La journée débute par une visite guidée de l’arrière pays. Le chauffeur de taxi, aimable, nous montre les restes des constructions délirantes de Saddam Hussein, dont un mur de dix kilomètres de long, édifié au milieu de nulle part. Nous zigzaguons plus d'une heure dans la montagne aride, au milieu de paysages désertiques et magnifiques, avant de découvrir, à la sortie d'un tournant, une ville magique, perchée au sommet d'une montagne, posée sur un plateau circulaire : Al-Amadia. L'évêque Rabban Qas nous attend dans un village en contrebas. Nous le rejoignons, pour boire deux heures durant ses récits sur les Chrétiens d'Orient. Un cours d'histoire sur les lieux mêmes où celle-ci s'est déroulée, au coeur de ces montagnes du Kurdistan, berceau des premiers Chrétiens qui aujourd'hui encore parlent l'araméen. En bon homme d'église, l'évêque nous propose ensuite de « partager le pain », un repas gargantuesque et délicieux, préparé de main de kurde par sa cuisinière-belle-soeur.

Cela doit être, mais nous l'ignorons alors, le dernier moment agréable de la journée. La suite ne sera que tracas divers et frayeur routière, dont la première nous est transmise par Monseigneur lui-même. L'accident qui, huit mois auparavant, avait envoyé le curé en rééducation pour six mois au Vatican et cinq passants kurdes au cimetière pour l'éternité, n'a en rien entamé ses ambitions de – mauvais – conducteur de rallye. La BMW subit les accélérations mal senties de ce Fangio d'évêque, et mon cœur entame une ascension qui n'a rien de divin. Par miracle, le trajet est de courte durée. Juste le temps de nous poser au premier village, « tête de station » pour Erbil, capitale du Kurdistan autonome situé à trois cents kilomètres de là. La terreur automobile ne fait pourtant que commencer.

Nous attendons d’abord une heure dans un de ces hameaux sur la route principale, où la plupart des habitants n'ont, semble-t-il, jamais vu dans leur vie autre chose qu'un Kurde. Aussitôt déposés, nous sommes assaillis par les villageois. Un ours blanc en Afrique n'eut pas provoqué plus d'effets. Acculés contre un mur, nos deux corps étouffent au centre d’un demi-cercle qui se referme progressivement, accentuant la température ambiante qui, sans chaleur humaine, frôle déjà les quarante degrés. Les questions fusent dans une langue incompréhensible à nos oreilles. Et nos sacs, derniers remparts protecteurs posés à nos pieds, commencent à subir les assauts pédestres des villageois les plus proches.

Par bonheur, une voiture militaire s'arrête. Notre soulagement est immense lorsque nous croyons comprendre que ses occupants acceptent de nous emmener jusqu’au prochain village, où des bus pour Erbil n'attendent que nous. Nous embarquons dans le pick-up, ravis de sortir des griffes de cette foule oppressante, avant de retomber, finalement... dans celles de la police. Car à l'évidence, et malgré notre connaissance limitée du village, le véhicule a quitté la route principale. Direction : le commissariat où, une demi-heure durant, nous devons expliquer notre situation, sortir toutes les cartes de visite du Kurdistan, avant de terminer par celle de journaliste, qui n'a qu'un effet limité sur ces policiers-militaires au sourire aussi naïf qu'exaspérant. Les hommes sont las de nos réprobations, incompréhensibles pour eux comme le sont pour nous leurs questions. Nous finissons par être relâchés, à l'endroit même où la police nous avait arrêtés. Pour la plus grande joie des villageois, dont l'attroupement se reforme aussitôt. La libération vient d'un taxi, un vrai, sorti de nulle part, que nous arrêtons à la surprise de la foule et qui accepte, malgré l'heure avancée et la direction opposée, de nous conduire jusqu'à Erbil. Soulagés, nous prenons place dans ce qui va être notre lieu de vie durant quatre heures et, de peu, notre tombeau.



Le trajet débute pourtant dans une parfaite quiétude. La douce voix kurde et féminine qui s'échappe du poste se marie merveilleusement aux paysages montagneux baignés dans la lumière d'un soleil crépusculaire. Le moment est magique, l'un de ces instants de voyage qui, à eux seuls, justifient tous les inconforts d'un périple au long cours. Mais déjà, nous avions remarqué la fâcheuse tendance de notre chauffeur à dévier fortement sur la voie de gauche, notamment dans les tournants aveugles, afin de déplacer à son avantage le centre de gravité du véhicule.

Tout est question de chance dans l'espérance de vie lors des déplacements au Kurdistan et celle-ci nous a visiblement abandonnés lorsque, après une heure de route, le pick-up d'en face, en plein virage, a tout juste le temps de nous éviter de plein fouet. Notre chauffeur tourne violemment son volant mais ne peut échapper à l'arrière du Toyota qui, dans sa course, vient cogner notre véhicule sur son flanc gauche. Le choc arrache le rétroviseur. La glace et son habillage plastique volent au-dessus de mon crâne, avant de terminer leur course – et de s'exploser – sur la vitre à ma droite. Un réflexe me fait baisser la tête, m'évitant, au mieux, quelques points de suture kurdes dans un improbable hôpital de montagne.

À l'accident succèdent d’interminables palabres entre les chauffeurs, auxquels viennent se mêler quelques policiers de passage et une bonne partie des conducteurs des véhicules s'arrêtant pour l'occasion.

Les trois heures de route qui suivent sont identiques à la première, mais augmentées dans leur dangerosité par l'énervement de notre chauffeur et la nuit tombante. Les ongles plantés dans le plastique du tableau de bord, l'estomac noué et le corps transpirant, je souffre tout le restant de la route jusqu'à Erbil, retenant mon souffle à chaque virage, priant un dieu imaginaire de nous épargner pour aujourd'hui.

À 2 heures du matin nous arrivons, sains et saufs, à destination.




Vendredi 20 août. Erbil. 

J'ai terminé le papier pour Le Figaro. Il sera publié demain, dans l'édition du week-end. Boris, par contre, n'aura pas de photos. Je suis déçu pour lui et tente aussitôt de trouver un autre sujet pour surmonter le coup. Nous sommes invités ce soir à un mariage chrétien à Ankawa, dans la banlieue d'Erbil. Peut-être un papier pour les pages « grand angle » de Libération, une rubrique particulièrement gourmande en images.

  

Samedi 21 août. Figagaçant. 

Je découvre, avec stupeur, dans l'édition électronique du journal, que Le Figaro a fusionné le chapô et l'attaque de mon article. Les félicitations du rédacteur en chef n'y changent rien : je suis furieux. Comment la secrétaire de rédaction n'a-t-elle pas vu que le rapprochement des deux paragraphes enlevait toute logique au début du papier ? Dans ma réponse au rédac-chef, je modère mon indignation. Je viens d'apprendre que leur correspondant à Bagdad a disparu depuis quatre jours. Sûrement l'ensemble de la rédaction, SR comprise, a-t-elle la tête ailleurs.

Nous tentons également de démarcher d'autres journaux. Boris drague Paris-Match et VSD avec ses photos de chrétiens chaldéens, pendant que je sollicite Le Monde 2 et le JDD sur le thème du « paradis kurde dans l'enfer irakien ». Sans réponse d'ici deux jours, nous filerons à Souleimaniye, avant de nous séparer pour un mois, le temps que je traverse l'Iran. Boris contournera le pays perse par le Nord : Turquie, Géorgie, Azerbaïdjan. Rendez-vous au Turkménistan.



Lundi 23 août. Doutes. 

Nous avons du mal à nous habituer à la chaleur. Et ni Boris ni moi, ne supportons la climatisation. Tous nos mouvements sont ralentis. Nous finissons par nous mettre au diapason des kurdes : vivre jusqu'à 13 heures, avant de nous terrer dans un endroit frais jusqu'en fin d'après-midi.


Notre moral, par ailleurs, est inversement proportionnel à la température. Aucune rédaction ne nous a répondu. Nous rencontrons pourtant le ministre de l'Intérieur demain, avant de suivre une patrouille de Peshmergas à la frontière. Mais à Paris, personne n’est intéressé. Nous commençons à douter. Certes, Le Figaro était ravi de mon papier, et Libé passera notre enquête sur la Turquie en novembre, juste avant la décision d'ouverture des négociations d'adhésion. Je tenterai également ma chance en Iran, pour les pages « grand angle » du même quotidien. Mais d'ici là, point mort. Vacances forcées. Nous les passerons à Souleimaniye.



Mardi 24 août. Fantômes.

Les récits de fuite sous Saddam Hussein sont édifiants. Dayar, vingt-quatre ans aujourd'hui, a passé vingt-cinq jours dans une cave en 1991. Trois semaines à vivre dans le noir et la terreur, avant que les occidentaux ne se décident à protéger la région. Son ami a fui à la frontière iranienne dans un camp de réfugiés. Ibrahim, exilé en Hollande et revenu pour les vacances, est resté plusieurs jours terré dans son appartement. Il n’a jamais revu son voisin de palier emmené par les policiers baasistes. Comme ce dernier, ils sont près de 200 000 à n'avoir plus donné de nouvelles. Les Arabes ? « On ne leur en veut pas. C'est le régime qui est coupable. Nous, nous voulons la paix, avec tout le monde. Qu'enfin on nous laisse vivre dans notre petit pays. » Mais si les Turcs reviennent ou la Syrie s'en mêle, si l'Iran intervient ou l'Irak dégénère, alors tous promettent de reprendre les armes, pour défendre la première liberté de leur histoire millénaire.


« Il fumo occide ». Mon paquet de Camel est italien. Les cigarettes de contrebande pullulent dans la ville. Plus loin, les téléphones portables s'échangent sous le manteau, à deux pas des magasins légaux. Dans le bazar, les artisans réparent les ventilateurs, les chaussures ou les moteurs de frigo. Les tailleurs réalisent, à la commande, les tuniques bouffantes si répandues dans le pays. Les boulangers cuisent leurs galettes de pain dans d’antiques fours en pierre. Les bouchers exposent la viande fraîchement découpée, la tête de l'animal tranchée, posée à même le sol. Des charrettes poussées par des enfants se frayent un chemin dans la foule. Ils vendent des baklavas, des graines d’oiseaux, des portefeuilles ou des batteries de téléphones. Des gosses traînent d’énormes blocs de glace sur le sol, qui finiront dans les mixeurs à jus de fruits. Des jus naturels dont nous sommes friands depuis notre arrivée. Un peu moins, peut-être, depuis que nous avons vu l’iceberg racler le macadam. Au restaurant, le plat, midi et soir, est unique : poulet-riz, accompagné de diverses soupes de légumes, quelques tomates et concombres, puis un thé (tchaï) pour clôturer le repas.




Mercredi 25 août. Vers le Sud. 

Nous quittons Erbil ce matin. Deux routes différentes permettent de rejoindre Souleimaniye, au sud du Kurdistan, dernière étape avant l'Iran. L'une, directe et par la plaine, passe par Kirkouk, en territoire contrôlé par les Américains. L'Irak risqué et dangereux. L'autre, plus longue et sinueuse, serpente dans les montagnes dominées par les Kurdes. À l'autogare, nous décidons de monter dans le premier bus et de nous en remettre à l’itinéraire officiel. Adviendra ce que nous devons vivre. Mais à peine sortis de la ville, j'interroge mon voisin irakien qui confirme mes soupçons : nous passerons par Kirkouk, ville de pétrole et d'attentats. Pendant deux heures, nous roulerons en territoire « arabe ».


Le bus est plein à craquer. Nous sommes les seuls étrangers. Nous attirons, à nouveau, l'attention des passagers, et notamment celle des deux jeunes filles voilées assises à l'avant du véhicule, qui ne cessent de se retourner.

Le poste frontière apparaît enfin. Une petite boule au ventre également. Le check- point est une succession de murs en béton disposés en chicane. Un soldat regarde furtivement les passagers. Seuls les passeports sont rapidement visés. Aucune fouille, aucune question. Nous repartons aussitôt. La route longe ensuite plusieurs dizaines de villages aux maisons détruites. Quelques carcasses de camions militaires, de chars et de voitures. Aucune silhouette humaine.

Nous approchons de Kirkouk. C'est à cet instant que nous appréhendons d'éventuels ennuis, tant de la part des Arabes que des Américains. Mais le bus passe directement le centre. L'endroit n'est pas sûr et même les Kurdes d'Erbil préfèrent ne pas s'y arrêter. La pause se fera plus loin, sur une aire d' « autoroute » à la sortie de la ville. Deux heures plus tard, nous arrivons sans encombre à Souleimaniye. Sans avoir aperçu l'ombre d'un casque US. De quoi nous faire regretter de ne pas être allés à Bagdad quand, quelques jours plus tôt, l'occasion s'était présentée.



Jeudi 26 août. Souleimaniey. La ville la plus méridionale du Kurdistan, à cent kilomètres à peine de la frontière iranienne, semble plus occidentale que toutes les autres. Les filles sont nombreuses dans les rues et très peu sont voilées. Les magasins d'alcool proposent leurs bouteilles en vitrine. Beaucoup de jeunes parlent anglais et notre présence paraît moins incongrue. Nous n'avons, pourtant, jamais été aussi proches de la capitale irakienne.

J'envoie une nouvelle salve de sujets aux rédactions parisiennes. Mais tant que les Américains n'auront pas gagné à Nadjaf, la ville chiite rebelle contrôlée par Moqtada Sadr, et tant que les JO d'Athènes ne seront pas terminés, je sais que nous aurons peu de chances d'obtenir une réponse.



Vendredi 27 août. Electron. 

Nadjaf est tombée ce matin. Sans véritable violence. La marche des partisans d'Al- Sistani a fait plier le radical Moqtada Sadr. Aucune actualité ne vient cependant prendre le relais dans la partie kurde. Nous guettons d'éventuels attentats à Kirkouk ou à Mossoul, respectivement à une et trois heures de route de Souleimaniye. Mais rien. Pas même un oléoduc en feu. Nous partirons mercredi sans regret.



C'est vendredi et nous décidons d'aller à la mosquée. Nous y rencontrons, peu avant la prière, l'imam Sheak Al-Hafeed, l'autorité religieuse de la région. L'homme est accueillant et nous laisse carte blanche pour filmer et photographier l'office. Je l'interroge sur l'avenir de l'Irak. « Le pays, comme le Proche-Orient, est en voie de normalisation. Sauf si, comme la presse a pu l'évoquer, les Israéliens bombardent une centrale nucléaire iranienne ». Et l'homme, revenu de Bagdad la veille, de nous prédire, selon ses sources dans la capitale irakienne, une telle attaque en décembre, juste après les élections américaines.

Je réfléchis rapidement. Mais en décembre je serai loin. Sûrement à fêter Noël avec les Cambodgiens ou les Thaïlandais. Tant mieux, car la radioactivité, ce n'est pas bon pour mon hypocondrie.



Samedi 28 août. Souleimaniey. 

Nous avons obtenu ce matin la permission de suivre une patrouille de douaniers kurdes-irakiens. Nous avons rendez-vous lundi très tôt à la direction des Borders Patrols, d'où nous partirons, avec une équipe, à la frontière iranienne. C'est, semble-t-il, la plus surveillée du Kurdistan, celle par laquelle s'infiltrent les islamistes radicaux venus d'Iran pour guerroyer en Irak contre les Américains.

Nous avons, par ailleurs, remué ciel et terre pour trouver un visa iranien à Boris. Mais la seule chose que nous ayons découverte aujourd'hui, c'est un bâtiment isolé et fermé en haut d'une colline, gardé par quelques soldats croupissant dans une baraque insalubre. Nous reviendrons demain, retenter notre minime chance. Les Iraniens sont intraitables et nous imaginons mal obtenir un visa de ce sous-consulat perdu à Souleimaniye.



Lundi 30 août. Avec les garde-frontières.

6h45. Lever matinal. Le général Fakhadeen, responsable de la police des frontières, nous attend à 8 heures dans son bureau. L'horaire est militaire et nous tenons à être à l'heure. La journée commence par un entretien sommaire sur les divers groupes terroristes, le nombre d'arrestations, de morts, de patrouilles, et l'aide des Américains. Puis, escortés sur la route par un Toyota de militaires 2e classe, nous prenons – deux généraux, un colonel et nous – la direction de Penjwin, le poste frontière avec l'Iran le plus proche de Souleimaniye. Les IBP (Irakiens border patrols) ont arrêté plus de 1300 personnes en un an et demi, dont la plupart sont iraniens, pakistanais ou afghans, désireux de rejoindre Nadjaf ou Falouja pour aller se frotter aux forces américaines. D'autres sont de vrais terroristes qui ont déjà descendu trois Peshmergas ces derniers mois.

Mais aujourd'hui, c'est un peu les vacances, car la frontière est fermée. Nous voyons pourtant au loin des dizaines de personnes chargées comme des mules à travers les champs. Des passeurs, nous explique le général, qui, contre quelques billets aux douaniers iraniens, font pénétrer alcool et cigarettes au pays de Khamenei. Avec la bénédiction des autorités kurdes, prêtes à tout pour saper le régime des mollahs.

Nous visitons les locaux militaires, serrons les mains de quelques gradés, passons en revue des soldates fières de leur uniforme, que l'une d'elles porte accompagné de tongs roses et brillantes, la main sereine posée sur une mitrailleuse lourde. Sur le chemin du retour, nous longeons un champ de mines, qu'une sorte de moissonneuse-batteuse à la carrosserie blindée laboure de ses chaînes fixées à l'avant comme un tourniquet. Nous roulons non loin d’Halabja, village martyr, dont cinq mille de ses habitants furent gazés par Saddam Hussein en 1988. Les montagnes sont magnifiques, séparées par des vallons désertiques. Difficile, cependant, au milieu de ces armes à feu et de ces fantômes, d'apprécier sereinement la beauté du paysage.

 

Une fois à l'hôtel, nous apprenons par le satellite qu'une forte mobilisation a lieu en France pour la libération des deux journalistes Christian Chesnot (RFI) et Georges Malbrunot (Le Figaro), enlevés sur la route de Nadjaf une semaine plus tôt. Le communiqué des ravisseurs, qui venaient tout juste d'abattre un journaliste italien, ne manque pas d'humour : « La Fiat est cassée, mais les deux Peugeot marchent encore ». Leur ultimatum expire ce soir. Et à défaut d'un retrait de la loi française sur le voile islamique, nos deux confrères seront exécutés. À deux cents kilomètres d'ici. Nous tremblons pour eux.

Publié le 12/01/2007 à 21:31, dans 3. En Irak, Souleymaniah
Mots clefs : kirkuk
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