Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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5. Au Pakistan



Mardi 28 septembre. Bye bye Iran.

Nous traversons la frontière ce matin. À Marijaveh. Les Iraniens font preuve d'une grande inertie pour entretenir leur réputation de douanier tatillon. Pour chaque voyageur, ils retournent le passeport en tous sens, le feuillettent cinq ou six fois, font semblant de prendre des notes sur une feuille séparée et décrochent nonchalamment leur téléphone, faisant mine de prévenir un interlocuteur à coup sûr imaginaire. Mon tour arrive. Je redoute qu'ils s'en donnent à coeur joie sur mon cas, tant les diverses inscriptions de la police de Téhéran concernant mon absence de tampon sont confuses. Par chance, ils se limitent à un examen scrupuleux mais relativement rapide du visa et à deux coups de fil peu crédibles avant de me tendre mon sésame d'un air supérieur. Nous quittons l'Iran soulagés.

Dans la baraque d'en face, le Pakistan nous appelle. Changement d'ambiance. Le chef du poste frontière, qui semble s'ennuyer ferme, nous accueille comme des ambassadeurs. Nous passons quatre heures chaleureuses dans sa bâtisse envahie par les fourmis, à boire le thé, partager son repas, serrer les mains de tous ses visiteurs, avant que le bus pour Quetta ne se remplisse au maximum.

Et le maximum, de ce coté-ci de la frontière, se compte en mètres cube. Sur le toit du car, trois strates de bagages, cartons, vélos et appareils électroménagers sont entassés et fermement ficelés. À l'intérieur, toutes les places sont occupées, en plus de la travée centrale, où certains s'assoient à même le sol ou sur des cartons posés là. Sous chaque siège, un gros sac de riz nous empêche de poser les pieds et lorsque le fauteuil de devant est en position inclinée, nos jambes sont contraintes à un repli douloureux.

Le bus démarre. Il est 17 heures. Quatorze heures d'un trajet infernal nous attendent. La route est une piste cahoteuse que les suspensions épuisées du bus peinent à amortir. Sur plusieurs centaines de kilomètres, nous subissons les sautillements incessants du véhicule. L'ambiance olfactive hésite entre la forte odeur de pieds et les effluves intestinales d'une gastro-entérite. Les passagers ayant plaidé unanimement pour l'extinction de la climatisation, nous devons voyager dans une atmosphère non renouvelée, les fosses nasales en état d'agression permanente. Impossible de dormir pour oublier : la position de nos jambes et les secousses du bus nous interdisent le moindre assoupissement. Je regarde régulièrement le toit avec inquiétude. À chaque nid de poule, il menace de s'effondrer sous le poids de son chargement visiblement excédentaire. Les seules pauses tolérées sont celles de la prière. Dix minutes à la tombée du jour et au petit matin. Juste le temps de refermer notre braguette.

Vers 7 heures, nous arrivons à Quetta. Harassés, le dos meurtri et les jambes paralysées. Sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit. Nous courons nous reposer à hôtel .



Mercredi 29 septembre. Quetta (Pakistan).

Six cents kilomètres d'un désert qui n'a pas vu la pluie depuis cinq ans séparent Quetta de la dernière ville iranienne. Mais c'est bien un monde entier que nous avons traversé. Le chaotique Pakistan jure avec l'Iran policé et ordonné que nous avons quitté. Le sous-développement est ici total. Les égouts à ciel ouvert laissent échapper leur puanteur. Les véhicules, bus et voitures, crachent des gaz irritants qui stagnent dans la cité. Des ânes et des chevaux faméliques tirent des charrettes au milieu des ricks-shaw bricolés sur des vespas. Des gosses en guenilles, le regard vide, mendient un peu partout, sous l'oeil méprisant des adultes. Les plus chanceux d’entre eux travaillent durement, à même le trottoir ou dans des boutiques d'artisans. Les femmes, très rares et drapées de noir, ne laissent deviner que leurs yeux. Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la frontière afghane. À deux cents bornes de Khandahar, fief des Talibans. La pression intégriste est forte.

Au-dessus de ce trop plein de bruit et de poussière, deux avions de chasse survolent en permanence la ville, frôlant à chaque virage les montagnes à l'ouest qui marquent la limite avec l'Afghanistan. Les regards en notre direction sont médusés, parfois agressifs, souvent chaleureux. Nous restons vigilants. Nous savons qu'à tout moment, l'improbable peut arriver.



Jeudi 30 septembre. Dans le train pakis.

Finies les pistes en terre, nous optons pour les chemins de fer. Mais plus qu'un voyage en train, c'est une croisière sur les rails qui nous attend. Ni la distance ni la durée ne semble avoir d'importance sur cette ligne Quetta-Islamabad. Un oiseau pakistanais suivant la voie ferrée la plus directe n'aurait pas parcouru plus de neuf cents kilomètres. Nous en subirons près de mille six cents pendant trente-deux heures. Deux jours et une nuit d'un voyage enchanteur, tant pour la beauté des paysages que pour l'ambiance régnant à bord. A chaque arrêt, la loco se repose un long moment. Sur le quai, petits restaurants en plein air et vendeurs de thé nous accueillent, rassasiant pour quelques roupies notre ventre curieux des différents plats et tchaï régionaux. Après quelques kilomètres seulement, nous connaissons tous les passagers du wagon, qui insistent à tour de rôle pour nous offrir ici un thé, là un Pepsi-Cola. J'enseigne à l'un d'eux les règles du Backgammon – notre jeu favori depuis la Turquie – pendant que Boris tente de résister aux prosélytes islamistes les plus farouches. Même ces derniers gardent le sourire à notre endroit, quand chacun de nous refuse, non sans mal, de chanter les louanges d'Allah. Deux gardes armés sillonnent en permanence les wagons, plus préoccupés par la sécurité extérieure du train que par les paisibles voyageurs. Nous traversons le soir des villes en liesse : une fête musulmane provoque l'explosion de pétards et de feux d'artifices sur notre passage, au milieu d'une circulation débridée.

Ce voyage est un film, où la caméra ne quitte jamais la voie ferrée. Nous avons descendu puis remonté le Pakistan en une trentaine d'heures, changé de climat et de décor, de visages et de nourriture, sans nous éloigner à aucun moment de plus de quelques mètres de notre siège. Une croisière sur les rails.




Vendredi 1e octobre. Lahore. Nous craquons quelques heures avant la capitale. Le calendrier électoral afghan n'étant plus une contrainte et l'ambassade chinoise n'ouvrant pas avant lundi, nous décidons de passer le week-end à Lahore. Tant pis pour le rendez-vous avec Célia la journaliste. Je souhaite voir la cité pakistanaise la plus louée avant de remonter plein nord.

Sortie du fort de Khan et de ses jardins, cette ville n'est pourtant qu'un chaos urbain. La cité ressemble à ces films de science-fiction, où la guerre nucléaire a ravagé la planète, conduisant à un retour au Moyen-âge mêlé à des restes de modernité. D'énormes transformateurs électriques, suspendus à quelques mètres du sol, habillent les rues de façon menaçante. Des ânes traînent des charrettes au milieu des voitures et des incontournables rick-saw. Des chevaux se nourrissent dans les ruelles de la ville. Des chèvres traînent au milieu des détritus. Le macadam défoncé laisse échapper la terre qui, mélangée aux eaux d'égouts, se transforme en une boue ruisselante. L'air est irrespirable. Les gaz de mobylette piquent la bouche et la gorge. Des gosses dorment par terre, entassés les uns sur les autres. Des dentistes arrachent des molaires pourries à même le trottoir. Un homme assis ne fait plus attention au large trou purulent de sa cuisse, d'où sort sa chair gangrenée que les mouches picorent allègrement. Combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Nul ne s'en soucie, chacun poursuit son chemin. Le soir, des hommes arpentent les trottoirs en cognant de petites bouteilles les unes contre les autres. Ce sont des masseurs. Jusque tard dans la nuit, ce bruit régulier et envoûtant vient se mélanger aux innombrables nuisances sonores de la rue.

De retour à l'hôtel, je m'effondre sur le lit crasseux. Mon dernier tchaï au lait ne passe pas. Des courbatures tiraillent mon corps. Le ventilateur du plafond me renvoie un air nauséabond. Des blattes courent sur le mur. Je parviens tout juste à saisir la bassine des toilettes, avant de m'affaler, à nouveau, sur des draps qui ont déjà servi. Je tourne la tête. Je vomis.



Samedi 2 octobre. 

Bombe dans une mosquée chiite de Silkot, à cent kilomètres de Lahore. Quarante-et-un morts.



Dimanche 3 octobre. Fariba.

Je vis au ralenti. Dans le train qui nous emmène à Rawalpindi, je reste allongé sur la banquette supérieure. Mon ventre me fait souffrir. Je finis le roman de Fariba Achtroudi, Iran, les rives du sang. Elle y décrit avec force détails l'horreur de la dictature des mollahs : les tortures, les assassinats déguisés, les exécutions sommaires. Elle y rapporte aussi les procédés féminins pour passer les objets de valeur à l'étranger : enfouis dans le vagin, jusqu'à l'irritation, et parfois la mort. Je suis à peine sorti de Perse. Je m'en veux de ne pas l'avoir lu avant. Peut-être est-ce mieux ainsi.

 
 

Lundi 4 octobre. Islamabad. 

Islamabad n'a rien d'une ville. Et encore moins pakistanaise. C'est une forêt de grands arbres, parsemée de bâtiments éloignés les uns des autres, et traversée par de larges avenues. La circulation y est douce. Les rick-saw interdits.

La respiration m'est pourtant toujours difficile. Je manque d'air régulièrement dans la journée, surtout par temps ensoleillé. Je soupçonne un mal plus pérenne que la simple pollution. Je suis essoufflé après chaque effort. Boris tente de me rassurer en avançant l'angoisse. Laquelle ? demandé-je. Nous sommes sortis d'Iran. Nous avons fait une croix sur l'Afghanistan et le Pakistan est pour l'heure plutôt rassurant. Je fais aussi des siestes interminables. Quatre heures aujourd'hui après une nuit déjà bien fournie. Que m'arrive-t-il ? La fatigue des trois mois de voyage ? Depuis deux semaines également, le même cauchemar revient hanter mes nuits. Je dois rentrer en France. Définitivement ou provisoirement, le résultat est le même : je dois abandonner mon voyage. Je me réveille à chaque fois en sueur. Ce n'est pour l'heure qu'un mauvais rêve.

 


Mardi 5 octobre. Malbouffe. 

Nous ne supportons plus la nourriture pakistanaise. À base de riz mal cuisiné et de poulet douteux, les plats font preuve d’une monotonie consternante. Quelques rares mets de légumes très épicés et des jus de banane préparés dans des mixeurs fort sales : la carte d'Islamabad n'offre guère de surprises. Mon premier vomi à Lahore me rend plus hésitant que jamais. La méfiance est de mise. Nous devons tenir plus de deux semaines encore.



Mercredi 6 octobre. Visa.

Boris s'est levé tôt ce matin. L'accès aux ambassades n'étant plus libre du fait des attentats, il a dû faire la queue dès 6 heures pour obtenir un ticket de bus, puis attendre une heure encore dans une autre file d'attente. C'est là que je l'ai rejoint à 8h30, d'où nous sommes partis ensemble pour l'ambassade de Chine. Nous avons patienté à nouveau près d'une demi-heure avant de pouvoir accéder au service consulaire. Mais il manque la photocopie de mon passeport et aucune machine n’est disponible chez les Chinois. Je dois retourner en ville, puis refaire la queue pour un ticket, puis pour le bus, et enfin pour l'ambassade. Je suis furieux mais je n'ai pas le choix. L’ambassade garde également nos carnets de voyage pour la semaine, et nous craignons que le visa de presse iranien ne trahisse notre profession. Officiellement, Boris est professeur d'espagnol et moi toujours sur les bancs de l'université. Un improbable visa professionnel eut été trop long à obtenir. Les Chinois seront-ils dupes ? Nous espérons que dans la masse des dossiers, ils renoncent à feuilleter nos passeports.



Jeudi 7 octobre. Mort à mort. Bombe à Multan, à quatre cents kilomètres au sud. Trente-neuf morts. Cible visée : les Sunnites. Sans doute en représailles à l'attentat d'il y a cinq jours contre la mosquée chiite de Silkot. Les deux grandes familles de l'islam se massacrent joyeusement au Pakistan, s'ajoutant un peu plus à la longue liste des conflits dans ce pays. 
 
     
 
Vendredi 8 octobre. Petits meurtres en famille.

Nous avons assisté aujourd'hui à la première manifestation de femmes – interdite mais maintenue – contre les « crimes d'honneur ». Tuées par leur mari, leur frère, leur fils ou leur père, pour avoir voulu se marier avec celui qu'elles aiment, divorcer de celui qu'elles n'aiment plus, ou tout simplement parce que leur moitié mâle ne veut plus d'elles, 4000 femmes pakistanaises ont connu la mort à la maison ces six dernières années. Une tradition tribale qui permet d'assassiner en toute impunité un membre féminin de sa famille, parfois même pour apurer des dettes, refuser un héritage, ou en raison d'un simple échange verbal avec un inconnu. Les victimes ont de six à quatre-vingt-dix ans, recherchées par la police quand elles parviennent à fuir, livrées aux hommes de la famille quand toujours elles se font prendre. Les récits de ces femmes engagées dont les proches ont été supprimés me retournent le coeur. Cette militante a assisté au meurtre d'une jeune fille par sa propre mère, dans les locaux de l'association qu'elle était parvenue in extremis à atteindre. Ces activistes courageuses sont menacées de mort tous les jours. « Le pire cas ? », demandai-je. « Tous », me répondit la présidente de l'association de lutte contre cet « honneur » mal placé.

Sur le chemin du retour, je regarde les hommes pakistanais sombrement. Chacun d'eux m'apparaît comme un assassin en puissance. « Tuer sa femme ou sa fille ? Rien de plus facile, nous répond ce chauffeur de taxi. Vous l'exécutez, et la version officielle, si tant est qu'il y en ait besoin, c'est celle du cambrioleur ».

Vingt roupies la course. Je ne dis pas merci.


De retour à l'hôtel, je lis dans l'Asia Times un article signé d'Asma Jahangir, la présidente de la commission pakistanaise des droits de l'homme. Celle-là même que nous avions interviewée cet après-midi. Elle y rapporte une autre histoire sordide. Il y a quelques mois, dans le Sud du pays, un jeune garçon a été aperçu déambulant en public avec une adolescente d'une tribu qui n'était pas la sienne. Le chef du groupe dont dépendait la fille a exigé que l'on lui livre la soeur du jeune homme, pourtant étrangère à l'histoire. Elle fut violée par plusieurs hommes, sous les yeux de ses parents, puis traînée dénudée et en sang dans les rues du village.

Ainsi va l'honneur au Pakistan.



Lundi 11 octobre. En route pour la Chine. 

Cette matinée commence par une divine surprise : 90 jours de visa chinois. Nous n'en attendions pas tant. Nous sommes aux anges et entamons l'après-midi même la remontée vers le Cachemire, à l'extrême nord du pays. Nous devons emprunter la mythique Karakorum Highway (KKH), ancienne route de la soie, bitumée conjointement dans les années 60 par les Pakistanais et les Chinois. Plus de mille kilomètres dans les montagnes, d'Islamabad à Kashgar, pour traverser le flanc ouest de l'Himalaya.

 

Les tout premiers bus sont lents. Très lents. Nous n'avons parcouru aujourd'hui que cent vingt-six kilomètres. Nous perdons également une vingtaine de degrés en quelques heures. Les montagnes du soir nous accueillent avec un petit 10 degrés celsius quand Islamabad faisait régner ses 35 degrés. Nous sommes frigorifiés. Pas d'eau chaude ni de chauffage dans cet hôtel d'Abottabad, je me couche tout habillé et sale de la journée de bus.



Mardi 12 octobre. Vers Gilgit.

Nous décidons de faire du stop auprès des magnifiques camions pakistanais. Boris, parti en repérage, revient fier de son coup : l’un d’eux, énorme et bariolé, nous emmènera dans trois heures vers Gilgit. Nous sommes tout excités à l'idée d'embarquer sur l’un de ces seigneurs de la route, véritable musée roulant que nous n'avions pu observer, pour l'instant, que du bord de la chaussée. Nous laissons partir sans souci le bus du matin et occupons notre temps dans une maison à thé. Mais les heures défilent et aucun chauffeur ne vient nous chercher. Nous retrouvons le camion sous les jets d'eau puissants de son propriétaire, tout occupé à décrasser son bijou. L'homme nous invite à déposer nos sacs et nous en déduisons qu'un peu de retard pour cause de nettoyage l'oblige à repousser l’heure du départ. Nous entamons la conversation avec le chauffeur qui nous apprend, au milieu de choses anodines, qu'il n'a nullement l'intention de se rendre à Gilgit, ni à aucun autre endroit d'ailleurs. Nous sommes consternés. Ce type s'imaginait-il que nous avions attendu la journée pour l'admirer bichonner son bahut ? Nous agrippons nos sacs et courrons dans l'espoir d'attraper le dernier bus de la journée. Cette faveur nous sera accordée et c'est tout penaud que nous montons à bord.

 

Quelques heures à peine après le départ, le bus se fiche dans la paroi d'une montagne qui a doublé en volume et en hauteur. La route est vertigineuse, taillée dans la roche, surplombant des ravins d'une centaine de mètres. Le bas-côté est jonché de pierres et de rochers, tombés de la montagne avant notre passage. Le car tremble sur le macadam défoncé. Il file à grande vitesse sous la conduite précise de son chauffeur expérimenté. D'une traite et en une quinzaine d'heures, nous avalons plus de cinq cents kilomètres.



Mercredi 13 octobre. Gilgit.

Le Cachemire. Nous y sommes. La région est magnifique mais manque régulièrement de faire goûter au monde son premier conflit nucléaire. Terre de montagnes et de fusils, de sang versé depuis un demi-siècle entre Musulmans et Indous, s'entre-tuant pour quelques sommets désertiques et inhospitaliers. Les militaires sont nombreux. Ils patrouillent l'arme au point dans les rues du village. Un blindé campe devant notre hôtel. Près d'un million d'hommes seraient stationnés de part et d'autre de la ligne de cessez-le-feu.

Qu'ont donc fait les Anglais en vendant à un Indou ce territoire musulman au milieu du 19e siècle ? Le Maharajah dépassé par la décolonisation n'a eu d'autres choix que de faire appel au gouvernement de Delhi. Ce dernier, depuis lors, règne à coup de bâtons et d'exécutions sur la partie sud du territoire, exacerbant la haine de Musulmans pourtant largement majoritaires.

 
    
Jeudi 14 octobre. Karimabad. 

Le paysage est un pur enchantement. Deux heures merveilleuses relient Gilgit à Karimabad. La vallée est à deux niveaux. Le premier abrite la route et les villages. Puis, en son sein, taillée au rabot, une seconde vallée loge le lit de la rivière, une cinquantaine de mètres en contrebas. Écrasés par ces montages gigantesques, perchés au-dessus de ces ravins vertigineux, nous frayons parmi les plus hauts sommets du monde, dont le Rakaposhi, à 7800 mètres d'altitude, devant lequel nous allons dormir ce soir.

Mais la route est tout aussi défoncée qu'au départ de la capitale et un bruit sourd et quelques cris font stopper net la camionnette : nous avons perdu un des bagages placés sur le toit. Son propriétaire placide ne s'en émeut pas et le chauffeur raccroche aussi superficiellement le sac qui retombera, à nouveau, quelques minutes plus tard. À l’arrivée, je respire : les nôtres ont tenu bon.

 

Karimabad est un village à flanc de montagne, au pied du Rakaposhi. L'hôtel que nous avons choisi fait face au géant de 8000 mètres. Nous passons une partie de l'après-midi à l'admirer, fascinés par le panorama exceptionnel que nous offre la terrasse. Je réussis, par ailleurs, et par je ne sais quel don du ciel pakistanais, à dénicher dans le village un Lonely-planet en français sur l'Empire du Milieu. L'ouvrage a certes près de dix ans, mais sa trouvaille était inespérée. Je me plonge aussitôt dans l'histoire résumée des différents empires chinois et rêve la nuit même aux Han, Qing, et autres Ming.



Vendredi 15 octobre. Sost.

En deux heures de bus, nous filons vers le dernier village habité avant la frontière, située à une centaine de kilomètres. Nous traversons à nouveau des paysages de montagnes que nulle part ailleurs je n'avais encore vus, que ce soit dans les Alpes françaises ou les Andes sud-américaines. Nous glissons au creux de canyons rongés par la rivière, sur une route creusée dans la montagne où à chaque instant des blocs de rochers menacent de crever le frêle habitacle de la camionnette. À 3000 mètres d'altitude, Sost, bourgade sinistre perdue dans la vallée, constitue notre dernière étape avant la Chine. Nous y grelottons toute la nuit, dans une baraque sordide à 200 roupies, après avoir dégusté notre ultime collation pakistanaise que je manque de rendre aussitôt après l'avoir ingurgitée. Mais c'est finalement par l'autre extrémité du corps, et à un débit peu ordinaire, que je restitue à la nature, et en pleine nuit, ce frugal repas. Un mal intestinal indéfinissable et aigu me lacère les entrailles. Mes nausées de Lahore me reprennent. Je me tortille de froid et de douleur. Le lendemain, Boris conclut à des amibes, tant les symptômes sont identiques à ceux qu'il connaît depuis quelques semaines.

Publié le 10/01/2007 à 21:18, dans 5. Au Pakistan, Islamabad
Mots clefs : sostgilgitlahorequetta
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