Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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6a. Chine de l'Ouest

 

Samedi 16 octobre. Frontière.

 

Plus de bus ni de camionnettes, le passage en Chine se fait en 4x4. Nous nous engouffrons ce matin dans l'un d'eux pour huit heures de routes défoncées. Les cent premiers kilomètres nous mènent au Kunjerab Pass, col enneigé à 4800 mètres d'altitude, frontière naturelle et politique entre la Chine et le Pakistan. Mais c'est plus loin, à une dizaine de bornes en contrebas que nous croisons le premier douanier chinois grelottant, qui inspecte nos bagages et surtout nos visages, grattant de son ongle la photo du passeport. Un drapeau rouge égayé de cinq étoiles jaunes flotte au-dessus de nos têtes. Nous voici dans l'Empire du Milieu.

Il nous faut encore subir quelques heures de route, en compagnie d'un garde-frontière chinois, et avec interdiction de sortir de voiture, avant d'accomplir les formalités définitives d'entrée en Chine. Le vrai poste se situe à Taxtorgan, à une centaine de kilomètres dans la vallée. La route est mauvaise. Des travaux tous les cent mètres nous obligent à en sortir pour emprunter une piste défoncée. La montagne s'est transformée en plateau, où vivent des Tadjiks et leurs yacks dans des conditions précaires et glaciales. Nous croisons également des chameaux, plantés au milieu de la piste, ignorant tout du code de la route, réagissant à peine au klaxon assourdissant de notre chauffeur pakistanais.

En fin de journée, nous arrivons épuisés au poste officiel. Les douaniers sont suspicieux. Ils emmènent nos passeports dans une pièce dérobée. Les autres passagers sont contrôlés, puis s'en vont. Nous sommes maintenant les derniers. Les gardes frontières partis avec nos carnets de voyage ne reviennent pas. Nous nous perdons en conjectures sur les motifs de ce zèle des frontières. Nous appréhendons de devoir revenir sur nos pas, parcourir les mille trois cents kilomètres de montagnes dans l'autre sens. Nous tremblons de froid et d'angoisse. Puis les types réapparaissent, nous réclament une autre pièce d'identité. Je tends mon permis de conduire. Nous entrons définitivement en Chine.

 

Forts de la méprise d'autres Chinois les jours suivants, nous en déduirons que les douaniers, ce jour-là, nous avaient pris pour des Pakistanais munis de faux passeports français, tant notre look barbu et crasseux devait nous éloigner du stéréotype du touriste européen. Qui plus est français.



Dimanche 17 octobre. Taxtorgan. Chine.

Pour la première fois depuis le début du voyage, une frontière marque aussi nettement le passage entre deux mondes. Jusqu'alors, les différences n'avaient été perceptibles que de façon progressive, plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres après la frontière. Elles sont ici sensibles – en excluant les quelques Tadjiks et derniers Ouïgours minoritaires – dès le passage du col. Du Pakistanais musulman, pauvre et déglingué, nous basculons sur le Chinois bouddhiste, rigide et nouveau riche. En lieu et place de l'ourdou et de l'anglais outre Himalaya, nous n'entendons de ce côté-ci que l’impénétrable mandarin. La vraie frontière culturelle avec l'Europe est ici. Nous réalisons que nous entrons dans un monde que nous ne comprenons plus.


Lundi 18 octobre. Kashgar.

Ancien gros carrefour de la route de la soie, porte du désert du Taklamakan, Kashgar est la ville la plus à l'ouest de la Chine. Musulmans et turcophones, les Ouïgours qui peuplent historiquement cette région ont été colonisés en quelques décennies par les Han, ethnie ultra-majoritaire dans l'empire du milieu, représentant 93% de la population. Seule une partie du vieux Kashgar a résisté à la bétonneuse libérale des Chinois, où vit reclus, étranger sur sa propre terre, ce peuple ouïgour désormais minoritaire. Plusieurs vieux de cette ethnie mendient aujourd'hui dans la rue, quémandant de leurs yeux mi-clos et sous leur chapeau melon défoncé quelques centimes de yuan pour survivre. Les femmes ouïgoures sont voilées, d'une façon encore jamais vue depuis trois mois en pays musulmans. Elle porte un châle à grosses mailles, posé sur le sommet du crâne, couvrant de façon identique le visage comme l'arrière de la tête. Seul le reste du corps permet de savoir si elles nous font face ou nous tournent le dos. Leur déambulation dans la rue a quelque chose de fantomatique, comme si ce voile était tombé du ciel, posé tel un drap dissimulant une statue avant son inauguration. 


Mardi 19 octobre. Appétit. 

Une odeur de charbon traîne dans la cité. Nous passons notre temps dans la vieille ville, et notamment dans l'une de ses plus anciennes maisons à thé, fréquentée par des Ouïghours âgés discourant dans une pièce sombre et poussiéreuse. Nous privilégions, pour notre part, le balcon en bois donnant sur le marché en contrebas, que nous épions pendant de longs moments, en nous gavant de pâtisseries locales accompagnées d’un tchaï.

Dans les restaurants de la ville, nous nous repaissons de plats chinois après la disette pakistanaise. Nous retrouvons le goût des aliments. Notre palais, peu à peu, reprend ses droits et sa fonction naturelle.



Mercredi 20 octobre. Automédication.

Mon mal de ventre ne passe pas. Je suis réveillé chaque nuit par l'appel des sanitaires. Boris, qui allait mieux il y a quelques jours, se sent à nouveau malade. Nos symptômes similaires nous poussent jusqu'à l'hôpital de Kashgar. Nous y sommes accueillis tout sourire par une infirmière, puis un médecin, qui semblent ignorer jusqu'au sens même de notre question : « Do you speak english ? » Tout juste parvenons-nous, par un geste de la main sur le bas-ventre, à expliquer que nous souffrons d'un mal intestinal. Les lèvres poliment rieuses, le docteur nous tend une boîte où le seul élément compréhensible, au milieu des sinogrammes, est un dessin d'estomac. Nous nous jetons un regard furtif avec Boris, remercions chaleureusement le corps médical, et filons aussi rapidement que nous étions arrivés. Retour au point de départ. Dans la rue. Avec notre mal de ventre.

Nous décidons de consulter Internet où nous retrouvons nos symptômes sous la barbare appellation de Giardiase, un parasite transmis par l'eau souillée. Nous notons le nom du médicament ainsi que sa posologie. À la pharmacie, dont la propriétaire ne parle pas plus la langue de Shakespeare que son collègue médecin, nous tombons par chance sur le médicament en vitrine. Nous commençons aussitôt le traitement en priant très fort le bouddha régional.



jeudi 21 octobre. What time?

Deux heures différentes cohabitent dans cette région reculée du Xinjiang : l'heure locale et l'heure de Pékin. L'heure de la capitale compte deux heures d'avance sur celle du Xinjiang. Mais l'heure locale n'étant pas vraiment reconnue par la capitale, les gens d'ici suivent au cas par cas l'heure qui leur sied. Si bien que nous ne savons jamais, à deux heures près, quelle heure précise marque la journée. Venant du Pakistan, et subissant déjà une heure de décalage, nous choisissons l'heure régionale, mais sommes parfois contraints de nous plier à l'heure de Pékin. Pour simplifier, nous évitons de regarder nos montres.


Vendredi 22 octobre. Indices. 

Le Turc rêve d'Europe, l'Irakien de sécurité, l'Iranien de liberté et le Pakistanais de stabilité. Le Chinois, de son côté, reste insondable. Cette frontière culturelle et physique de l'Himalaya est aussi celle du pain. À partir d'ici, il n'existe plus. Sa consommation disparaît avec la religion. Seuls les Ouïgours proposent encore quelques galettes. Le pain, symbole de la compréhension mutuelle ? Ligne de partage culturelle ? La coïncidence, en tout cas, est patente. Seul continuum depuis la Turquie, le thé, que tous, depuis quinze mille kilomètres, nomment de la même manière : le tchaï.



Samedi 23 octobre. Hotan.

Hotan. Petite ville à cinq cents kilomètres à l'est de Kashgar. Nous y sommes conduits par un chauffeur de bus paraît-il saoul, aux dires des deux Suisses situés à l'avant du car et qui n'ont pas fermé l'oeil de la nuit. Moi je n'ai rien remarqué, seulement que le chauffage, comme souvent en Chine, manquait cruellement.

Le dimanche se tient dans cette ville un marché qui envahit toute la commune. Ânes, moutons, vêtements, tapis, fruits et légumes, fourneaux à charbons, et bien sûr pierres de Jade, dont la rivière à la sortie du bourg est réputée abriter les plus beaux spécimens du pays. Sur plusieurs centaines de mètres, les cailloux s'étalent sur les trottoirs et se négocient âprement, souvent dans la confusion, et parfois dans la violence. Je déambule entre les étals du marché, dégote une vieille théière chinoise, puis pars me perdre dans les petites rues terreuses à l'arrière de la grande avenue. Les maisons sont rudimentaires et les cours poussiéreuses. Les habitants surpris de voir un étranger me sourient chaleureusement. Je traîne un moment dans ces ruelles qui respirent la vieille Chine.



Lundi 25 octobre. Minfeng.

Petit village à quatre heures de bus de Hotan, Minfeng nous tire un peu plus encore dans le désert. La route qui y mène passe au milieu de nulle part, bordée sur sa droite par des cailloux malheureux, sur sa gauche par de majestueuses dunes de sable. Les hameaux sont de plus en plus espacés les uns des autres. Plus aucune âme ne vit sur les cent derniers kilomètres.

Le bus nous dépose en début d'après-midi dans le bourg somnolent. Nous réveillons le restaurateur chinois en face de l'hôtel, puis partons le ventre plein vers la sortie Nord du village. De grands peupliers, dont le soleil d'automne perce difficilement le feuillage jaune et roux, nous escortent sur le chemin de terre. Nous longeons des champs de coton où des villageois s'affairent à en cueillir les dernières fleurs, relevant parfois la tête pour s'étonner, puis nous sourire. Le calme bucolique est absolu, tout juste entrecoupé par le trot d'un âne attelé à une charrette à clochettes. Le dernier champ débouche sur un large lit de rivière où ne coule plus qu'un ruisseau se tortillant comme un ver à l'agonie. L'oasis s’arrête ici. De l'autre coté, sous notre regard émerveillé, des dunes de sable s’étendent à perte de vue. L'endroit du globe le plus éloigné des océans nous fait face. Nous y passons l'après-midi. Puis celle du lendemain.



Mardi 26 octobre. Toc tchong. 

Les hôteliers chinois sont surprenants. Ils pénètrent dans votre chambre à toute heure de la journée. Et bien sûr sans prévenir. La porte est fermée, ils ont la clé. Vous y êtes, ils s'enfuient sans la refermer. Il peut être 8 heures le matin ou 11 heures le soir. Certains insistent pour entrer en votre présence, passer un improbable coup de balai ou de sordide serpillière. Il faut parfois se gendarmer, demander à ne plus être dérangé. Le plus souvent sans succès.

 

Les usagers chinois sont étonnants. Rien ne sert de faire la queue et d'attendre poliment son tour pour acheter un ticket de bus ou de train. Vous êtes le premier, ils vous passeront devant. Vous faites barrage de votre corps ou de vos bras, ils vous contourneront, brandissant d'avance le billet et hélant le vendeur à distance. Des barrières métalliques imposent la discipline au-devant des guichets, ils les dépasseront, sur votre droite et votre gauche simultanément, sans que vous n'ayez le temps ou l'audace de réagir.



"Jocopapa"

C'est un Ouïgour sans âge apparent. Peut-être soixante ans. Coiffé d'un calot blanc et vêtu d'une veste Mao bleue. Je m’assieds près de lui, sur le rebord de la rue principale de Minfeng. Lui demande un feu qu'il n'a pas. Propose une cigarette. Il s’approche. Me parle une langue que je n'entends pas. Puis, fixant mon avant-bras du regard, il le saisit soudainement de sa grosse main calleuse et d’un mouvement rapide, caresse ma pilosité particulièrement développée à cet endroit du corps. J'ai un mouvement de recul qui le surprend. Il m'expose le sien, quasi imberbe. Je comprends qu'il s'étonne de me voir si poilu. Il poursuit par un geste du doigt indiquant son sexe et pointe sur moi un regard interrogateur. En ai-je autant entre les jambes ? Je lui affirme que oui par un hochement de tête. Je vois la stupéfaction dans ses yeux. Nous poursuivons une conversation incompréhensible dont il ne semble pas se lasser. Plus qu'une seule phrase rythme désormais notre dialogue : « Jocopapa », « Jocopapa », qu'il m'envoie après chacune de mes interventions. Et moi d'asséner à mon tour, montrant du doigt mes oreilles : « Je comprends pas », « je comprends pas ». Nous échangeons ces seules paroles de longues minutes avant que je ne réalise que le vieil Ouïgour ne fait que répéter phonétiquement les miennes : « Je comprends pas » se transforme dans sa bouche en « Jocopapa », sans pouvoir prononcer le « R ». Ce que je saisis alors, c'est qu'il pense qu'il s'agit de mon prénom, et que chacune de mes répétitions après les siennes a, semble-t-il, pour but de corriger sa prononciation.

Je m'appelle « Jocopapa ».



Mercredi 27 octobre. Minfeg by night.

Boris m'attrape par le bras. L'enseigne qu'il me montre du doigt ressemble à l'évidence à un bar. Le saxophone et les quelques notes de musique qui y sont dessinés laissent même imaginer un jazz-club. Mais imaginer seulement. Car une fois l'escalier gravi, c'est dans une salle froide et dépouillée que nous pénétrons. Un karaoké hurle dans un coin de la pièce. Quelques jeunes Chinois du village se relaient au micro, devant une salle à peu près vide. Nous commandons deux bières, sous les rires naïfs des jeunes filles postées de l'autre côté du comptoir, visiblement en surnombre au regard de la fréquentation du lieu. Nous comprenons vite leur fonction : un homme s'approche pour nous proposer leurs services « rapprochés ». Nous refusons poliment l'offre de ce maquereau du désert, privilégiant le houblon.

Quelques hommes arrivent, taquinent les putains sur des banquettes défraîchies. L'un d'eux est ivre mort, s'acharne sur une prostituée qui ne veut pas de lui. Le temps passe. Deux hommes se battent maintenant sur la piste de danse quasi-déserte. Nous achevons notre dernière bouteille et sortons en évitant les coups. Le jazz-club, ce sera pour une autre fois.



Jeudi 28 octobre. Vers Quiemo.

Il est parfois impossible de se faire comprendre et ce matin, la guichetière de la gare routière semble rajouter une certaine mauvaise volonté à sa méconnaissance absolue de l'anglais. Plus qu'une seule solution : l'auto-stop. Je garde les sacs tandis que Boris sillonne le village. Une heure plus tard, son sourire est à l’image de sa trouvaille : un car de touristes français est stationné sur la place et l'animateur accepte de nous emmener jusqu'à Quiemo. Un vrai coup de chance dans ce désert, vide de tout, et surtout d'occidentaux.

L'organisateur est sympathique. Il est spécialisé dans les voyages géopolitiques, des « voyages uniques » qui le conduisent, lui et ses « voyageurs », dans les contrées les plus tourmentées de la planète. Il a emmené un groupe à Tchernobyl, sur le site même de l'explosion, goûter la radioactivité et rencontrer la population contaminée. Il a parcouru plusieurs fois la Corée du Nord et la Tchétchénie, l'Irak et l'Afghanistan. Il a fait rencontrer Tarek Aziz et Yasser Arafat à ses clients, les a conduits au décollage de la fusée russe à Baïkonour, « voir trembler la Terre et rougir le ciel ». Sa présence dans ce coin perdu de Chine s'explique mieux. Je saisis l'occasion pour en faire un petit portrait pour Libération.

Il m’affirme que ses clients sont cultivés et avides de connaissances. Il semblerait que pour cette édition, les intellectuels aient fait faux-bond. Les gens sont charmants mais dignes des Bronzés. Les blagues volent bas et souvent sous la ceinture. La moyenne d'âge élevée n'empêche pas la vodka khazak de circuler. En fin d'après-midi, le karaoké plein tube égrène Top Gun et Hélène sans les garçons. Par chance, une véto fait partie de l'expédition. Nous lui détaillons nos maux intestinaux. La fille nous conseille – « pour les chiens, c'est comme çà, les hommes ce doit être pareil » – et nous livre son fond de pharmacie.

Le soir approche. Le chauffeur mal inspiré décide d'une pause sur un terrain sableux. Le car s'embourbe et nos bras réunis dans l'effort n'y changent rien. Les rares camions du désert refusent de s'arrêter. La nuit tombe. L'animateur fait le point sur les réserves de nourriture. Une légère tension commence à poindre chez les passagers. L'une des filles fait une photo de groupe et y aperçoit, en fond, la présence d'esprits. Nous n'y voyons, pour notre part, qu'un défaut de son appareil numérique. Nous patientons deux heures avant qu'un camion ne vienne nous délivrer. Le soir même, nous les quittons, amusés mais soulagés.




Vendredi 29 octobre. Korla. Cette ville a l'immense avantage d'abriter en son sein une gare ferroviaire, chose que nous n'avions plus croisée depuis près de deux mille kilomètres. Le train nous apparaît soudain comme la plus belle invention de l'homme : fini les douleurs au coccyx, la rétention forcée d'urine, les jambes pliées et courbaturées, les odeurs de pieds et autres, le froid ou l'étuve, les frayeurs lors des dépassements aveugles... Nous bénissons cette voie ferrée que les Chinois ont amenée jusqu'au milieu du désert, même si sa fonction première était de faciliter la colonisation du Taklamakan par les Han. Nous avons une pensée émue pour les Ouïgours mais filons aussitôt au wagon-restaurant nous gaver de nouilles chinoises en léchant des yeux le paysage.


Samedi 30 octobre. Un barrage contre le désert. 

Les Chinois ne reculent devant rien. Après avoir envahi les villes, ils colonisent le désert. Des centaines de kilomètres de tuyaux d'arrosage courent le long des dunes, acheminant l'eau salée puisée à une trentaine de mètres sous le sable. Des stations de pompage ont été construites au bord de la route. Cette eau de l'ancienne mer fait pousser des plantes qui retiennent le désert et l'empêchent de couvrir le bitume. Mais l'enjeu n'est pas que botanique. Il est surtout économique : sous la plage, le pétrole, qu'un groupe occidental prospecte et que les Chinois exploitent.



Lundi 1e Novembre. Jinguyan. 

Oasis industrielle polluée, comptant parmi ses rares attraits touristiques un joli fort de l'époque Ming, Jinguyan ne ressemble à rien de ce que nous avons connu jusqu'alors. De larges avenues désertes traversent la ville de part et d'autre. Un silence angoissant règne aux carrefours. Une voiture esseulée tourne autour d'un rond-point géant. Des immeubles gigantesques surveillent une place non moins immense. Quelques silhouettes fuient au loin. Où sont passés les habitants ?

Près de la gare, une femme mûre fait le planton devant son restaurant. Je profite de cette rencontre humaine inespérée pour l'interroger sur la présence d'un café Internet. À ma question, la cinquantenaire sourit, puis sa main fond sur mon avant-bras dont elle tire vivement les poils. Ma pilosité a encore fait une émule. Je retire mon poignet, reformule ma demande, mais la Chinoise revient à la charge. À peine ai-je tourné la tête que ses doigts, à nouveau, s'acharnent sur mon avant-bras. Je laisse échapper un « aïe » de petite douleur et de grande exaspération. Elle rigole maintenant franchement. J'abandonne ma question à laquelle elle n'entend rien et m'éloigne lentement sous ses gloussements.

Visiblement, mes poils amusent la Chine.

 

Je rentre me réfugier à l'hôtel et me plonge dans les mémoires de l'auteur du Deuxième sexe. Au reproche qu'on lui fit de s'être amusée sous l'occupation, alors que Sartre était en captivité, et que nombre de ses amis périssaient sous le joug des Allemands, Simone de Beauvoir, dans La force des choses, répond : « Tout le monde l'a éprouvé : on peut se divertir avec le coeur en deuil. L'émotion la plus violente et la plus sincère ne dure pas. Quelques fois elle suscite des actes, elle engendre des manies, mais elle disparaît. Par contre, un souci provisoirement écarté ne cesse d'exister : il est présent dans le soin même que je prends de l'éviter ». A la lecture de ces phrases, je pense bien sûr à Laetitia, la maman du jeune Marius. Je songe à moi dans la deuxième partie de son discours. Je réfléchis à lui envoyer l'extrait.



Mercredi 3 novembre. Xiahe

Nous sommes au centre de la Chine, et pourtant nous en semblons très loin. Xiahe ou le « petit Tibet », à 3000 mètres d'altitude, nous transporte au coeur du bouddhisme lamaïste. Des moines au crâne rasé déambulent dans les ruelles, vêtus d'une fine étoffe rose, presque fluo. Des nomades tibétains, le visage tanné par le soleil et les yeux mi-clos, promènent leurs longs couteaux en bandoulière. Les Chinois sont ici minoritaires, regroupés avec les Hui musulmans dans l'est du village.

Dès notre arrivée, je parcours la partie chinoise du bourg avec Qian, jeune fille de Shanghai rencontrée dans le bus. Elle n'ose pénétrer dans les petites rues isolées de peur de se salir les pieds. Elle sursaute à la vue du moindre chien que nous croisons et vide son porte-monnaie, avec un air de dégoût, dans les poches de chaque mendiant qui nous sollicite. Je m'exaspère intérieurement. Je la quitte devant l'hôtel, prétextant une fatigue – réelle – due au voyage de nuit.



Jeudi 4 novembre. Prière. 

Le monastère tibétain Labrang, le plus important après Lhassa, occupe le centre du village. Sur trois kilomètres, un chemin conduit les pèlerins de temples en sanctuaires, où chacun dépose un peu d'argent, prie les divinités et marmonne quelques paroles sacrées. Entre les différents lieux de recueillement, des centaines de moulins à prières, alignés le long du parcours, tournent sur eux-mêmes, sous l'action manuelle des marcheurs, dans un bruit de crissement métallique régulier et envoûtant.



Au détour d'une rue isolée, un jeune moine nous invite dans sa maison. Nous y buvons un verre d'eau chaude, puis repartons ensemble sur les traces des pèlerins. Il nous conduit de temple en temple, et verse, dans chaque réceptacle placé devant les divinités, un peu de beurre fondu de yack qu'il transporte dans sa théière. Quelques-uns des fidèles suivent le parcours en avançant couchés par terre, progressant par prières successives, les mains protégées par une plaque de bois. Dans un des sanctuaires, une statue repose sous un autel décoré de svastikas. La croix gammée originelle me fait sursauter. À d'autres endroits, des femmes font brûler des herbes dans de grands fours en forme de bulbe. Je perds mon guide-moine entre deux bouddhas et Boris entre deux temples. Je poursuis seul le pèlerinage jusqu'à son terme, actionnant de temps à autre un moulin à prière.


Samedi 6 novembre. Lanzhou. "Mali"
 

Retour à Lanzhou, où nous croisons dans la soirée Hamada, Malien perdu sans ses bagages dans les rues sombres et froides de la métropole. Sur la route qui le conduisait ce matin à Xining, le chauffeur de bus l'a abandonné tandis qu'il soulageait sa vessie. Nous l'emmenons à l'hôtel pour qu'il prévienne la police. « Mali » est connu à la réception. Il loge souvent ici, depuis deux ans maintenant qu'il sillonne la Chine pour remettre sur le droit chemin les brebis musulmanes égarées. Être noir en Europe n'est pas évident. En Chine, c'est un calvaire. Personne ne le prend au sérieux. Nous insistons pour qu'un membre du personnel l'accompagne au commissariat.



Dimanche 7 novembre. Xian. 

Petite ville de trois millions d'habitants, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, protégée par quatorze kilomètres de remparts, nous accueille sous la bruine à 6 heures du matin. Fatigués et frissonnants, nous suivons un Chinois racoleur jusqu'à son hôtel. La chambre est correcte. Mais la salle de bain se révèle, à l'usage et quelques heures plus tard, un désastre. Les toilettes se bouchent au premier étron. La douche n'évacue pas et c'est à l'instant où je suis complètement savonné que l'eau décide de faire une pause. Je suis fou de rage. Le reste de l'eau se répand sur le sol. Je patauge, grelotte, saisis une serviette pour essuyer la mousse et me rhabille aussi sec. À la réception, il faudra plusieurs heures pour négocier une autre chambre.



Lundi 8 novembre. Couloirs.

Le vieux Xian est étonnant. C'est dans ses minuscules ruelles qu'il faut s'enfoncer, oser traverser les courettes intimes pour découvrir la Chine en sursis. Derrière la modeste porte d'une rue sans prétention se cache un dédale d'habitations en ruines, promises à la démolition faute de réhabilitation. Les Chinois vivent ici, moitié dedans, moitié dehors. Le plus souvent des vieux, accrochés à leur petit paradis, que déjà le bruit des bulldozers alentour menace dans leur quiétude. Pas de place pour eux dans la Chine nouvelle. Le troisième « bond en avant » laissera, à coup sûr, le troisième âge sur place. Au même moment, des paysans retiennent le leader du PC local du Sichuan, au sud du pays, protestant contre la ridicule indemnisation que leur consent le pouvoir pour la destruction de leur village pour cause de barrage électrique. Ils iront rejoindre les seize millions de déplacés miséreux. En Chine, le béton coule à flot. Et la promesse des JO en 2008 ne devrait pas les arrêter.

Publié le 8/01/2007 à 09:07, dans 6. En Chine, Kachgar
Mots clefs : taklamakanhotanlanzhouminfegkashgar
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