Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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9. Cambodge




Jeudi 21 janvier. Phnom penh.

Rues terreuses, sales, défoncées et puantes. Dans ce quartier du centre, la chaussée attend le bitume. Il n'est pas loin, quelques dizaines de mètres seulement, qui recouvre déjà l'avenue voisine. Mais pour l'heure, les maisons sécurisées font face à un chemin de terre. Les chiens y traînent. Les ordures s'y amoncellent. L'eau y stagne. Aux terrasses des cafés touristiques, les mendiants tiennent le siège. Jusqu'à une certaine limite au sol, que tous respectent, les gueux harcèlent l'occidental exaspéré, qui aspire à dépenser ses dollars en paix. Les mains jointes sur la poitrine, le sourire bloqué aux lobes de l'oreille, les vieilles Cambodgiennes tiennent longtemps. Mais le riche ne cille pas, regarde ailleurs, plonge dans son assiette dont le contenu a soudain un goût amer. Le malaise est patent. Les gosses sont plus directs, vivants, hargneux. Ils veulent cirer vos tongs, vos espadrilles, votre peau. Puis c'est au tour de l'éclopé, de l'unijambiste ou de celui qui n'a plus que son tronc pour se déplacer, qui avance sur de petits patins en bois, de table en table, qu'il faut regarder en penchant la tête, à qui il faut dire non, tout en avalant sa bouchée. À la sortie, c’est au chauffeur de motobike de vous interpeller. « Hello Sir, hello, hello ». « Motobike, motobike ? », vingt fois, trente fois, cent fois par jour. Ils vous attendent devant votre pension, votre café, votre restaurant, sur les trottoirs, vous coupent la route quand vous traversez, manquent de vous faire trébucher. Ils vous emmèneraient dans votre chambre d'hôtel, au troisième étage et par les escaliers, s'il le fallait, sur leur moto à quinze places.

Le lendemain, je fuis rapidement la guest-house officielle, pour louer une chambre deux rues plus loin.



Vendredi 21 janvier. S21.

Je progresse doucement sous le soleil matinal. Je ne suis pas sûr des distances dans cette ville que je connais à peine. Je finis en motobike. À l'entrée, je m'acquitte des deux dollars. Le prix de l'enfer.

Les plus insoutenables ne sont pas les gueules cassées. La mâchoire peut être défoncée, ensanglantée, le noir et blanc de la photographie d'époque les renvoie au passé. Ce ne sont pas non plus ces images de corps crevés au sol, ligotés, squelettiques, bastonnés, éclatés jusqu'à la mort. Non, les plus insupportables, ce sont ceux qui viennent d’arriver. Ces photos de visages impassibles, légèrement inquiets, interrogatifs, mais pas trop, de peur de se mettre à dos leurs bourreaux. Ces milliers de portraits alignés, d'hommes et de femmes, d'enfants, de bébés dans les bras de leur mère. Ces milliers d'êtres, les mains que l'on devine attachées dans le dos, qui regardent l'objectif sans broncher. Ce sont eux les plus terrifiants. Savent-ils ce qui les attend ? Ont-ils deviné la mort certaine, après d'atroces supplices, qui leur est promise ? Ont-ils déjà dormi dans ces minuscules cellules de briques construites à la hâte? Imaginent-ils seulement la boucherie ? Espèrent-ils en réchapper ? Dans les locaux du S21, l'ancien « centre de sécurité » des Khmers rouges à Phnom-Penh, la visite des lieux donne la nausée. Une partie des deux millions de Cambodgiens massacrés trois ans durant à la fin des années 70 a péri ici. Dans cet ancien lycée. Dans cet espace où piaillent désormais les oiseaux. Au milieu des fantômes.

 

 

Au centre de la cour de récréation, un panneau. Petit extrait du questionnaire de base aux nouveaux arrivants :

« -Réponds conformément à la question que je t'ai posée.

-N'essaie pas de détourner la mienne, réponds-moi sans réfléchir.

-Pendant la bastonnade ou l'électrochoc, il est interdit de crier fort.

-Reste assis et ne bouge pas.

-Obéis à ce que l'on te demande. Ne me contredis pas. Si on ne te dit rien, reste où tu es sans rien faire.

-Ne fais pas l'imbécile, car tu es l'homme qui s'oppose à la révolution. »

 

Dans une salle éloignée, des portraits d'anciens bourreaux revenus à la vie civile. L'un explique sereinement sa manière préférée d'exécuter, l'autre ne regrette rien. Ils ont un travail, une vie normale. Des hommes politiques passent parfois faire campagne dans les régions d'anciens Khmers rouges. « Ce sont des patriotes », assènent-ils, pour garder leurs suffrages. Au Cambodge, le travail de justice est encore loin devant.

 

 

Samedi 22 janvier. Khmer à terre.

 

Le Vietnam que je pensais corrompu, la Chine que je trouvais soudoyée, sont des havres d'intégrité comparés au royaume khmer. Nulle part je n'ai vu autant de 4x4 flambant neufs côtoyer les gamins pouilleux des rues. Dans aucun pays, les millions publics ne disparaissent avec autant d'aisance. La Banque Mondiale exaspérée a suspendu son projet de réinsertion des anciens combattants. La conférence des pays donateurs sermonne à chaque session les autorités locales, qui ne manquent jamais de se répandre en promesses non tenues. Et qui n’ont nullement remis en cause le pléthorique gouvernement cambodgien et ses 350 sous-postes ministériels de secrétaire d'État.

L'armée mexicaine a du souci à se faire.



Lundi 24 janvier. OMC pas facile.

Qu'à cela ne tienne, la politique peut se faire sans le gouvernement. Et pour une fois, sans trop de tambours ni d'excessives trompettes, les États-Unis avaient habilement contourné l'appareil d'État. Un accord expérimental dans l'industrie textile permettait au Cambodge d'exporter vers les USA des quotas importants de marchandises. Seule condition : le respect d'une législation sociale élevée dans ses entreprises, contrôlée sur place par des inspecteurs du BIT.

Résultat positif : en quelques années, le nombre d'emplois dans le secteur a explosé, offrant parmi les meilleurs salaires du Sud-Est asiatique, et des conditions de travail proches de l'Occident. Une expérience réussie de développement qui, pour une fois, ne passait pas par le moins-disant social.

Mais tous les contes de fées ont une fin, et à l'heure où nous sommes abreuvés de « développement durable » et de « commerce équitable », la mort des quotas textiles à l'OMC a emporté avec elle l'expérience cambodgienne. Des dizaines de milliers de jeunes filles risquent de n'avoir d'autre choix que de retourner, au mieux, dans leur campagne misérable, ou d'échouer, au pire, dans les nombreux bordels de la ville. Pour le plus grand bonheur des touristes occidentaux.

Cette expérience m'apparaît néanmoins passionnante, et je décide d'en faire une enquête pour Libération. Tant pis pour les vacances à Angkor ou sur la côte cambodgienne, nous saisissons l'occasion du travail.



Mercredi 26 janvier. Art in Phnom-Penh. 

Nous avons fait la connaissance, il y a quelques jours, d'un petit groupe d'artistes contemporains en « résidence » au palais de Tokyo à Paris, et venus travailler trois semaines à Phnom Penh. Chacun porte un projet, un « objet » dans leur jargon, qu'ils sont chargés d'exposer à la fin du séjour. L'un d'eux filme un bar à hôtesses depuis deux semaines. Une autre, à partir d'une simple photo, recherche l'ancienne maison de ses grands-parents. Un troisième enregistre des sons. Nous sommes amusés par la vie de ce petit groupe. Beaucoup s'interrogent sur le pays. La violence contenue, la misère. Que viennent-ils y faire ? Ils sont sensibles, intelligents, curieux et parfois naïfs. Boris leur fait des photos, je corrige quelques textes. Nous suivons ainsi, chaque fin d'après-midi, au café du centre culturel français, l'avancée des « objets ». Une petite vie agréable, faite d'habitudes, s'installe doucement.



Dimanche 29 janvier. Femmes publiques.

Les femmes cambodgiennes n'échappent pas moins que leurs voisines asiatiques à l'approche rétrograde que leur réservent les hommes. La perte extra conjugale de la virginité leur interdit, de fait, le mariage. Condamnées le plus souvent à la prostitution, dont profitent les touristes et les expatriés, mais également les Asiatiques. Les parents en sont parfois à l'origine. Philippe, proxénète français établi depuis plusieurs années à Phnom Penh, reçoit ainsi de temps à autre des mères venues de leur campagne misérable pour lui confier leur progéniture.

Car au Cambodge, l'industrie du sexe est florissante. Même les filles d'Europe de l'Est, comme à Shanghai ou Macao, s'y délocalisent. Les clients occidentaux sont bien sûr les plus voyants. Et l'expatrié, qui souvent oeuvre pour l'une des mille ONG présentes, n'est pas le dernier des consommateurs. Une fille sur chaque genou, une main dans le soutien-gorge, l'autre sur le fessier, il tâte la marchandise. Il attend parfois minuit que les prix baissent. Dix ou vingt dollars, c'est décidément trop cher pour ces adolescentes superbes. Pour patienter, il boit des bières, passe des mains, reluque un peu. Les gamines rient jaune. Il sait qu'il les aura pour une bouchée de pain, tout laid et adipeux qu'il est. Elles n'ont pas le choix, l'heure avance, la famille attend, impossible de perdre une nouvelle nuit de travail.



Jeudi 3 février. Fragile démocratie. 

Libé nous prend le sujet. Mais les rendez-vous sont difficiles à obtenir. Personne n'a le temps dans ce pays qui vit à deux à l'heure. Tout le monde est débordé. Les patrons, ulcérés par un reportage de la BBC un mois plus tôt, ne veulent plus entendre parler de journaliste. Le ministre de l'Industrie, joint personnellement sur son portable, nous réclame une demande officielle et écrite. Il faut courir au ministère, trouver le cabinet, forcer les différents barrages pour remettre la lettre. La fin des quotas textiles rend les Cambodgiens nerveux.

Nous finissons cependant, et à force d'insistance, par tous les rencontrer. Au siège du syndicat, l'entretien avec le nouveau président se fait sous les photos grand format de la dépouille de son frère. À qui il succéda. Sans même s'approcher, on y devine nettement les orifices des trois balles qui ont transpercé son thorax un an plus tôt, un début d'après-midi, le long de la rue 51. Deux pauvres types ont été arrêtés depuis – jugés ces jours-ci –, et que quinze témoins différents ont vu à l'autre bout du pays au moment du meurtre. Le premier magistrat qui avait conclu à leur innocence a été muté. Le second assure beaucoup mieux son travail. La comédie peut continuer.

Ce matin, ce sont les leaders de l'opposition qui ont été menacés. Trois députés, dont le principal opposant, Sam Raincy, ont vu leur immunité parlementaire levée. L'un est en prison, l'autre s'est réfugié à l'ambassade américaine. Sam Raincy a fui à l'étranger. La jeune démocratie cambodgienne fait sa crise d'adolescence. 

 

Dimanche 6 février. Faune en folie.

Les toutous cambodgiens ne sont pas seulement crasseux, ils sont aussi dangereux. Et vaguement politisés. Une Américaine est décédée il y a quinze jours des suites de ses morsures. Une autre a été hospitalisée la semaine passée, percluse de vaccins et d'antipoison. La communauté canine de Phnom Penh semble s'acharner sur les ressortissants du pays de George W.Bush.

Pour l'heure, ils nous fichent la paix. Nous les croisons bouffant dans les poubelles, s'abreuvant dans les égouts, le regard vide, des pelades sur le corps et la peau tachée. Un concentré de virus à quatre pattes. Nous les évitons soigneusement, prenons garde d'afficher notre « francité », évoquons à l'occasion, et avec zèle, notre farouche opposition à la guerre en Irak.

Les moustiques, de leur côté, font preuve d'une conscience politique bien plus faible. Voire nulle. Aucune distinction de nationalité ne prévaut dans le choix de leur victime. Vicieux dans leur approche, ils ne cherchent pas, à l'instar de leurs cousins européens, à vous narguer dans le creux de l'oreille. Moins fiers et plus directs, les moustiques asiatiques vous attaquent en silence, sur les jambes, les pieds, les poignets et les mains. À deux, quatre, ou dix à la fois. De petite taille, ils se fondent aisément dans le décor de la chambre quand, excédés, nous entamons une campagne d'extermination. Las et résignés, nous finissons aspergés de « 5/5 Tropic » avant de nous glisser sous les draps.

Ici, les plus petits sont souvent les plus forts.



Mardi 8 février. Collabo.

Je termine les entretiens par le ministre du Commerce et le principal économiste du pays. Reste encore un long travail de rédaction, que j'entamerai en Thaïlande, au fil du voyage avec mes parents. Le papier doit être envoyé à Paris d'ici deux semaines. Deux pages dans Libé, c'est long, et je crains de ne pouvoir respecter les délais.

Ce travail, par ailleurs, a été l'occasion d'inaugurer ma première collaboration professionnelle avec un journaliste depuis mon départ. Rencontré aux premiers jours de mon séjour à Phnom Penh, Soren Seelow, jeune Français travaillant pour le remarquable quotidien francophone Cambodge soir, m'a ouvert nombre de portes pour ce reportage. Je l'ai associé à l'enquête, en lui confiant l'un des papiers.


Publié le 5/01/2007 à 11:51, dans 9. Cambodge, Phnom Penh
Mots clefs : Phnom Penh
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