Le Monde à l'usage
Tour du monde sans avion d'une durée de 17 mois d'un journaliste (Luc Peillon) et d'un photographe (Boris Naudin) en 2004 et 2005. Travail au gré des opportunités dans les pays traversés. Lauréat du concours de carnets de voyage Uniterre, édition 2007. Contact: lucpeillon (aro) yahoo.fr


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11. Malaisie




Dimanche 6 mars. George Town (Malaisie).

Je passe sans encombre la frontière malaisienne. Le bus me lâche trois heures plus tard au centre de George Town, où je m'empresse, dans l'ordre, d'aller aux toilettes, changer un peu d'argent, pendre un café, manger un bout et dénicher un plan de la ville. Bref, les quelques obligations rituelles à l'arrivée dans chaque pays. J'en profite pour arracher au serveur de la gargote quelques mots de malais, du type « bonjour, merci, combien », puis saute dans un taxi rejoindre l'hôtel indiqué par un Allemand rencontré deux jours plus tôt.

George Town est une ville vraiment charmante, dont le passé colonial a su léguer, pour la plupart debout, de merveilleuses maisons à deux étages, collées les unes aux autres, et encore pleines de leurs volets à lattes. Les tri-shaws abrités de parasols y promènent les touristes dans un calme provincial, de vieux Chinois passent et repassent sur leur antique vélo. Je me promène le nez en l'air dans cette cité reposante.



Lundi 7 mars. Cosmopolite. 

Où suis-je donc ? En Chine ? En Inde ? En Asie du Sud-Est ? Non, juste en Malaisie. C'est-à-dire les trois à la fois. Étrange pays que cette péninsule où cohabitent, tant bien que mal, 50% de Malais, 30% de Chinois, et 10% d'Indiens qui comptent les points. Car il y a Malais et Malaisiens. Ceux nés il y a plusieurs siècles sur le territoire font partie de la première catégorie, les autres n'en détiennent que la nationalité. Et l'économie pour ce qui est des Chinois. Chacun parle sa langue, et l'anglais entre les communautés. Chacun sa religion, son temple, ses divinités et ses fêtes nationales. Cette mosaïque ethnique, d'apparence harmonieuse, cache mal une légère tension entre Malais et Chinois, tant ces derniers monopolisent la majeure partie des leviers économiques. Des réformes empruntes de discriminations positives ont permis de rééquilibrer un peu la balance, mais la communauté de l'Empire du Milieu a les reins solides. À défaut de pouvoir politique, elle fait du commerce, et plutôt brillamment, tout en encaissant les vexations récurrentes des autorités de Kuala-Lumpur.


Les Chinois ne sont pourtant pas étrangers à l'essor économique que connaît le pays depuis près de trente ans. Troisième tigre asiatique, la Malaisie a su sortir du sous-développement sans avaler la potion du FMI. Un honneur national mérité, même s'il mériterait d'être accompagné d'un peu plus de démocratie. Il n'empêche, le pays s'est développé en opposition aux diktats ultra-libéraux, et comme le notait Joseph Stiglitz dans La grande désillusion, il a su réussir là où la plupart des économies FMisées ont échoué.


Jeudi 10 mars. Mac' malais. 

Une fois n'est vraiment pas coutume, je vais manger ce midi au MacDonald, en face de l'auberge. J'y suis reçu par une jeune fille parfaitement voilée, débordante de sourires, qui me sert mon filet-o-fish et mes french fries au milieu de ses collègues toutes en Hijab. Après quelques hésitations, dues à mes réflexes hérités du Moyen-Orient, je vais finalement m'asseoir parmi des collégiennes rieuses recouvertes d'un long voile-uniforme. La quasi-totalité de la clientèle féminine est ainsi vêtue. Mais aucune d'entre elles ne semble indisposée par ma présence, comme l'auraient été les Pakistanaises ou certaines Iraniennes. La promiscuité entre l'Islam et une enseigne aussi symboliquement américaine que MacDonald est cependant saisissante et je tente d'imaginer un instant ce tableau devant un public américain républicain du Sud du Texas.

En quittant le restaurant, je lève les yeux sur une affiche promotionnelle vantant les Frites MacDo, qui m'apprend que leur contenu est « 100% patatoes ». Allons bon. Qu'imaginaient-ils y rajouter ? Du poulet, des champignons, des fraises des bois ? Jusqu'en Malaisie, le clown US rouge et jaune vient me prendre pour un demeuré. Sûrement ma lecture actuelle de Naomi Klein et de son ouvrage No logo n'est-elle pas étrangère à mon exaspération croissante à l'endroit des grandes marques. Car je ne cesse depuis de voir le monde comme un vaste complot des logos surpuissants, particulièrement dans cette région du globe.



Vendredi 11 mars. Kuala Lumpur. Je flâne tranquillement dans le quartier d'affaires. Il semblerait que les architectes aient organisé ici un concours de l'immeuble le plus extravagant. Je marche au pied des tours les plus hétéroclites, jusqu'aux reines des reines, qui se partageaient, jusqu’à peu et en jumelles, le record du monde de hauteur : les « Twin-Towers » de la compagnie pétrolière Petronas. Culminant chacune à 450 mètres au-dessus du sol malaisien, elles sont de loin les plus gracieuses du quartier, reliées entre elles, au 42e étage, par une passerelle géante. Les autres buildings, à côté, font pâle figure.


Samedi 12 mars. Sueurs froides.
 

Lorsque le géant black se posta juste à ma droite, un tee-shirt Amazing Thaïland déformée sur ses pectoraux, je n'eus à cet instant aucun motif d'inquiétude. Il respirait le bon vivant de comptoir, celui qui vous accoste sans détour, prêt à acheter le bar s'il le faut pour échapper à la fermeture au moment où nous tomberions d'accord sur les différents moyens de sauver le monde. Bref, un affable plein de gentillesse et de solitude, qui allait à coup sûr monopoliser mes neurones linguistiques une bonne partie de la soirée, pour une conversation convenue d'avance, et dont les répliques déjà éprouvées ne me seraient pas trop difficiles, même en anglais, à énoncer. Le type commanda alors son pichet de bière et dès sa requête satisfaite, se tourna effectivement vers moi pour me demander « where [i] come from », en me tendant sa grosse main musclée. Si lui n'eut aucune difficulté à saisir mon pays d'origine, je n'eus pour ma part aucune certitude, jusqu'à mon départ précipité, sur sa réelle nationalité. Seule l'évolution de la situation me laissa penser que sa patrie, du moins de cœur, se situait entre le Mexique et le Canada. Car sitôt le mot french extirpé fièrement du jeu naturel de mes cordes vocales, le type eut une expression qui n'augura vraiment rien de bon pour mon intégrité physique. Je pense qu'à cet instant, son unique programme était de vider son pichet de Tiger beer et de me taper dessus. Mais tel un gros chat trop heureux d'avoir coincé sa souris, l'armoire à glace fit durer le plaisir. Sa réserve de bière était aussi la mienne, dont il m'abreuva généreusement. La conversation tourna rapidement au monologue presque violent, dont je ne compris que peu de choses, si ce n'est les mots « Irak », « liberté dans le monde », « axe du mal » et autres vulgates de propagande pro-américaine. J'en fus réduit, pour ma propre sécurité, à bénir une bonne dizaine de fois l'Amérique, après lui et avec Dieu, tant sa transe nationaliste paraissait incontrôlable. Ses mains tapaient sur le comptoir, ses doigts me serraient fort l'avant-bras à chacun de ses arguments. Je ne voyais, à cet instant, aucune porte de sortie honorable à ce bourbier diplomatique. Difficile, pourtant, d'accepter de parcourir plus de 30 000 kilomètres dans des pays misérables ou en guerre pour finir haché menu dans un bar malaisien par un adorateur de la bannière étoilée.

Je parvins aisément à me rendre aux toilettes, mais le type attendit chaleureusement mon retour. Je réalisai alors que tout borné et dangereux qu'il fut, ce colosse était aussi doté d'une vessie. Le temps qu'il jouait avec moi jouait également contre lui. Le moment se présenta enfin. Au troisième litre de bière, n'y tenant plus, le géant couru en direction de l'urinoir. J'attendis à peine la fermeture de la porte pour déguerpir sans finir mon verre.

En voyage, comme dans la vie, le danger n'est décidément jamais là où on l'attend.



Dimanche 13 mars. Sueurs chaudes.

La chaleur est désormais quotidienne. Je suis à quatre cents kilomètres de l'équateur, et ma descente dans l'hémisphère Sud ne connaîtra pas de rafraîchissement avant la moitié basse de l'Australie. Les nuits sont éprouvantes dans cette minuscule chambre d'hôtel où aucun air ne filtre. Rarement je ne m'endors avant 5 heures du matin, d'un sommeil léger et intermittent qui me laisse encore fatigué au réveil. L'air est également de plus en plus humide, qui fait coller les vêtements à la peau. Depuis quinze jours maintenant, j'ai le sentiment de voyager dans une cocotte-minute.

Je quitte Kuala Lumpur sans regret, si ce n'est de laisser derrière moi Ali, Pakistanais étonnant, parlant couramment douze langues dont le russe et le kazak. Dès qu'il m'aperçut à l'entrée de l'hôtel, ce petit homme chétif au regard volontaire eut la même impression que moi. Nous nous étions croisés quelque part durant l'année écoulée. Mais malgré plusieurs heures de recherches entre deux bières, nous fûmes incapables de déterminer dans quel pays. Nous avions de nombreuses contrées en commun, traversées au même moment. Mais aucun de nous ne parvenait à situer ni à dater notre première rencontre.



Mardi 15 mars. Malaka. Écrire le mois de « mars » n'a aucun sens pour moi. Je dois à chaque fois, comme pour février, réfléchir quelques secondes au calendrier. Comment penser « mars » lorsqu'il fait 35 degrés, qu'aucun hiver ne vous a précédé, et que nul repère ne vous situe entre les quatre saisons. Le voyage vous emmène loin de chez vous, mais aussi loin de vous. Vous n'avez plus de maison, juste des hôtels, vous n'avez plus d'amis, seulement des rencontres, vous n'avez plus de famille, de monnaie fixe, de langue continue, d'habitudes alimentaires ou de repères culturels. Vous êtes un décalé horaire, un nomade permanent. Vous vous perdez vous-même, vous vous lassez parfois, mais un sourire, une rencontre, un paysage, vous injecte subitement ce venin du voyage qui vous propulse quelques méridiens plus loin.


Mercredi 16 mars. Repos. 

La vie est douce à Malacca. Et la vieille maison chinoise où j'ai posé mon sac a tout d'un petit paradis. La courette intérieure, entourée de vieux balcons en bois, est un musée floral. Toutes sortes de plantes tropicales y sont entretenues de façon merveilleuse. Le bassin en pierre, situé en son centre, abrite plusieurs poissons étranges, et fait flotter, le soir venu, de petites bougies qui dérivent lentement entre les nénuphars. Dans cette cour, on y vit. On se lave, on cuisine, on étend le linge. On y lit de longues heures au calme, tout juste dérangé par le doux cliquetis des petites clochettes emmenées par le vent, auquel se mêle, cinq fois par jour, l'appel à la prière de la mosquée voisine.


La ville, plus encore que George Town, charme le voyageur par ses maisons basses héritées de l'époque coloniale. Le quartier chinois est un des plus beaux et des mieux conservés d'Asie, où les temples richement décorés surprennent à chaque instant. Une mosquée centenaire inspirée de l'art hindouiste trône en son centre, conférant au quartier un cosmopolitisme réussi et exemplaire. Il se parle plusieurs langues dans les échoppes, et les cuisines aussi variées que la nourriture chinoise, malaise ou hindoue, forment un menu riche et divers pour le gastronome globe-trotter. Sans oublier la culture Baba-Nyonya, mélange unique et multi-centenaire de Chinois et de Malais, qui ont su développer une identité spécifique sur cette côte Ouest de la péninsule.


Jeudi 17 mars. À sec. 

Encore à Phnom Penh, Boris m'apprend ce matin, par email, s'être fait dépouiller cette nuit dans sa chambre d'hôtel. Comme pour moi à Saigon, les habiles cambrioleurs ont opéré par le balcon, emportant avec eux ses deux cartes de crédit, une centaine de dollars, mais laissant généreusement le plus important : son passeport. Nous nous donnons aussitôt rendez-vous à Singapour dans huit jours, pour une dernière recherche assidue de cargo vers l'Amérique.



Dimanche 20 mars. Grany trotter.

Dans cette pension, où j'habite depuis bientôt une semaine, loge au dortoir une mamie australienne. À l’aide permanente de sa canne, l'octogénaire parcourt l'Asie six mois par an, avant de rentrer sur Brisbane et son Queensland natal. Je la vois, chaque matin, toute pimpante et appuyée sur son bois, mener je ne sais où des sacs entiers de bouteilles plastiques usagées. Elle lit beaucoup, reprise elle-même ses vêtements, fume énormément et s'exprime dans un vieil anglais précieux à l'accent australien. Sorties d'une enveloppe jaunie par le temps, elle m'exhiba un soir, entre deux rasades de son Brandy bon marché, des photos de sa jeunesse, prises en Iran, en Europe ou au Pakistan. Le sourire nostalgique et les yeux humides, elle m'évoqua ses voyages en Asie centrale, sa vie à Paris et en Angleterre, et ses multiples concubins. Elle s'était mariée à Gilgit, village perdu dans les montagnes pakistanaises, où nous avions passé quelques jours en octobre dernier. Quelle vie avait-elle donc menée pour célébrer ses noces en pareil endroit ? Qui plus est il y a un demi-siècle. Devant une photo d'Afghanistan datée des années cinquante, je lui demandai si, par le plus merveilleux des hasards, elle n'y avait point croisé Nicolas Bouvier, grand voyageur genevois et célèbre auteur de L’usage du monde. Mais ce nom n'évoqua rien pour elle. La coïncidence eut été trop belle. Je restai cependant ému devant ce personnage, avec qui j'entretins les jours suivants de régulières conversations.

Van Hong, jeune et frêle Vietnamienne, plus frêle encore que le sont les femmes asiatiques, partage le dortoir avec « Miss Anna ». C'est ainsi qu'elle appelle l'octogénaire, avec une préciosité qui trahit un lien de subordination quasi-filial entre elles. Van Hong est loin de son pays. Elle étudie à Singapour depuis un an, a parcouru courageusement les deux cents kilomètres jusqu'à Malacca et tremble à l'idée de sortir seule après 21 heures. Van Hong parle très doucement, prend peu de place, ne boit jamais, ne fume pas, et limite ses mouvements au strict minimum. La mamie australienne semble l'avoir prise sous son aile, et c'est ensemble qu'elles parcourent les arcades de la ville. Une complicité émouvante se dégage de ce duo, entre cette vieille occidentale au sortir de sa vie et cette jeune Asiatique qui peine à y entrer.

Je commence, pour ma part, à me sentir chez moi à Malacca. Dans la rue, certains commerçants me reconnaissent et me saluent. Je suis ami avec les tenanciers de la pension, un couple helvético-malais, revenu il y a deux ans de Suisse pour ouvrir cette maison. Nous buvons et conversons chaque soir devant l'hôtel, réunis avec quelques-uns de leurs amis. La journée, mon rythme de vie est des plus ralenti. Lecture, écriture, conversation de voisinage et petit tour dans les ruelles constituent mon programme unique et quotidien. L'atmosphère étouffante et saturée d'humidité condamne d'avance toute initiative plus ambitieuse.

 



Publié le 3/01/2007 à 08:49, dans 92. Malaisie, Kuala Lumpur
Mots clefs : Malakkakuala lumpur
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